La rédaction de vos notes
« Passe encore pour le plan, me direz-vous ! Rien ne m'empêche de classer mes notes comme je l'entends... Mais comment faire pour les prendre? Comment adapter votre système à l'enseignement de tous mes maîtres ? » Vous ajouterez même, peut-être, comme un de mes meilleurs élèves, à la fin d'une causerie sur cet éternel sujet : « Véritablement, Monsieur, pour appliquer cette méthode, il faudrait être à peu près aussi fort qu'un professeur. »
Et je VOUS répondrai comme à lui : « Pourquoi pas ?» — Remarquez que je ne m'adresse qu'à de bons élèves ; les autres ricaneront, ou bâilleront : c'est leur métier; j'entends ne parler ici qu'à des gens intelligents. Pourquoi ne seriez-vous pas assez avisés, assez pratiques pour distinguer, dans une classe, ce qui vaut la peine d'être retenu, et le noter clairement, en négligeant le reste? L'esprit critique ne vous manque pas. Dieu merci ! La première classe de l'année n'est pas finie que vous avez déjà vu le fort et le faible du maître, et votre jugement, presque toujours excessif dans la sévérité, n'en repose pas moins sur une observation assez juste des choses. Faites de ce travers une qualité; développez votre esprit critique, non pas en vue des railleries stériles et déplaisantes, mais pour dégager des détails accessoires les choses dignes d'être retenues. Vous pouvez y arriver de deux manières.
En. classe, d'abord... Oui, en classe! Ce ne sera pas toujours facile ; beaucoup de vos notes devront être ensuite rejetées, modifiées ou recopiées; mais il y a des idées, des exemples, des réflexions qu'il faut saisir « sur le vif », sous peine de les oublier ou de les affaiblir. Soyez au lycée non pas comme un enfant docile et ennuyé, mais comme un reporter attentif à ne rien laisser passer d'essentiel, à saisir au vol l'idée générale, à y rattacher les textes et les références ; apportez-y presque des qualités d'interviewer! Le temps est passé, heureusement, de la classe monologue, où le professeur parlait seul, où seuls un ou deux bons élèves expliquaient un texte quelconque au milieu de l'indifférence générale. La classe tend, u peu partout, à devenir une conversation vivante, un échange de vues, où la moitié, parfois les deux tiers d'entre vous prennent une part active à la discussion; l'élève a cessé d'être un auditeur passif; il travaille avec le professeur, il lui suggère des observations ; on pourrait presque dire qu'il l'aide et le soutient. En tête de beaucoup de nos chapitres, vous pourriez aussi bien écrire ; a couver-
sation », « discussion » que « compte rendu »; toutes les classes où nous avons écrit ensemble des analyses, lu des textes, recueilli des opinions, se rapprochent beaucoup d'une étude dirigée; et loin d'être particulier à la Pre mière du lycée Hoche, ce cas tend, vous le savez, à devenir général. — Profitez de cette heureuse révolution dans les mœurs; résumez, de chaque classe, en classe même, ce qui doit être immédiatement fixé. Vous serez surpris, au bout de quelques mois, de voir tout ce que contenait un enseignement dont vous sentez bien aujourd'hui la valeur, mais dont vous ne retenez, il faut le dire, à peu près rien.
