‹ De la méthode littéraire; journal d'un professeur dans une classe de premiereChapitre 152 sur 443 · III. — De quelques erreurs ou exagérations · texte numérisé non relu

III. — De quelques erreurs ou exagérations

Pourquoi faut-il que dans ces textes mêmes, si originaux, si profonds, il se laisse entraîner par son ardeur à des erreurs évidentes ? Les voyez-vous ?

B. — Il commet une série d'erreurs matérielles en confondant le siècle de Périclès et celui d'Alexandre, l'époque de Cicéron et celle d'Auguste. Il fait honneur au despotisme des talents nés, au contraire, aux époques de liberté, et grâce à la liberté... Il couvre de fleurs l'Italie corrompue de la Renaissance... Les détails même, contradictoires, qu'il donne dans les pages suivantes montrent combien est artificielle sa théorie des « quatre âges heureux »...

— Vous avez raison. Pourtant ces erreurs n'ébranleni pas la solidité du principe. Les œuvres de l'intelligence restent l'honneur d'Athènes et de Florence ; Cicéron et Virgile ont plus fait qu'Auguste lui-même pour la gloire de Rome; et les grands noms du xvu* siècle sont bien

ceux des savants, des philosophes, des artistes que Voltaire cite avec amour dans sa lettre à Thieriot. — Je vois une autre erreur plus grave, une erreur morale, une erreur de principe... Elle est à peine apparente dans le Siècle de Louis XI Vf parce que Voltaire était obligé de garder des ménagements, mais elle saute aux yeux dans la lettre à Thieriot, où il dépassait plutôt sa pensée... La voyez-vous ? Vous, de B. ? Lisez la proposition contestable.

— Il ne reste plus rien que le nom de ceux qui ont conduit des bataillons et des escadrons ; il ne revient rien au genre humain de cent batailles données...

— Et il ajoute, pour être plus clair, que les « saccageurs de provinces » ne sont pas de grands hommes, n'étant « que héros ». — Eclairés par cette cQnûdence, nous comprenons la portée des lignes suivantes de l'Introduction : « Il ne faut pas qu'on s'attende à trouver ici... les détails immenses des guerres, des attaques de villes prises et reprises par les armes, données et rendues par des traités. » Sous prétexte de laisser de côté des « détails », et de rappeler les « grands événements », Voltaire laisse entendre que la guerre, en elle-même, n'est pas un grand événement, qu'elle ne peut « servir d'instruction et conseiller l'amour de la vertu, des arts et de la patrie ». N'a-t-il pas, d'ailleurs, toute sa vie, signalé dans la guerre et la superstition les deux fléaux par excellence qui accablent l'humanité ? Qu'en pensez-vous ?.

B. — Sans préjuger de l'avenir, il semble bien que, pour le passé, Voltaire exagère quelque peu en disant qu' « il ne revient rien au genre humain de cent batailles données ». S'il y avait eu beaucoup de guerres stériles ou ruineuses, d'autres avaient amené, en faveur de certains peuples, un accroissement de force, de richesse et de bienêtre. Il n'est pas sûr que la Gaule devenue gallo-romaine se soit trompée en témoignant tant de sympathie à ses vainqueurs ; le glaive des Capétiens a souvent défendu le bourgeois opprimé contre le baron pillard; si la force militaire apermis de criantes injustices, elle en a empêché d'autres...

— C'est évident. Aussi s'agit-il moins pour nous de voir si le pacifisme de Voltaire est juste ou non, en lui-même, que de nous expliquer comment un homme si intelligent a pu être pacifiste à ce point. Gomme le disait M. Gahen l'an dernier dans cette conférence à laquelle je ne me lasse; pas de revenir, le but de la lecture est de comprendre, de parfaitement comprendre la pensée de l'auteur : expliquer, c'est trouver les causes d'une opinion qui paraît d'abord inexplicable... Or, ici, je vois au moins un motif pour lequel Voltaire a dû condamner sans circonstances atténuantes la guerre et les hommes de guerre : les guerres auxquelles il avait assisté étaient non seulement stériles et inhumaines, mais désastreuses pour la France. Rappelezvous : il avait vu, dans sa jeunesse, la guerre de Succession d'Espagne...

