NATIONS
Capacité.
crânes
exa
exa-
mines
mines.
Anht aiq . .
Germains
Parisiens n« 1
id. n«2
Anglo-Américains.
Parisiens n» 3
Allemands
Malày, n» 1
Caucasiens en gé-
néral
Parisiens n» 4
Eskimaux
Parisiens n» 5
id.n" 6
Nègres nés eu Afri-
que
Nègres en géné-
NATIONS. Capacité.
rai 1347,66
Japonais 1346
Chinois 1345
Groënlandais 1340
Mexicains 1338,65
Siamois (Thaï).... 1331
Malay, n»2 1328
Nègres nés en Amérique 1323,90
Nègres de TOcéa-
nie 1253,45
Péruviens 1246
id 1233,78
Hottentots 1233,78
id 1230
Polynésiens 1230
Australiens 1228,27
Huxley. A peu d'exceptions près, il répond à ce que nous j savons du degré de civilisation des différents groupes de poj pulations qui y sont mentionnés. On peut s'étonner, toutefois, I d'y voir figurer les Malays immédiatement après les Alle- ' mands, et bien avant les Japonais et les Chinois, qui laissent aussi les Eskimaux et les iSègres les précéder dans cette liste. Les capacités de crânes parisiens , que nous voyons figurer dans ce Tableau à plusieurs degrés assez différents les uns des autres, ont été déterminées par de savantes expériences de réminent docteur Broca.
Ces expériences aboutissent à des conclusions d'une vraisemblance à peu près incontestable. Les crânes de la série n" 2 appartiennent au xix^ siècle et sont extraits de sépultures particulières, c'est-à-dire de tombes renfermant les restes d'individus de classe riche ou élevée, tandis que ceux de la série n° C, provenant de la fosse commune et dont la capacité est très-inférieure, appartiennent aux basses classes de la population. La moyenne se trouve dans les crânes du XIX* siècle de la série n° 5. Les crânes du xii^ siècle, mentionnés dans la série n" 4, et qui l'emportent par leur capacité, sur les crânes contempornins de la fosse commune, proviennent de la classe aristocratique de celte époque; ils s'élèvent également au-dessus des crânes n° 5 qui sont tirés de l'ancien cimetière des Innocents (de Philippe-Auguste au xviii^ siècle ) et qui appartenaient vraisemblablement aux diverses couches des classes inférieures de cette période. Quant aux crânes de la série n° 1, et qui ont été fournis par I les sépultures de la Morgue, on peut s'expliquer l'étonnante supériorité de leur capacité, en songeant que la plupart de ces individus sont morts par le suicide, lequel indique un état mental qui, comme tous les genres d'exaltation ou de folie, se signale par un développement considérable du cerveau. Il faudrait évidemment renouveler de semblables expé-
riences avant de poser, comme définitivement établie, l'échelle de capacité qui nous amène à admettre ici un ordre de décroissance crânienne pouvant être résumé ainsi qu'il suit :
Haut de l'échelle : 1° Fous, aliénés, esprits exaltés.
2° Classes riches ou élevées du xix^ siècle. 3° Classe aristocratique du xii^ siècle. Plus bas degré de
l'échelle : 4° Classes pauvres ou inférieures du xix« siècle.
Une autre expérience, beaucoup moins minutieuse que celle de M. Broca, mais qui ne manque pas d'un certain intérêt, m'a amené à des résultats analogues ; et j'ai eu l'occasion de constater, sur une double série de Français et de Japonais, hommes et femmes, une décroissance dont la situation sociale et le caractère moral des individus paraissent fournir une explication au moins assez vraisemblable. Le tableau que je mets sous vos yeux vous fournira une idée de cette curieuse suite d'observations sur lesquelles je reviendrai d'une manière plus explicite (1).
(1) Voici le tableau de ces mensurations du crâne au cadre à maœima de M. Broca, telles qu'elles résultent d'un premier essai d'expériences :
FRANÇAIS (de 25 A 35 ANS).
Classe.
Artistes
Littérateurs
Savants
Industriels
Classe noble
Classe riche désœuvrée
Figurants de théâtre Soldats (campagn.) Domestiques
Femmes de lettres.
Dames nobles. . . .
Figurantes de théâtre
Femmes du commerce
Filles libres
Profil.
mill.
Face.
mill.
JAPONAIS (âges divers).
Classe. Profil. Face.
Poètes
Savants, médecins.
Femmes libres
Fonctionn. publ...
Artisans
Saltimbanques
Domestiques
Médecins de l'école indigène
mill.
mill.
N.B. — Ces résultats ne sont que provisoires, de telles expériences devant être continuées sur un plus grand nombre d'individus de chacune des séries mentionnées ci-dessus. Un très-petit nombre de sujets seulement n'ont pas été admis dans ces moyennes pour des raisons exceptionnelles dont il eût été sans doute possible de se rendre compte.
