‹ De la méthode ethnographique pour servir d'introdution à l'étude de la race jauneChapitre 1 sur 4 · POUR SERVIR D INTRODUCTION · texte numérisé non relu

POUR SERVIR D INTRODUCTION

LEÇON FAITE AU COLLEGE DE FRANCE, Le 12 juin 1870.

Messieurs,

La bienveillance éclairée du Ministre de l'Instruction publique m'appelle à vous exposer, dans cette chaire, les principes d'une science nouvelle, l'ethnographie, et son application à l'étude de ce vaste ensemble de populations qu'on désigne communément sous le nom de Race jaune. Je vous demande la permission, avant d'aborder l'examen des principes de cette science, de vous entretenir un instant de la méthode qui doit présider à ses investigations et des rapports qui l'unissent étroitement avec la plupart des grandes branches de la recherche humaine.

V Ethnographie a été définie « l'élude physique, morale

et intellectuelle de l'humanilé. r> Dans le sens rigoureux du/ terme, il s'appliquerait uniquement à la description des peuples. Mais, de même que le cadre de la géographie a été élargi au point d'embrasser la cosmographie, la géologie, et, en un mot, toutes les sciences qui se rattachent à l'élude de notre globe, de même l'ethnographie a été amenée à comprendre diverses sciences annexes, telles que V Ethnologie ou discussions sur la formation et le développement des races, VEllinogénie ou recherche de leurs origines, VAnthrO' | pologie ou histoire naturelle de l'homme, élément des races, la Linguistique ou science du langage, etc. Si je devais ajouter à cette énumération la liste complète des sciences qui prêtent un concours plus ou moins immédiat à l'ethnographie, j'aurais en ce moment à les citer h peu près toutes sans exception-, car il en est bien peu auxquelles l'ethnographe ne soit obligé de recourir pour l'élucidation des problèmes qui font l'objet de ses études.

Ce domaine à peu près illimité de l'ethnographie n'est pas sans inconvénients pour ceux qui se proposent une aussi vaste exploration. Il faut attribuer ce défaut de limites au caractère môme de cette science qui se trouve placée, sur l'échelle des connaissances humaines, dans une situation analogue à celle qu'on avait attribuée à la philosophie. On peut en dire autant de l'histoire, surtout depuis qu'on cesse de comprendre sous ce titre le récit à peu près exclusif des faits et gestes des princes et des gouvernements. Les esprits supérieurs sont, en effet, d'accord aujourd'hui sur la nécessité de faire de l'histoire le tableau des progrès de la civilisation, et non point la généalogie et la biographie des chefs d'Etat. Ainsi comprise, l'histoire se rapproche de la façon la plus intime de l'ethnographie, et celle-ci n'est, à son tour, qu'une manière d'envisager la philosophie, en la

faisant reposer, d'une manière plus formelle, sur les résultats directs de l'expérience et de l'observation.

Les sciences au milieu desquelles l'ethnographie est venue prendre place trouvent, par les principes qu'elle formule, les éléments de synthèse qui leur manquaient le plus souvent, et le but vers lequel elles tendent est delà sorte chaque jour mieux détîni.

La géographie nous faisait bien connaître les faits relatifs h la constitution de notre globe et aux transformations qu'il a subies avec le temps; mais les auteurs qui s'en occupaient spécialement perdaient presque tous de vue les lois générales qui président à l'organisation de la terre et tendent à expliquer comment cette planète, depuis l'époque où elle n'était qu'un amas de vapeurs jusqu'à nos jours, a parcouru des phases de développement en rapport avec Tordre de l'univers en général, et avec les destinées des êtres organisés, à la tête desquels se trouve l'homme, en particulier.

