C. — Oui, avec des soldats de plomb
S. — Des aéroplanes, surtout, des flottes d'aéroplanes.
T. — Des pipes.
— Et du tabac ?
T. — L'histoire n'ose le dire !
J. — Le calendrier, avec les jours rayés.
A. — Des caricatures...
B. — Des glaces...
J. — Des flacons d'eau de Cologne...
— Et aussi quelques livres ?
H. — Oui, Sherlock Holmes...
— Arrêtons-nous... La liste est suffisante... Vous voyez que Victor Hugo les connaît bien, ces « moyens », de douze à treize ans, qui sont ici les « grands ». Comme ils sont à la campagne, leur collection se compose d'objets plus champêtres : des nids de merles, avec des crayons
et des albums pour les dessiner... Ce sont bien là des « choses vues » ; un grand-père même n'inventerait pas cela :
Les petits — quand on est petit, on est très brave — Grimpent sur mes genoux ; les grands ont un air grave. Ils m'apportent des nids de merles qu'ils ont pris, Des albums, des crayons qui viennent de Paris ; On me consulte, on a cent choses à me dire l
Et lui :
J'admire les crayons, l'album, les nids de meries...
Il admirerait, il admire, n'en doutez pas, les pièges à souris, les soldats de plomb et, qui sait même ? pipes, cigarettes...
Non, pas les cigarettes ! Car, décidément, vous avez eu tort de le croire faible à l'excès. Il n'encourage plus les choses défendues, il n'ébranle plus l'autorité ! Et à toutes ces « leçons de choses », il en ajoute une dernière à laquelle vous ne vous attendiez pas : les enfants rendent, en sa personne, un hommage à l'autorité. Aux compliments que nous avons remarqués, ils joignent celui-ci, parti du fond du cœur :
H est du même avis que Monsieur le Curé I
Fine et juste remarque ! Toutes les autorités sont sœurs. Les enfants excellent à surprendre les contradictions, même légères, entre les personnes « également constituées en dignité » ; ils sentent qu'eux aussi doivent « diviser pour régner » ! Entre la famille et le professeur, le professeur et l'aumônier, ils cherchent(et de quelle oreille !) les plus fines dissonances, et leur joie... votre joie est sans bornes quand vous pouvez nous donner tort à tous en même temps... Ici, le pouvoir civil et le pouvoir spirituel sont d'accord. Rien ne produit un plus puissant effet sur les masses. Victor Hugo s'en réjouit ; il est d'autant plus flatté qu'il n'a pas toujours pu se féliciter, en ce qui le concerne, d'une pareille harmonie !
Mais ceci pourrait nous mener bien loin. Revenons vite au dialogue entre le poète et les enfants.
6) Les paroles.
Le dialogue, jusqu'ici, tout animé qu'il pût être, était plutôt en gestes et en actes qu'en discours... Or c'est dans les discours surtout que triomphe Victor Hugo.
Ils disent...
Que je raconte, à l'heure où la lampe s'allume,
Oh I des contes charmants qui vous font peur la nuit,
Et qu'enfin je suis doux, pas fier et fort instruit.
N'est pas instruit qui veut d'une pareille science ! Et plus d'un parmi nous serait embarrassé si ce jeune auditoire le mettait dans la situation où le poète se représente.
Puis, lorsqu'ils ont jasé tous ensemble à leur aise, Ils font soudain, les grands s'appuyant à ma chaise. Et les petits toujours groupés sur mes genoux, Un silence, et cela veut dire : Parle-nous.
Silence redoutable pour ceux qui n'ont pas l'imagination de Madame de Ségur ou l'esprit d'Alphonse Daudet ! Silence encourageant pour l'auteur de lAri d'être grandpère; car il était capable d'inventer l'histoire du Général Dourakine ou les Malheurs de Sophie, et d'y joindre les contes charmants par lesquels le Petit Chose ravissait les <( petits » du collège de Sarlande.
Sa verve était intarissable. Que lui demandaient les enfants ? Des contes fantastiques, des contes dramatiques, des contes « qui vous font peur la nuit ! » En cela ils ressemblent aux hommes, qui trouvent l'existence plate et morne et veulent au moins s'offrir des émotions dans les livres. Malheureusement, les exemples qu'il nous donne dans la seconde partie de cette pièce ne sont pas des plus heureux. Soyez certains qu'il s'est calomnié; il n'a pas rappelé son meilleur répertoire. C'est dans d'autres recueils qu'il faut chercher des exemples. En connaissez-vous ?
A. — On en trouve dans les pièces en décasyllabes des
Contemplations (Paucameœ)... Celle qui commence par les vers :
Elle était pâle et pourtant rose,
Petite avec de grands cKeveux.
B. — Et surtout la dernière, où il rappelle les jeux avec ses enfants, « sur la colline qui joint Montlignon à Saint-Leu »...
0 souvenirs 1 printemps I aurore I Doux rayon triste et réchauffant l Lorsqu'elle était petite encore, Que sa sœur était tout enfant...
