‹ De la méthode littéraire; journal d'un professeur dans une classe de premiereChapitre 265 sur 443 · Savant et géographe, bon observateur et bon poli · texte numérisé non relu

Savant et géographe, bon observateur et bon poli

tique, Rousseau découvre la cause profonde des phénomènes aussi bien que nos meilleurs spécialistes. Mais il a, de plus, un don qui leur manque souvent: non content de voir la cause, il la fait voir. Ce géographe est un oraiear et un poète ; le rythme de ses phrases nous entraîne ; l'éclat de ses images nous frappe ; l'émotion contenue de son âme nous touche ; et si ses idées sont neuves, son style est plus original encore, car « le style est de l'homme même » ! Les idées sont devenues banales ; d'autres les ont découvertes, et ont su en tirer un meilleur parti ; mais le style n'appartient qu'à lui; il y a mis pour toujours la marque de son génie ; et nul n'écrira plus cette page de la Nouvelle Héloîse!

A. — Série de questions ou de lectures à haute voix,. sur le rythme des phrases, qu'il est impossible de reproduire ici.

^ Le nombre et l'harmonie dans les phrases : « En l'écartant de nos côtes... » et « Puis, lui montrant le Chablais... » — L'art de construire une période symétrique, dont les membres se fassent un juste équilibre et réduisent au minimum l'emploi des conjonctions.

B. — Questions relatives à la valeur des images.

Rapide revision des images déjà signalées : cristal azuré, redans. — Valeur poétique de celles qui suivent. Pas une idée abstraite qui ne soit traduite par un mot concret :

— les pâturages : « les coteaux verdoyants et parés de toutes parts » ;

— les habitants : « le laboureur, le pâtre, le vigneron » ; et, dans la dernière phrase :

— « les tristes masures, la bruyère, les ronces... » Combien nous sommes loin du précepte de Buffon: « ne

nommer les choses que par les termes les plus généraux » l Et comme les nomenclatures de Jean-Jacques, botaniste et campagnard, diffèrent des « bosquets odoriférants » de CoUin d'Harleville !

G. — Questions relatives au sentiment poétique.

« Ravissant » et irritant ! Tel est le caractère de ce double tableau. Rousseau avoue qu'il est « ravi » et laisse voir qu'il est irrité : V « avide », le « dévorant » publicain, le « spectacle de misère », les « tristes masures », autant de mots où percent à la fois la colère et la pitié. C'est que la qualité du rythme et la valeur des images ne sont pas tout chez un poète ; nous en serions peu frappés si Rousseau gardait la froideur d'un simple économiste. Mais il a le cœur d'un apôtre, avec la raison d'un sage : « la richesse et le bonheur » des hommes le font tressaillir d'enthousiasme; a l'esclavage et la tyrannie » gonflent son âme de colère... Et les deux dernières phrases s'échappent de ses. lèvres, montent, se développent comme des strophes d'amour ou de haine, pour chanter les bienfaits de la liberté, les crimes de l'oppression ; la nature elle-même s'anime, comme si elle comprenait les efforts de l'humanité ; elle se réjouit du bonheur des hommes ; elle s'attriste de leurs souffrances •:

C'est ainsi, lui disais-je, que la terre ouvre son sein fertile... Elle semble sourire et s'animer au doux spectacle de la liberté...

Au contraire, les tristes masures... une terre à demi déserte... annoncent de loin qu'un maître absent y domine, et qu'elle donne à regret à des esclaves quelques maigres productions dont ils ne profitent pas.

Certes, ce serait mettre une fausse note dans cette parfaite harmonie que de comparer les hymnes révolutionnaires à une élégie discrète chantée sur des pipeaux rustiques... Je préfère ce doux sourire de la terre au sein fertile et le décor mélancolique de la bruyère et des ronces aux « sillons abreuvés d'un sang impur » ; le « maître absent » dont je maudis « de si loin » la négligence m'inspire un jugement plus sévère que si je voyais flotter « l'étendard de la tyrannie ! » Mais nous devinons déjà, dans ces termes si délicats, le sentiment qui soulèvera les

foules révolutionnaires. Le style seul est supérieur, et sans peine, chez J.-J. Rousseau.

Il faut avouer que M. Jules Lemaître joue de malheur lorsque, non content de rendre le « philosophe de la nature » responsable d'excès qu'il eût déplorés, il accuse encore le poète qui chanta la liberté dans ces termes inoubliables, d'avoir donné « le style bête » à la Révolution Française! — Il est vrai qu'il ne cite pas ce passage... non plus que beaucoup d'autres.

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