L'histoire, naguère, réduite presque toujours au récit des guerres entreprises par les princes et des machinations politiques de leurs ministres, laissait invisibles et ignorés les puissants ressorts du progrès des races et de leur civilisation. Assujettie aux données relativement insignifiantes de la chronologie écrite, elle ne pouvait aborder les grands problèmes qui se posent gigantesques devant nous, depuis que la géologie, la paléontologie, l'archéologie dite pré-historique, assignent au monde une antiquité tellement reculée, que les successions de mille ou de dix mille années sont en quelque sorte perdues dans ces immenses périodes de temps, — à peu près comme notre planète est perdue dans le vaste système solaire où elle se meut, — à peu près comme ce même système, au milieu duquel plane le soleil qui nous éclaire, se perd lui-même au sein de l'infini étoile.

Que vous (lirai-jc, après cela, de l'Anthropologie, considérée comnne histoire naturelle de l'homme, et de la Linguistique réduite au rôle d'examen analytique de la parole humaine? Tout en professant, pour ces deux grandes sciences, le respectueux attachement qui leur est dû ; tout en reconnaissant la valeur des faits qu'elles accumulent dans nos laboratoires, ne puis-je point ajouter qu'elles appellent ellesmêmes tine théorie supérieure, une méthode synthétique, une critique à longue vue, sans lesquelles il y atout lieu de craindre que ces mêmes faits qu'elles entassent n'aboutissent qu'à augmenter le désordre déjà si général dans la science de l'humanité? Car il ne faut pas nous le dissimuler, ou bien ï Eccîésiaste aura éternellement raison dans son défi lancé contre la vanité de la science, et alors les savants ne seront que de grands enfants s'amusant dans d'orgueilleuses et inutiles spéculations* ou bien la science possède des bases essentiellement logiques, essentiellement vraies, certaines comme les lois des mathématiques, et ces bases doivent servira l'édification d'un monument, qui sera la justification la plus éclatante de la Providence et de la grandeur de ses desseins. Ces bases, l'ethnographie s'est donné la mission de les rechercher; et, si elle est condamnée, avant d'atteindre cette Terre promise du savoir humain, à marcher longtemps à tâtons dans les senliers détournés de notre ignorance, du moins elle aura le mérite de ne point perdre un seul instant de vue ce qu'on peut appeler le but vraiment rationnel de la recherche humaine. Autre étoile de Bethléem, sans cesse lumineuse au milieu des profondes obscurités de nos incertitudes scientifiques, l'ethnographie nous guidera et nous servira de point d'appui dans toutes les investigations que nous avons à entreprendre, à l'elfct de saisir la raison, le principe cl la fin de l'œuvre éternelle de la Création.

Loin de moi la pensée de vous maintenir longtemps dans ces hautes régions spéculatives; car je craindrais de mériter les reproches qu'on a adressés non sans raison à l'école aprioriqueet à celle des métaphysiciens. Je compte, au contraire, aborder avec vous les questions les plus pratiques, les plus positives de l'expérience et de l'observation. Tout fait sérieusement constaté me paraîtra digne d'une information sévère et aussi minutieuse que sa nature le comportera. Mais, je le répète, l'examen détaillé des faits ne devra jamais nous faire oublier la méditation des lois générales, sans la connaissance desquelles nous n'avons rien à gagner des notions scientifiques qui nous sont communiquées. Le premier principe de la méthode ethnographique consiste à tenir simultanément compte de tous les éléments de critique, à n'aborder la discussion d'un problème qu'après l'avoir considéré sous toutes ses faces, à ne proclamer sa solution définitive qu'autant qu'il aura été possible de déterminer, par un raisonnement logique et complet, au moins dans le cercle d'évolution où on l'aura placé, quels sont tous les aspects sous lesquels il est nécessaire de l'apercevoir (1).

