‹ De la méthode littéraire; journal d'un professeur dans une classe de premiereChapitre 359 sur 443 · I. L'élégie · texte numérisé non relu

I. L'élégie

B. — D'abord, il a été cruellement puni de ses faiblesses. Ce n'est certes pas son exemple qui nous engagera à devenir alcooliques ou à le suivre dans des excentricités vénitiennes... L'éloquence avec laquelle il a parlé delà douleur suffirait à elle seule...

— Vous rappelez-vous ses plus beaux vers à ce sujet ?

Rien ne nous rend si grand qu'une grande douleur I

d'un jugement américain sur MUSSET 609

de M. —

L'homme est un apprenti, la douleur est son maître.

S. — L'épisode du Pélican, dans la Nait de Mai...

— Vous voyez que vous vous êtes calomniés ! Pourtant, vous ne paraissez pas connaître les plus émouvants, les derniers qu'il ait écrits. Ecoutez ces douze vers qui sonnent comme un glas funèbre, et dont Verlaine seul, peutêtre, a trouvé l'équivalent :

L'heure de ma mort, depuis dix-huit mois, De tous les côtés sonne à mes oreilles. Depuis dix-huit mois d'ennuis et de veilles, Partout je la sens, partout je la vois. Plus je me débats contre ma misère.

Plus s'éveille en moi l'instinct du malheur ; Et, dès que je veux faire un pas sur terre. Je sens tout à coup s'arrêter mon cœur. Ma force à lutter s'use et se prodigue. Jusqu'à mon repos, tout est un combat; Et, comme un coursier brisé de fatigue, Mon courage éteint chancelle et s'abat.

Quand les Naits et le Souvenir ne seraient que l'expression sincère de la souffrance, elles resteraient la plus touchante des élégies connues, et nul n'osera soutenir qu'il soit, dans son stoïcisme, « étranger à ces sentiments » ! J'entendais un jour un médecin, un peu découragé par le spectacle des sottises, des lâchetés, des fautes graves qui lui amenaient si souvent, à lui et à ses confrères, de malheureux désemparés : «Oui, si l'on se souvient de la cause de leur malheur, on n'a pas beaucoup de pitié... Mais ils souffrent, et leur souffrance seule doit compter... » Relisez ces chants immortels, qui ne sont que de purs sanglots, et voyez si la vertu la plus austère ou la candeur la plus virginale donnent le droit de dire : « Seigneur, je vous rends grâce de ce que je n'ai rien de commun avec cet hommelà ! » Plusieurs sentiments m'apparaissent, au contraire, comme de ceux que chacun doit aimer et comprendre.

6lO DU ROMANTISME AU RÉALISME

Lesquels ? Quelles sont les belles pensées que lui a révélées la souffrance ?

B. — Que l'amour, malgré la grossièreté des uns et la folie des autres, quoiqu'il dégénère facilement en vice ou en passion funeste, est encore ce qu'il y a de meilleur en nous, ce qui nous éclaire sur notre nature et nous élève au-dessus de notre condition terrestre.

— Lamartine l'avait dit déjà...

B. — Oui, mais qu'est-ce que la déception momentanée de Lamartine...

G. — ... après laquelle il a vécu très tranquille...

de B. — ... et pensé à tout autre chose jusqu'à l'âge de quatre-vingts ans...

B. — ... comparée à la douleur de ce malheureux qui, par emportement, par folie, a tout perdu, tout brûlé au feu d'une passion insensée... Et comme la leçon qu'il { tire de ses malheurs est autrement émouvante que la ' promenade au clair de lune sur le lac aux eaux dormantes !

— A quels vers songez-vous surtout ?

B. — Pour la profondeur des regrets, à la Lettre à Lamartine, au début du Souvenir.

— Et pour la puissance de l'amour, pour la nécessité \ d'y voir le grand but de l'existence ?

B. — Au passage célèbre du Souvenir:

Oui, les premiers baisers, oui, les premiers serments Que deux êtres mortels échangèrent sur terre, Ce fut au pied d'un arbre effeuillé par les vents, Sur un roc en poussière.

Ils prirent à témoin de leur joie éphémère Un ciel toujours voilé qui change à tout moment, Et des astres sans nom que leur propre lumière Dévore incessamment.

Tout mourait autour d'eux, l'oiseau dans le feuillage, TjSl fleur entre leurs mains, l'insecte sous leurs pies, La source desséchée où vacillait l'image De leurs traits oubliés ;

d'u]V jugement américain sur MUSSET 6 II

Et sur tous ces débris joignant leurs mains d'argile, Etourdis des éclairs d'un instant de plaisir, Ils croyaient échapper à cet Être immobile Qui regarde mourir.

— Insensés ! dit le sage. — Heureux 1 dit le poète...

— Vous pouvez ajouter que la morale, la science et la religion elle-même déclarent, comme le poète, que ceuxlà ont compris le sens de la vie. Seulement, elles y mettent une condition : que cet amour ne soit pas sa seule fin à lui-même ; que l'homme considère toujours les conséquences de son acte et ne le rende funeste ni à lui, ni aux autres. C'est pour l'avoir oublié que Musset a tant souffert ; mais c'est pour nous l'avoir redit, au milieu de ses sanglots, qu'il mérite d'être aimé de la jeunesse.

B. — Les prêtres et les pasteurs ne sont pas toujours, du reste, aussi sévères à Musset que l'ecclésiastique de la Sorbonne... M. Jules Lemaître remarque qu'on le cite beaucoup en chaire.

— Oui. Pour deux raisons. La première, sur laquelle nous avons insisté, c'est qu'ils reconnaissent en lui l'accent de l'humanité blessée, de l'humanité pécheresse, victime de sa faiblesse et de son orgueil, un accent bien proche de l'accent chrétien...

de M. — S* Augustin !

— En effet ; vous ne trouverez guère ailleurs que dans la littérature religieuse ces effusions de l'âme tombée, cette reconnaissance pour les forces qui consolent, ce besoin de réparer le mal causé par l'amour par une foi de plus en plus grande dans la beauté, la toute-puissance de la charité :

Tout mon cœur te bénit, bonté consolatrice I

Il a souffert par le cœur ; et c'est le cœur que consolent toutes les religions de la souffrance.

Elles consolent aussi par la foi, et Musset l'a très bien senti. On sourit généralement de Musset philosophe ; on traite V Espoir en Dieu de déclamation...

6l2 DU ROMANTISME AU RÉALISME

B. — On a tort...

— On a peut-être plus raison de trouver que les éloquentes protestations de Rolla sont amenées par un incident des plus ridicules et des plus vulgaires, et que c'est vraiment profaner...

B. — hdL Lettre à Lamartine n'est gâtée par aucune faute de ce genre.

— Aussi est-elle comparable aux plus belles pièces philosophiques de Lamartine lui-même. Même dans les autres poésies de Musset, je ne puis trop vous recommander de relire les passages suivants :

I. Tristesse de la condition humaine, si l'on ne consulte que la raison.

— Vanité de là philosophie.

Il existe, dit-on, une philosophie.

(^Lettre à Lamartine.^

— Fragilité des religions.

(Début de Rolla.)

IL Confiance dans la voix du cœur et de la conscience. Croyance en Dieu et en l'immortalité de l'âme.

— Lettre à Lamartine, de «Eh bien!.. » jusqu'à: « Créature... »

— Hymne de l'Espoir en Dieu.

— Fin de la Lettre à Lamartine.

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