C'est là que nous vivions I Pénètre, Mon cœur, dans ce passé charmant...
Plus loin, je ne me rappelle plus.
— Ouvrez le livre. Ceci n'est pas une digression : nous commentons l'auteur à l'aide de l'auteur lui-même ; nous le prions d'expliquer le sens de son expression : « contes charmants », il nous répond par des exemples. Cherchez-les dans notre Recueil.
— Le soir, comme elle était l'aînée, Elle me disait : Père, viens I
Nous allons t'apporter ta chaise.
Conte-nous une histoire, dis 1 Et je voyais rayonner d'aise Tous ces regards du Paradis.
Alors, prodiguant les carnages.
J'inventais un conte profond, Dont je trouvais les personnages Parmi les ombres du plafond.
— Le sujet de ces contes est généralement une bataille. Qu'est-ce qui ravit les enfants à Guignol ?
J. — Le gendarme rossé par Polichinelle.
— Ou même Polichinelle par le gendarme. Pourvu qu'il y ait des coups de bâton bien appliqués, l'auditoire est
63o DU ROMANTISME AU REALISME
satisfait. Pourtant, je reconnais que sa joie est au comble quand la ruse triomphe de la force, la beauté de la laideur et l'esprit de la sottise :
Toujours, ces quatre douces têtes Riaient, comme à cet âge on rit, De voir d'affreux géants très bêtes Vaincus par des nains pleins d'esprit.
D'autres sujets étaient plus fins, moins fantastiques, empruntés à la vie de chaque jour. M. Faguet refuse à Victor Hugo tout autre genre d'esprit que la bouffonnerie, celle qu'il a définie dans Rabelais :
... Et son éclat de rire énorme Est un des gouffres de l'esprit.
Les enfants donneraient à M. Faguet un énergique démenti. Leur grand ami savait sourire ! Il observait ce petit monde ; il en saisissait les naïvetés, les ridicules ; et il trouvait la matière de ses contes dans les aventures mêmes de ses jeunes auditeurs. Bien entendu, ses plaisanteries ne prennent jamais la forme de la moquerie ; il déteste la , moquerie ; il sait qu'elle n'est guère que « rindigencf> '
d'esprit».
... J'aime le rire, Non le rire ironique aux sarcasmes moqueurs, Mais le doux rire honnête ouvrant bouches et cœurs...
Il a tort de comparer ensuite les dents à des perles. C'est la seule tache de ce charmant récit : le mot est impropre, et les perles fausses ! Passons : nous avons trop j de motifs pour lui pardonner cette faute unique; et revenons au psychologue de l'enfance. Il la connaît admirablement... Les enfants (il le sait), si naturellement moqueurs, si cruels quand on les laisse faire, sentent très bien ce qu'il y a d'odieux dans la taquinerie lorsqu'on prend soin de leur faire aimer un autre genre d'esprit ; il , est aussi facile de leur inspirer le mépris de la raillerie j méchante que de leur en laisser prendre la détestable ha-
, bitude. Donc le poète riait de tout avec eux, et d'eux- ' mêmes, mais sans malice...
0 jeux charmants, chers entretiens 1
Il notait leurs réflexions les plus naïves ou les plus j tendres ; il souriait de la fillette qui montait vers lui à pe-
' tits pas,
Et lui disait d'un air très grave :
J'ai laissé les enfants en bas I
I II notait sa douceur craintive :
Elle disait souvent : Je n'ose, Et ne disait jamais : Je veux.
Il tirait de ses observations ses contes les plus persuasifs, et nous pouvons être sûrs que les combats entre les nains et les géants ont fait place, plus d'une fois, aux [ aventures déplorables de Mademoiselle « Je veux w, ou ' aux malheurs trop mérités de l'insupportable « Touche-àtout »... Certes non, il n'est pas fier ! Il n'est pas dédaigneux ni moqueur ! Mais il est fort malin, et très capable d'enfermer dans le conte le plus fantastique la sagesse de^ « Monsieur le Curé » !
Faut-il nous étonner, après ces confidences, que les enfants l'aient aimé ? Ne mérite-t-il pas plus que de l'indulgence, etne regrettez-vous pas, de M., votre jugement du début ? — Sans doute, sa faiblesse est parfois bien choquante, et nous avons joint nos reproches aux justes critiques de ceux
... sur qui dans sa cité (i) Repose le salut de la société.
Ce prédicateur d'anarchie ferait un médiocre censeur. Mais comme il sait se faire pardonner ses torts ! Comme la finesse de son esprit, comme la sûreté de son jugement
(i) Art d'être grand-père, VI, 6.
compensent la douceur de son caractère ! C'est le cas de dire, une fois de plus, qu'il sera beaucoup pardonné — même par ceux qu'il traite si mal, même par ceux qu'il appelle des cuistres et des dogues — à qui sut beaucoup aimer ! Pour vous, qui n'avez même pas cette raison de lui en vouloir, vous saurez désormais quels vers il faut redire si l'on avance devant vous que l'auteur de la Vie aux champs a manqué de sensibilité !