Les sciences qui ont fait jusqu'à présent le plus d'efforts, dans le but de poser des jalons pour la classification des divers groupes de l'humanité, sont l'anthropologie et la linguistique. Voyons donc tout d'abord comment ces deux sciences ont procédé, et dans quelle mesure elles ont abouti à ce résultat si désirable pour le succès de nos études. Nous discuterons ensuite jusqu'à quel point leurs données peuvent

(1) Voyez à ce sujet les belles et savantes observations de M. de Rougé, sur la méthode ethnographique, dans les Mémoires de la Société d'Ethnographie, 2« série, t. X[, p. 106.

s'iiccordcr avec colles qui résultent des progrès de la géologie, de la paléontologie et de l'archéologie pré-historique. Là seulement, où nous trouverons accord parfait entre toutes ces sciences, nous jugerons les éléments de discussion suffisants pour décider quels principes et quels faits peuvent être considérés comme définitivement acquis à l'ethnographie.

L'anthropologie, bien que le cadre de ses investigations ait été fort élargi dans ces derniers temps, s'est à peu près exclusivement occupée des caractères physiques de l'homme. La division primordiale qu'elle a donnée des races est trop frappante pour qu'on puisse la contester, du moins tant qu'il ne s'agit que de la répartition des peuples en trois ou quatre groupes principaux. La race blanche et la race noire forment des branches très-distinctes de l'espèce humaine; les races jaunes et rouges peuvent encore être admises, soit commodes branches, soit comme des rameaux, bien que déjà de nombreuses incertitudes viennent assaillir le naturaliste. L'échelle chromatique de la peau offre une gamme de nuances tellement rapprochées les unes des autres, qu'il est souvent embarrassant d'établir une division nette et précise entre ce qui sépare le type blanc du type jaune, le type jaune du type brun, rouge ou cuivré, etc.

Ensuite il ne faut pas oublier que l'influence des milieux est des plus puissantes sur la coloration de la peau humaine dont les couches sont identiques, et qui ne diffère que par le pigmentum^ c'est-à-direparl'élément soumis, delà manière la plus efficace, aux altérations de l'atmosphère ambiante. c( La teinte, rapporte le D' Livingstone, d'après l'examen de nombreuses populations africaines, varie non-seulement en raison des croisements, mais aussi des climats et de l'exposition. »

Les caractères empruntés à la couleur des cheveux et à celle de l'iris sont encore plus incertains, du moins dans le plus grand nombre de cas. Les races se sont mélangées à toutes les époques, bien que dans une mesure variable. Si donc l'on réfléchit à la haute antiquité de l'espèce humaine, on comprend facilement les altérations qui ont dû se produire mainte et mainte fois dans des caractères aussi peu persistants que ceux qui nous occupent en ce moment. On voit sans cesse des enfants naître avec des cheveux d'une tout autre couleur que celle de leurs parenis, et les conserver à peu près de la même nuance jusqu'à leur vieillesse, tandis que chez d'autres la teinte se modifie parfois complètement, à plusieurs périodes de l'existence.

Je n'ignore pas ce qu'on a pu dire sur les lois de V atavisme qui font reparaître au bout de quelques générations le type des ancêtres communs. Cette théorie, comme j'aurai l'occasion de vous le démontrer, est insuffisante pour écarter les doutes qu'on a formulés sur la valeur des caractères anthropologiques en question.

L'anatomie présente, à son tour, des éléments de classification dignes de remarque, mais qui, dans la pratique, nous mettent en présence de trop nombreuses exceptions pour qu'il soit possible d'en faire un usage constant. La division ethnographique de Retzius en races brachycéphales et en races dolichocéphales est aujourd'hui admise par tous les anthropologistes ; mais là encore nous voyons reparaître l'inconvénient signalé tout à l'heure à propos du classement des races par la couleur de la peau, des yeux ou de la chevelure. Si les races les plus caractérisées de brachycéphalieet dedolichocéphalie sont faciles à reconnaître, il n'en est pas de même des races placées entre les deux termes extrêmes de l'échelle

crâniométriqiie ; et, malgré les savants efforts de M. Broca pour constituer une série moyenne sous la dénomination de mésalicéphale^ une classification rigoureuse n'est guère possible avec de tels principes. Son application aux races européennes qui nous sont les mieux connues, et où nous voyons les dispositions crâniennes les plus variables, est absolument inadmissible. M. PrunerBey a cité, à cet égard, des faits incontestablesqui établissent l'existence simultanée des types les plus nettement caractérisés de brachycéphalie et de dolichocéphalie dans des groupes de populations où l'unité est démontrée par la couleur de la peau et des cheveux, par la constitution physique, par le langage, etc. L'exemple qu'il cite des Allemands du Nord et du Sud d'une part, et des Irlandais et des Juifs de l'autre, est trop concluant pour qu'il soit nécessaire d'insister sur ce sujet.