Les expériences dont je viens de vous entretenir sont remarquables à plus d'un égard, et j'espère vous y intéresser tout particulièrement lorsque je les examinerai avec vous dans tous leurs détails. Les incertitudes qu'elles présentent sont néanmoins trop nombreuses pour qu'il soit possible d'établir sur elles les bases d'une classification anthropologique rigoureuse. Les Australiens^ placés au bas de l'échelle des capacités crâniennes, sont, il est vrai, de race inférieure; et les nations européennes, placées, pour la plupart, au haut de cette échelle, ont suffisamment prouvé leur supériorité. Si cependant on poursuit plus loin encore les investigations de ce genre, on trouve qu'au-dessus de la capacité crânienne moyenne de notre rnce, au-dessus môme des hommes les plus éminents qu'elle a produits, au-dessus de Cuvier, de Schiller et de Napoléon par exemple, se trouvent placés les fous et les hallucinés. On a dit, je le sais, que le génie était souvent très-voisin de la folie, aux premières limites de laquelle il avait eu seulement le mérite de s'arrêter. Mais alors comment se fait-il que tant d'autres hommes de génie aient une capacité crânienne tellement faible qu'ils se rapprochent, à cet égard, des Papous et des singes anthropomorphes? Voici, suivant moi, l'explication de ces singulières anomailies, dont le nombre s'accroîtra certainement avec les expériences nouvelles des anthropologistes. Le degré d'intelligence, de supériorité intellectuelle des individus n'est point en raison seulement de la capacité des crânes, ni du poids du cerveau ; il résulte surtout de la qualité, de la parfaite économie des éléments constitutifs de ce même cerveau.
Vanthropomélrie, ou mensuration de l'homme appliquée aux diverses parties du corps, a fourni, de son côté, de nombreuses indications, dignes d'être enregistréespar la science; elle n'en a découvert aucune qui, par sa permanence, sa ré-
gularilé, soit de nature a servir de base à une classification des races humaines. Les mœurs, les institutions, l'influence des milieux en un mot, sont parfois toutes-puissantes sur la modification physique des races, comme elles le sont sur leur transformation intellectuelle et morale. On sait que les organes qui sont l'objet d'un exercice fréquemment renouvelé acquièrent, par cela même, un développement particulier, tandis que ceux qui demeurent inactifs s'affaiblissent, s'atrophient et, parfois même, arrivent à s'annihiler presque complétemenr. D'autres fois, des déformations sont opérées chez les enfants par des motifs sociaux ou par suite de préjugés populaires. La forme singulière des crânes de certaines tribus américaines provient de déformations intentionnelles dont les mœurs et la civilisation des peuples où on les pratique sont seules responsables. Les Caraïbes déprimaient latéralement ou aplatissaient le crâne de leurs nouveau-nés, suivant qu'ils se proposaient d'en faire un jour des hommes de jugement ou des guerriers. Quelques-unes de ces altérations de type paraissent s'être tellement identifiées avec les individus, qu'elles se transmettent de génération en génération, sans qu'il soit de nouveau nécessaire d'intervenir artificiellement pour les reproduire. Des résultats analogues sont obtenus tous les jours, non-seulement chez les différentes races d'animaux domestiques, mais encore, et dans des conditions bien autrement remarquables, chez les végétaux qui font l'objet de nos cultures.
Je voudrais pouvoir vous entretenir, dès aujourd'hui, des questions scientifiques, en quelque sorte fondamentales, qui se rattachent aux sujets que je viens à peine d'effleurer. La théorie si considérable de Vespèce, en zoologie, serait la première à me préoccuper; elle me conduirait tout naturellement à discuter le problème de la création et des modifications
des races humaines. La méthode ethnographique dont j'ai entrepris aujourd'hui de vous donner une idée générale ne me permet pas de m'appesantir sur aucune de ses bases, avant d'avoir au moins passé en revue les plus importantes. Je vais donc vous dire quelques mots de la linguistique, science sur laquelle on a essayé, de même que sur l'anthropologie, de faire reposer la classification des divers groupes du genre humain.
La linguistique est la science du langage. Considérée dans son acception déjà ancienne, elle n'avait d'autre but que de rechercher Tétymologie des mots et d'en préciser le sens pour perfectionner l'interprétation des textes. Dans la première moitié de ce siècle, les savants qui l'ont cultivéeont voulu lui donner une portée plus considérable; ils ont cru y découvrir une source d'éléments propres à contrôler les données de l'histoire, et même à suppléer à l'histoire pour la connaissance des peuples qui n'en ont conservé que peu ou point de vestiges. Enfin, à une époque toute récente, dans ces dernières années, on a compris que la linguistique appartenait tout autant au domaine des sciences naturelles qu'à celui des lettres proprement dites, et on a fait quelques louables efforts pour pousser la recherche du langage jusque dans les organes générateurs des sons, c'est-à-dire dans le domaine de l'anatomie et de la physiologie humaines.