Vous procéderez de même en étude, soit pour revoir et compléter vos notes de classe, soit pour y rattacher d'autres notes sur vos lectures personnelles... Combien de fois vos parents, les mères pour les plus jeunes, les pères eux-mêmes pour les plus grands, m'ont dit avec mélancolie : « Je voudrais bien l'aider! Je ne sais comment m'y prendre pour ne pas me substituer à lui. Gomment faire pour lui apprendre à travailler, sans travailler à sa place ? » Et je répondais toujours : « Qu'il vous rende compte d'une classe ou d'une lecture déterminée ! Aidez-le à dégager de ses observations confuses Vidée générale, et les trois ou quatre exemples sur lesquels se sont appuyés le professeur ou l'auteur. Ce travail, qui vous demandera peut-être un quart d'heure chaque fois, lui donnera l'habitude de la réflexion. Il contient en germe toute la méthode littéraire. — Mais, Monsieur, il n'a pas le temps ! Il rapporte tous les jours des devoirs à faire... — Il doit trouver le temps, quitte à le prendre sur celui qu'il consacrait à ses devoirs. Les devoirs ne sont que l'application des connaissances acquises. Qu'il acquière d'abord et qu'il classe les connaissances nécessaires : il fera ensuite ses devoirs vite et bien. Jusque là, peu importe qu'il y passe plus ou moins de temps. Ce travail pénible et mal fait lui est d'autant plus nuisible qu'il lui cause plus de peine : il le décourage et le confirme dans ses mauvaises habitu-
des... Apprenez-lui d'abord à réfléchir et à juger. C'est la seule chose importante. »
Vous aurez donc soin, dès demain, de vous procurer les mêmes cartons que nous. Vous en ajouterez un pour le moyen âge et la Renaissance et consacrerez, comme nous, les quatre autres à ïart classique du XVII*^ siècle, à \3l phi- \ losophie du XVIII^, au Romantisme et à l'ar^ contemporain.Yous ' aurez soin de les prendre assez grands et assez solides ^ pour conserver les mêmes instruments de travail jusqu'à la fin de la Première : il est bon qu'ils soient le symbole , matériel de la continuité. — Chaque note sera, comme les nôtres, moins une note qu'un plan véritable, avec divisions très nettes, aux références précises, aux explications claires. L'écriture est, naturellement, très importante, et la correction du style n'est pas moins indispensable! Autant les notes bien prises, avec soin, avec goût, sont utiles à tous égards, autant nous devons maudire ces notes prises à la volée, dont les « cours » traditionnels nous ont toujours empoisonnés. Je n'ai jamais fait prendre de notes à mes élèves sans les écrire en même temps qu'eux. C'est vous dire combien je redoute les mauvaises habitudes dans le style et dans l'écriture. On nous reproche (que ne nous a-t-on pas reproché ?) d'abuser de l'écriture. Vous avez pu vous convaincre que cette critique n'est pas sérieuse. Nos sommaires, nos analyses, nos jugements rédigés ne nous ont pas pris le quart du temps aujourd'hui encore consacré, dans beaucoup de classes, au « griffonnage » des cours, des rédactions et des devoirs... C'est aujourd'hui, par le système des notes mal prises, que dès la Sixième vous périssez sous les abus de l'écriture ; c'est aujourd'hui que vous faites la fortune des libraires, en couvrant de pattes de mouche des monceaux de cahiers que vous ne rouvrirez jamais ; c'est aujourd'hui que beaucoup de jeunes gens doivent à l'amour du papier noirci une écriture déplorable et un style dont rougirait un bon élève d'école primaire. — Les notes que nous avons prises et desquelles vous tâcherez de vous rapprocher désormais, développeront en vous, au con-
traire, des dons que vous dédaignez à tort. Dites-vous qu'elles ne peuvent servir qu'à la condition d'être claires, bien écrites et bien rédigées. 11 faut que l'idée générale, les grandes divisions sautent aux yeux, qu'en une minute vous retrouviez les faits et les exemples, chaque feuille étant le plan méthodique d'un paragraphe. Ainsi, par le seul souci de l'ordre et de la clarté, cette manière de travailler vous donnera ces habitudes modestes et calomniées sans lesquelles les plus brillantes risquent d'être superflues; elle vous permettra d'acquérir, si vous ne les avez pis, ou de conserver précieusement, si un instituteur habile a su vous les donner jadis, les bonnes habitudes primaires... Comparez-les avec celles que beaucoup d'entre vous contractent aujourd'hui, en classe ou en étude... Je ne redoute rien de la comparaison.
^. La rédaction de vos devoirs.
