Part d'erreur et de déclamation
A. — La théorie de M. Rousseau n'est qu^une utopie.
Bon ou mauvais, l'état actuel de la société européenne est celui de la troisième période, agricole et industrielle j il est impossible de revenir aux deux autres :
a) à cause du grand nombre des hommes et de l'espace immense nécessaire pour nourrir sans travail une population de pasteurs ;
6) à cause de la dureté du climat.
Nécessité :
— d'un travail intelligent, intense, collectif et discipliné ;
— de récompenses proportionnées à l'inégalité des talents.
B. — Elle est, par conséquent, dangereuse.
a. — Elle inspire de mauvais sentiments ; elle condamne les qualités qui nous sont le plus nécessaires :
— Vamour du travail et le talent :
« Les choses en cet état eussent pu demeurer égales, si les talents eussent été égaux... Mais la proportion que rien ne maintenait fut bientôt rompue : le plus fort faisait plus d'ouvrage ; le plus adroit tirait meilleur parti du sien ; le plus ingénievix trouvait des moyens d'abréger le travail. . . » Quel scandale I
(1) V. J. Lehaître, Rousseau, p. 85.
— la prévoyance et Vesprit d'organisation :
« Tant que les hommes se contentèrent de leurs cabanes rustiques, tant qu'ils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes, à se parer de plumes et de coquillages, à se peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou embellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler avec des pierres tranchantes quelques canots de pêcheurs ou quelques grossiers instruments de musique ; en un mot, tant qu'ils ne s'appliquèrent qu'à des ouvrages qu'un seul pouvait faire, et qu'à des arts qui n'avaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons et heureux autant qu'ils pouvaient l'être par leur nature, et continuèrent à jouir entre eux des douceurs d'un commerce indépendant ; mais dès l'instant qu'un homme eut besoin du secours d'un autre, dès qu'on s'aperçut qu'il était utile à un seul d'avoir des provisions pour deux, l'égalité disparut... »
Et il ne se console pas de voir les travailleurs mieux partagés que les paresseux !
6. — Elle Jaiisse le jugement, parce qu'elle donne l'illusion de la sincérité.
Le sophisme dans ce discours. — Il consiste à poser des prémisses justes, à établir une vérité incontestable... puis à y joindre brusquement une erreur ; le lecteur inexpérimenté n'aperçoit pas le moment où il faudrait arrêter le trop habile raisonneur, et il admet la conclusion. — Exemple :
« La propriété s'introduisit, le travail devint nécessaire, et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes...» (voilà la vérité) «... qu'il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit l'esclavage et la misère germer et croître avec les moissons. » (Voilà le sophisme, la sueur n'étant p^s forcément nn mal, l'esclavage n'étant pas forcément la condition du laboureur, ni la misère le résultat de ses travaux. Au contraire I)
Autre exemple :
« On s'accoutuma à s'assembler devant les cabanes et autour d'un grand arbre ; le chant et la danse, vrais enfants de l'amour et du loisir, devinrent l'amusement... des hommes et des femmes oisifs et attroupés... » Voilà une scène juste et gracieuse. Et voici le sophisme: (c Celui qui chantait ou dansait le mieux, le plus beau, le plus fort, le plus adroit ou le plus éloquent, devint le plus considéré ; et ce fut là le premier pas vers l'inégalité, et vers le vice en même temps 1 »
Encore la danse n'est-elle pas indispensable à la civilisation. Mais
l'amour de l'humanité 469
ce sont les sentiments les plus humains, les plus touchants, les plus tendres que le subtil raisonneur arrive à confondre avec la mollesse et le vice. Il nous fait un tableau idyllique de la vie de famille... puis il conclut : « Les deux sexes commencèrent aussi, par une vie plus molle, à perdre quelque chose de leur férocité... et de leur vigueur. » Comme si la vigueur était inséparable de la férocité I
Sophisme I Sophisme 1 Erreur et paradoxe I On croirait une gageure I Et notre lauréat, grisé par son premier succès, se fait un jeu de jongler avec les mots et les idées... Il ne nous appartient pas, Messieurs, d'encourager Protagoras. Peut-être encore, s'il ne devait charmer que des lettrés comme vous, qui savent discerner le -VTai du faux, et ne se laissent pas abuser par les ornements de la rhétorique, peut-être consentirais-je à lui décerner le prix. Mais je songe à d'autres lecteurs, aux ignorants, aux demi-savants, aux envieux et aux incapables, à tous ceux dont ces sophismes flatteront la vanité, la paresse et la jalousie; et je tremble de voir ces tirades enflammées répandre dans le public, à l'abri de quelques vérités, tant de mensonges séduisants. — Que l'Académie réserve ses faveurs aux philosophes, aux vrais savants, aux disciples de Montesquieu et de Voltaire ; mais qu'elle décourage la déclamation ; qu'elle rappelle tous ces rêveurs à l'observation de la nature, à une observation attentive, qui « n'écarte pas tous les faits, pour commencer ! », à une observation patiente qui ne remplace pas l'expérience par l'imagination... Et peut-être alors, dans un troisième concours, obtiendra-t-elle que le talent n'exclue pas le simple bon sens chez celui qu'on appelle déjà « le philosophe de la nature ».