PLAN COMPOSÉ A L'AIDE DES MEILLEURES COPIES
Début,
Mon cher ami, Gomment décrire l'enthousiasme qui s'est emparé hier soir du public, à la première représentation du Mariage de Figaro ? Si la pièce porte le nom de La Folle Journée, on peut bien dire que la folie des personnages s'est communiquée aux spectateurs et appeler La Folle Soirée cette extraordinaire représentation. Vous savez combien nous étions surexcités par l'attente. Depuis trois ans, le roi s'opposait à une aventure qu'il jugeait dangereuse; malheureusement, il n'avait pu empêcher les représentations privées, et sa courageuse interdiction n'avait eu d'autre résultat que de piquer davantage la curiosité du public. La foule s'écrasait donc hier aux portes du théâtre, à tel point que trois personnes, dit-on, y furent étouffées. C'est ce qu'on peut appeler, dès le début, un succès sans précédent. Vous jugez d'ici de l'accueil que le public fit à la pièce ; tous les mots d'esprit (Dieu sait s'ils sont nombreux, cinglants 1) étaient accueillis par des rires et des tonnerres d'applaudissements; et lorsque à la fin, suivant l'usage, l'acteur principal vint dire le nom de l'auteur, on n'arriva pas à l'entendre.
L — Craintes légitimes des hommes clairvoyants.
Je vous avouerai, pourtant, que je n'ai pas entièrement partagé ce fol enthousiasme ; et je crains fort que le roi n'ait raison contre le public. Songez que les premières loges étaient occupées par la plus
5l8 LE ROMANTISME ET LÀ RÉVOLUTION
haute noblesse, et qu'on se montrait dans la salle tout ce que la bourgeoisie compte de riche, d'élégant et de distingué ; songez que tout ce monde vit de privilèges ou de faveurs, et que le sujet même de la pièce était une attaque vigoureuse des privilèges sur lesquels repose notre société I . . .