Et pourtant, même faite avec soin, la rédaction de ces notes n'est encore qu'un travail élémentaire, un travail de préparation... Votre tâche essentielle, à laquelle toutes les autres seront subordonnées, doit être d'exprimer votre propre pensée... Finis sit colligendi notulas, disaient volontiers nos vieux maîtres à ceux qu'ils voyaient trop séduits par le jeu des petits papiers ; et tout en vous conseillant d'y recourir tous les jours, je vous répéterai avec eux : « N'oubliez pas que la lecture, même faite avec intelligence, même fixée par des notes prises judicieusement, n'est qu'un moyen de vous soutenir dans l'expression personnelle de vos propres idées, et qu'il faut avant tout penser par vous-mêmes. — Or on ne pense guère sans écrire : et l'on n'apprend à bien penser qu'en apprenant à bien écrire. — H y a quelques années déjà, quand on ne parlait pas encore de la Crise du Français, j'entendais, non sans inquiétude, un docteur es pédagogie déclarer avec assurance : ce Autrefois on s'attachait beaucoup au style ; aujourd'hui, s'il fallait absolument choisir, je sacrifierais la forme pour m'attacher aux idées. » Comme si Vidée pouvait avoir une valeur un peu sérieuse quand elle est Bezard. — Méth. 46
mal exprimée ! (i) Comme si la forme n'était pas une partie de la pensée, comme si l'on pouvait penser sans être correct et clair, éloquent et spirituel ! L'éloquence et l'esprit, disent les mauvaises langues, n'en passent pas moins un mauvais quart d'heure. Certains croient les posséder (et les possèdent quelquefois) sans avoir eu besoin de les acquérir; d'autres, ne partageant pas cette illusion de grands seigneurs, se font un mérite de leur pauvreté et accablent les « stylistes » d'un dédain peu dissimulé; tous rejettent au nom de la Pédagogie les conseils surannés de la Rhétorique. Aussi la Crise du Français n'estelle pas un vain mot, et l'on n'a jamais su moins bien dire les choses que depuis que l'on prétend ^voir plus de choses à dire.
Vous ne tomberez pas dans cet injuste et dangereux dédain de la tradition. Vous saurez que l'étude scientifique des documents, telle que nous l'avons pratiquée, n'a pas §on but en elle-même; vous vous rappellerez l'exemple et les conseils des deux professeurs de Sorbonne qui maintiennent plus que jamais, au-dessus de l'érudition, le culte de la beauté et l'éducation du goût; et vous constaterez, d'après les sujets mêmes que proposent leurs collègues au baccalauréat, que tel est encore aujourd'hui,
(i) Tout récemment M. Lavisse posait la même question (Journal des Débats, 21 août 1910) : « De mal écrire un travail sérieux, utile, instructif, ou bien de savoir bien écrire, mais, parce qu'on n'a pris ni le goût ni la méthode du travail, ne rien écrire du tout, qu'est-ce qui vaut le mieux ?» — Hélas I cher Maître, sans hésiter, il vaut mieux ne rien écrire ! Comment une pensée mal exprimée pourrait-elle être « sérieuse » ? Comment une suite de mots impropres et de phrases sans logique pourrait-elle nous être « utile » ? Et quelle leçon tirer d'un émule de l'abbé Trublct, sinon celle que le vieil Horace donne aux a maçons » de la poésie :
. , . mediocribus esse poetis Non dt, non homines, non conccssere columnx.
Sommes-nous devenus plus indulgents que les hommes et les dieux cl les libraires réunis? Décrétons-nous la négligence d'utilité publique? Faut-il réserver nos faveurs à la médiocrité ?
