‹ De la méthode littéraire; journal d'un professeur dans une classe de premiereChapitre 342 sur 443 · III. — U imagination complétée par le sentiment · texte numérisé non relu

III. — U imagination complétée par le sentiment

La grandeur, l'étonnante mélancolie de ce tableau ne sauraient s'exprimer dans les langues humaines ; les plus belles nuits en Europe ne peuvent en donner une idée. En vain, dans nos champs cultivés^ l'imagination cherche à s'étendre j elle rencontre de toutes parts les habitations des hommes ; mais, dans ces régions sauvages, l'àme se plaît à s'enfoncer dans un océan de forêts, à planer sur le gouffre des cataractes, à méditer au bord des lacs et des fleuves, et, pour ainsi dire, à se trouver seule devant Dieu.

— M. Giraud signale ici la suppression d'épithètes inutiles : éternelles forêts, terribles cataractes, nature sauvage, dans la dernière phrase.

de B. — Le mot nature lui-même est supprimé en 1809.

— C'est vrai. En 1797, nous lisons bien pourtant : «... à se mêler, à se fondre avec toute cette nature sauvage et sublime. » Vous devinez sans peine pourquoi Chateaubriand y a substitué, dans le Génie du Christianisme : « à se trouver seule devant Dieu ». Il n'a pas été guidé seulement par un scrupule littéraire...

de B. — En 1797 il était encore un simple philosophe ; en 1809 il était depuis longtemps revenu à la religion.

— Et dans l'intervalle, il avait ménagé les transitions ?

574 l'E ROMANTISME ET LA RÉVOLUTION

Nous lisons encore dans l'édition de 1800 du Génie: « cette nature sublime». «Sauvage» a disparu, mais «nature » est resté. Nous ne trouvons la rédaction chrétienne que neuf ans plus tard... Remarquez du reste que, sous une forme ou sous une autre, sentiment de la nature ou sentiment religieux, le sentiment achève toujours l'œuvre de l'imagination. Libre à Delille et à ses pâles confrères de décrire pour décrire. Chateaubriand dépeint surtout' pour émouvoir. Même dans ce passage, qui nous paraissait être une description pure et simple, les plus belles images perdraient beaucoup de leur poésie sans la der-: nière ligne, qui leur donne une grandeur incomparable.

Conclusion,

Nous insisterons sur ce point la prochaine fois. Rappelez-vous, pour aujourd'hui, la beauté des images et des sons dans cette prose harmonieuse, et retenez bien, surtout, ce que nous avons surpris du travail de l'écrivain, (i) « Cent et cent fois, j'ai fait, défait et refait la même page ! » Voilà une parole que nous pourrions graver en lettres d'or sur les murs de notre classe ! Je ne crois pas que nous ayons à craindre, étant donné vos habitudes, les excès d'une pareille méthode !

(i) Le même travail pourrait être fait sur trois descriptions de la tempête. V. Pages choisies de Chateaubriand, éd. Giraud ; p. 63 {les Natchez), .p. 127 (les Martyrs) et p. 2^3 (Mémoires d'Outre-Tombe).

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