La classification d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire est, en général, moins incertaine, moins embarrassante. Ce savant admettait quatre types principaux, savoir : 1** le type caucasique ou orthognathe, au visage droit et ovale, et présentant une proéminence des parties supérieures de la tête {front, crâne, cerveau); 2°le type mongolique ou eurygnathe, au visage large avec pommettes saillantes, avec proéminence des parties moyennes de la tête (parties supérieures delà face); 5** le type éthiopique ou prognathe, au visage proclive, avec prédominance des parties m/eWmre^ de la tête (mâchoire); 4° le type hottentot ou eurygnatho-prognathe , au visage large et proclive, avec prédominance des parties majeures et inférieures de la tête (toute la face) (1). Ce système, d'une

(1) Voy. Charles de Labarthe, dans V Annuaire de la Société d'Ethnographie de 1862, p. 32.

vérité frappante dans les grandes divisions que je viens de rapporter, ne présente guère moins de doute que le précédent, lorsqu'il s'agit de l'appliquer aux branches secondaires de l'humanité. Il en est de même de tous les systèmes de mensuration crânienne proposés jusqu'à ce jour. En attendant le moment où je pourrai discuter ces systèmes avec vous, permettez-moi de vous citer l'opinion d'un savant anthropologiste américain, M. Aitkens-Maigs. Cette opinion vous engagera, tout au moins, à réserver pour une époque ultérieure votre jugement sur la portée ethnographique de la céphalomctrie. « La forme de l'occiput humain n'est pas (( constante. Au contraire, elle varie dans les difTérentes (( races et tribus d'hommes. Elle varie aussi , dans une plus « ou moins grande mesure, parmi les individus de la même « race ou tribu. » Et, plus loin, le même savant ajoute : « Aucune des formes décrites ne peut être donnée comme (( app;irtenant exclusivement à une certaine tribu. En conc( séquence, aucune d'elles ne peut être considérée comme « typique, car un caractère ou une forme, pour être ty- ^c pique, a besoin d'être constant. » Nous aurons cependant à tenir un compte très-sérieux de toutes ces données dans le cours de nos études.

Les recherches crâniologiques nous ont fourni, dans ces dernières années surtout, quelques autres indications que je dois vous signaler rapidement aujourd'hui, sauf à en faire, plus tard, l'objet d'un examen plus approfondi. Je veux surjtout vous parler des expériences sur la capacité crânienne, non-seulement des diverses races comparées entre elles, mais encore des diverses classes d'individus appartenant à une même nation.

Ces expériences, qui n'ont malheureusement pas été faites suivant une méthode uniforme, et qui offrent, de la sorte, de

trop fréquentes incertitudes, paraissent établir néanmoins ce que l'on avait supposé tout d'abord, à savoir que l'augmentation de la capacité crânienne est en raison de la supériorité relative des races ou des individus chez lesquels elle est constatée.

La capacité crânienne des anthropomorphes est sensiblement inférieure à celle des hommes les plus bas placés dans l'échelle anthropologique, surtout si l'on compare les uns et les autres à l'époque de leur parfait développement. En revanche, les crânes des idiots ne diffèrent pas considérablement de ceux des grands singes, qui se rapprochent également des crânes de l'homme anté-historique découverts à Néanderthall dans la Prusse rhénane, à Borreby en Danemark, etc.

Vous avez, devant vos yeux, un tableau comparatif (1) de capacités crâniennes, tableau que j'ai emprunté au professeur

(1) Voici ce tableau :

IS ombre

Nombre

de

«le

crâne

Page 1