Je n'ai pas à vous faire ici l'histoire de la science du langage. Il me faudrait, pour cela, remonter au moins au Cratyle de Platon, dans lequel la question de l'origine des idiomes est déjà posée et discutée. D'ailleurs, cette histoire, écrite par plusieurs écrivains détalent, ne saurait rentrer qu'indirectement dans les études ethnographiques qui doivent nous occuper ici. Qu'il me suffise de vous rappeler les circonstances merveilleusement favorables qui ont motivé le développe-
ment rapide de celte science, en établissant pour elle une grande famille de langues sœurs, la famille des langues diles indo-européennes,
La découverte du sanscrit, — car ce fut une véritable découverte, — offrait aux philologues un idiome doué tout à la fois d'une savante complexité et d'une netteté de formes irréprochable. Cet idiome avait, en outre, Tavantage de présenter les plus remarquables analogies de grammaire et de vocabulaire avec nos langues classiques, et, par suite, avec nos propres langues, qui leur ont fait de larges emprunts. Des savants recommandables se livrèrent à un examen minutieux de la grammaire et du vocabulaire comparés de ces divers idiomes; ils notèrent, avec une patience digne d'éloges, toutes les permutations de lettres qu'ils rencontraient dans leurs mots correspondants, dans leurs formes graaimaticales, dans leurs dialectes ; enfin ils établirent les lois suivant desquelles s'étaient opérées ces permutations et composèrent l'histoire des mots, qui, sortis d'une source commune, avaient acquis droit de cité dans le sanscrit, le perse, le grec, le latin, les langues germaniques, slaves, néo-latines, etc. C'était, je suis le premier à le reconnaître, un grand et magnifique résultat, dont la philologie, la critique des textes devait tirer un sérieux profit. D'autre part, on appliquait avec succès les mêmes procédés à l'étude de plusieurs autres groupes de langues, aux idiomes sémitiques, polynésiens, et d'une manière moins heureuse, moins siire, moins scientifique en un mot , à une classe artificielle de langues successivement groupées sous le nom de langues tartares, langues turques, langues mongoliques, langues touraniennes, etc.
Il eût, peut-être, été prudent de ne pas chercher à élargir davantage le cadre déjà si vaste de la linguistique. Mais il est
bien difficile à l'homme de cultiver une science sans vouloir l'entraîner vers les questions qui le touchent le plus, vers les problèmes de nos origines et de nos fins. Pour cela il fallait, nécessairement, aborder le terrain de la classification des races, qui conduit tout droit à la discussion des hypothèses sur leur formation primitive, sur leur parenté relative, sur leur origine unique ou multiple. La linguistique fut pour ses adeptes un nouveau chant de sirènes : la parenté des langues indo-européennes poussa les philologues à prononcer le mot race indo-européenne. Un mot est souvent fatal par ses conséquences; celui-ci le fut à un tel point pour les linguistes, que les meilleurs esprits parmi eux s'efforcent vainement encore à en repousser les fatales conséquences. De ce mot est née une idée systématique, et de nombreux sectateurs pour la défendre. L'histoire la plus positive a dii courber la tète devant les suppositions fantaisistes, qu'il a fallu imaginer, — il est facile de le comprendre, à tout esprit non prévenu, — pour établir l'étroite parenté des Indiens au teint brun ou noir et des Anglais au teint clair et rosé, — pour nous faire croire enfin à ces immenses migrations aryennes qui auraient formé, dans les temps antérieurs à l'histoire, le contingent primitif de la population de l'Europe. Les linguistes éclairés commencent, il est vrai, à tenir compte de cette couche de populations autochthones, parmi lesquelles figurent, notamment, les Basques, qui parlent une langue essentiellement différente de toutes les langues indo-européennes. Mais cela ne saurait suffire ^ et, dans le développement de leur doctrine, nous voyons apparaître sans cesse des opinions aussi peu justifiées que le serait celle qui ferait des Nègres de la Louisiane un rameau de la race à laquelle nous appartenons, par cela seul que ces Nègres parlent anglais ou français. L'influence du langage adopté par un peuple sur
son caractère, sur sa civilisation, est certainement considérable; elle ne saurait aller jusqu'à justifier l'emploi delà linguistique, comme critérium pour juger de la parenté des peuples. La linguistique, du moins tant qu'elle se renfermera dans le cadre qui lui a été tracé par l'étude du sanscrit, ne doit avoir d'autre prétention que celle de classer les langues; elle sera employée mal à propos comme élément fondamental de la classification des races et des nationalités. Subordonnée à l'anthropologie, à l'histoire naturelle, elle doit, au contraire, apporter un précieux concours aux études qui nous occupent, et c'est en lui donnant ce rang médiat dans la recherche humaine qu'elle nous apportera de précieuses lumières dans le cours de nos investigations.