B. — La famine, aggravée par la mauvaise saison, avait même produit sur lui une impression si profonde que, quarante ans plus tard, il écrivait au marquis d'Argenson : « Vous vous souvenez de l'hiver de 1709! » — La cherté des vivres avait été si grande cette année-là que le père Arouet avait dû augmenter de cent livres la pension de son fils au collège Louis-le-Grand, pour qu'il eût du pain toute l'année.

— Quelle érudition ! Elle est digne de votre ami A. ! Où l'avez-vous puisée ?

B. — Hier soir je lisais cette citation dans le livre de Pierron, Voltaire et ses Maîtres, que je parcours afin de traiter le premier sujet de dissertation.

— Voilà une méthode qui réjouirait M. Lanson. Vous cherchez dans l'auteur lui-même les textes qui peuvent le mieux nous expliquer sa pensée; vous savez recourir aux « sources » ! — Voyez-vous encore d'autres guerres inutiles et nuisibles à cette époque?

H. — Sous Louis XIV, la guerre de la ligue d'Augsbourg, avec le ravage du Palatinat.

— « Les saccageurs de provinces ! »

de M. — Sous Louis XV, au moment où Voltaire écrivait, la guerre de Succession de Pologne.

A. — Louis XIV lui-même avait reconnu, à son lit de mort, cette erreur de sa politique : « J'ai trop aimé la guerre ! »

— Et le mot lui fait honneur. Il avait eu le tort de croire que la force militaire pouvait indéfiniment assurer le triomphe d'une nation, et il avait follement compromis l'œuvre de Golbert. Son successeur a continué. Voltaire, au contraire, voit dès ce moment ce que l'Angleterre nous a prouvé depuis. La force militaire repose sur la force sociale, et la force sociale est faite d'intelligence, de travail, d'industrie pacifique. La guerre et la diplomatie ne sont que le sanglant ou le brillant décor de la tragédie humaine. Les progrès de la raison, le développement du bien-être, l'établissement de relations plus fréquentes entpe les peuples, telles sont les forces cachées qui tendent à rendre moins violentes les relations internationales. Le but de l'historien est de les mettre en lumière. L'erreur de nos gouvernements est d'avoir presque toujours méconnu cette vérité. La guerre de Succession d'Autriche, la guerre de Sept ans et les guerres du xix® siècle ne donneront malheureusement pas tort à Voltaire : chacune d'elles nous a coûté un morceau de notre pays. « Nous avons trop aimé la guerre ! »

Ce n'est pas une raison, bien entendu, pour tomber dans l'excès opposé, et faire de Voltaire un antimilitariste vulgaire ! Nous avons tâché de voir les motifs de son opinion ; ils étaient sérieux ; ils justifiaient alors son ardeur d'apôtre. Mais soyez sûrs qu'à l'heure actuelle il saurait tenir compte de toutes les circonstances ; il n'oublierait pas que le droit n'est rien s'il n'est soutenu par la force, et que, plus on acquiert de richesses, plus il faut développer en soi le courage, l'esprit de discipline, le culte de l'honneur, toutes les qualités, en un mot, qui rendent digne d'une grande fortune et capable de la défendre. — Retenez seulement de ces beaux textes le principe juste, incontestable, dont certaines exagérations ne diminuent pas la portée :

Le but de l'historien est de peindre 1' « esprit des hom-

mes », et de montrer comment il prépare les « siècles éclairés ».

Son moyen préféré doit être de louer « ceux qui ont excellé dans l'utile et dans l'agréable », qui ont « préparé des plaisirs purs et durables aux hommes qui n'étaient point encore nés ».

Ses conclusions seront toujours l'éloge du génie qui instruit, civilise et « conseille l'amour de la vertu, des arts et de la patrie ». En est-il de plus nobles et de plus pratiques ?

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