La méthode ethnographique, qui consiste, comme j'ai déjà eu l'occasion de vous le ^ire, dans l'examen simultané de tous les éléments caractéristiques de l'homme et des races, ne doit avancer qu'avec d'extrêmes réserves dans le domaine de la classification des peuples. L'ethnographe, qui voit rapprocher les Scandinaves et les Persans, ne peut oublier les aptitudes maritimes des premiers et l'horreur profonde de la mer qui est proverbiale chez les seconds *, lorsqu'on lui présente les Grecs à côté des Indiens, il ne peut s'empêcher de comparer l'art si pur, si correct, si mesuré, si naturel des uns, et le dévergondage plastique qui a lancé les autres dans des créations monstrueuses, toutes allégoriques et conventionnelles. Quand on lui oppose le monothéisme des races sémitiques, et comme conséquence leur peu de goût pour les arts, pour l'industrie, pour les pérégrinations lointaines, au polythéisme des Aryens, à leur sentiment trèsdéveloppé des arts figuratifs, à leur entente des affaires, à leurs ambitieuses navigations, l'ethnographe ne peut s'abstenir d'étudier de très-près la question religieuse sur la-
quelle on prononce un si grave jugement; il est amené à se demander si l'idée philosophique et primitive de la Trimovrli dans l'Inde, et de la Trinité parmi nous, loin d'être une superfétation grossière du monothéisme sémitique, n'est pas, au contraire, un pas de plus fait par l'homme vers la notion de la cause éternelle de l'existence. Il se demande ensuite s'il est bien exact que les Hébreux aient été, intuitivement et par la nature même de leurs aptitudes, enclins vers le monothéisme, et si cette idée religieuse n'est pas plutôt celle d'une haute individualité, celle de Moïse, dont le rôle fut de corriger les tendances idolâtres des adorateurs du Veau d'or. Il jette les yeux sur les monuments des Babyloniens, des Assyriens et des Ninivites, sur les chefs-d'œuvre d'élégance des constructions mauresques, et apprécie dans quelle mesure il est juste d'admettre l'absence du sentiment artistique chez les Sémites. L'histoire des voyages arabes aux mers lointaines de l'exlreme Orient, l'habileté des Juifs dans les négociations commerciales lui disent, à leur tour, qu'il est peut-être imprudent de refuser à ces peuples des qualités qu'ils ont possédées parfois à un degré au moins égal à celui des nations indo-européennes.
Voilà, cependant, dans quelles théories inadmissibles sont nécessairement entraînés les linguistes qui, sans connaître les principes de l'ethnographie, veulent dépasser le cadre étroit de la classification des langues pour aborder les théories générales sur les groupes de l'espèce humaine. Si le temps ne m'obligeait point à être sobre de citations, il me serait i facile de vous démontrer, par une foule d'autres exemples, que les linguistes, en pareil cas, font presque toujours fausse route, quand ils touchent à la question des races et des nationalités.
D'où vient donc qu'après être tombés mainte et mainte
fois dans des doctrines ethnographiques, aussi contraires aux renseignements les plus avérés de l'histoire, ils persistent à denfïânder à la linguistique seule des résultats qu'elle est impuissante à leur accorder? • — La réponse n'est pas douteuse. C'est parce qu'ils appartiennent tous à cette classe d'érudits élevés dans l'Idée qu'il y a, parmi les connaissances humaines, deux sortes d'études, les sciences et les lettres proprement dites, qu'il n'est pas donné aux mêmes hommes d'aborder et de poursuivre simultanément. A celui qui a passé sa jeunesse à faire des vers grecs ou latins, et qui, au sortir des classes, a embrassé la carrière des belleslettres et du droit, demander une connaissance tant soit peu sérieuse des sciences naturelles, et notamment de l'anatomie, c'est le plus souvent demander une chose impossible! Le progrès des sciences modernes exige cependant, de la manière la plus impérieuse, d'abandonner le préjugé suivant lequel la main habituée à manier la plume du poète ou de l'écrivain ne saurait se décider à tenir le scalpel sur les marbres ensanglantés d'un amphithéâtre.
Ceux qui ne craindront pas d'aborder successivement tous les terrains où peut se trouver une parcelle de vérité à recueillir, je les invite à poursuivre avec moi l'étude de l'ethnographie, science toute jeune encore, mais grande par ses conséquences, et qui est appelée, j'en ai la ferme confiance, à rendre les plus éminents services à la sainte cause du progrès de l'humanité.