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tel sera demain, je l'espère, l'esprit de la Faculté, (i) Ces messieurs vous demandent avant tout de mettre de Vordre dans vos idées; ils vous recommandent Vart de la composition. Aussi avons-nous adopté, dès le début de cette année, l'antique mais toujours solide « théorie du paragraphe ». Relisez, avec le discours de Prévost-Paradol, les analyses qui l'accompagnent; rapprochez-en les copies écrites par vos camarades : et vous verrez qu'elles sont toutes l'application de la formule chère à Hector Lemaire : une idée par paragraphe, énoncée dans la première ligne, expliquée dans les suivantes, prouvée par trois ou quatre exemples, et résumée, pour finir, par un trait, par une image plus ou moins saisissante... Avant de chercher à écrire une dissertation, apprenez avec nous à composer une page ; avant de soutenir une thèse, apprenez à réfléchir, patiemment, sur une idée... Un sujet continuel d'étonnement, pour les professeurs de lettres, est de voir des élèves assez bons en mathématiques incapables de raisonner sur toute autre espèce de matière ; tel d'entre vous qui suit bien une déduction géométrique n'arrive pas à découvrir par l'analyse les nuances d'un sentiment; le plus habile à exposer la solution d'un problème reste muet quand il s'agit d'énumérer quelques preuves à l'appui d'une idée morale... Cette différence vient sans doute de ce que la nécessité de l'ordre frappe
(i) Ceci n'est pas l'expression d'un optimisme aveugle, mais la réflexion toute naturelle d'un professeur de lycée. Certes, nous n'ignorons pas les discussions soulevées par d'autres sujets, à la Licence, à l'École Normale, à l'Agrégation, c'est-à-dire aux examens où l'esprit de l'Enseignement supérieur se trouve en conflit aigu, fatal (et indépendant des personnes), avec celui de l'Enseignement secondaire. M. Faguet expose avec sa verve habituelle les motifs de cette contradiction dans son récent article de la Revue des Deux-Mondes (i*^ avril 191 1). — Mais la justice nous fait une loi de reconnaître qu'au baccalauréat, c'est-à-dire dans l'examen qui couronne très simplement nos études, la Sorbonne, aidée d'ailleurs par nos collègues des lycées, s'acquitte de ses fonctions avec autant de goût que de bienveillance. Nous ne pouvons, par conséquent, en présence des sujets que nous proposent ces « bons juges » , qu'adopter la formule d'usage, et souhaiter... « qu'ils continuent I » Ne pas le proclamer serait ici, on l'avouera, d'une noire ingratitude.
les plus récalcitrants dans la recherche scientifique, tandis qu'on se figure toujours qu'il suffira, dans les Lettres, de procéder « en amateur » et de suivre sa fantaisie... Le résultat n'est même pas, nous le voyons tous les jours, ce qu'on appelle avec indulgence « un beau talent d'amateur» !
— Redevenez des professionnels ; acceptez notre discipline ; remettez-vous patiemment à l'école de ces rhéteurs injustement méprisés ; sachez qu'il y a des règles aussi sûres, aussi précises et non moins indispensables à pratiquer dans le raisonnement littéraire que dans le raisonnement scientifique ; dans l'étude de l'humanité, comme dans celle de la nature, apprenez la force de l'ordre et la vertu toutepuissante d'une sage composition.
Pourtant la rhétorique ne tient pas tout entière dans la. traditionnelle théorie du paragraphe ; il n'est pas absolument vrai que bien penser, bien composer suffise pour bien écrire, et le goût est peut-être encore plus essentiel que la méthode. Faire des phrases qui se tiennent, qui soient à elles seules tout un raisonnement, dont les différentes parties composent un ensemble solide, et dont l'unité soit sensible jusque dans l'enchaînement des sons, par l'harmonie de la période ; choisir des termes justes, exacts et forts, les employer dans leur vrai sens, rapproché du sens primitif, du vieux sens des mots français, du vieux langage si coloré, fidèle reflet du terroir : voilà quel doit être pour vous le grand secret de l'art d'écrire, voilà ce que j'ai tâché d'obtenir de vos camarades. Relisez nos comptes rendus, la critique des copies médiocres, les discussions qui accompagnent la rédaction des corrigés... Partout reviennent comme un refrain les deux formules directrices : l'harmonie de la période, la propriété du terme...
— Et je ne sais si toujours nous avons pu réaliser ce que nous avions dans l'esprit; mais nous avions au moins le désir de trouver une expression qui nous satisfît pleinement; nous savions que c'est un travail de traduire en termes clairs une pensée d'abord confuse, et nous ne craignions rien tant que la hâte et la négligence. — Or, si
VOUS VOUS interrogez sincèrement, mes chers amis, vous verrez que neuf fois sur dix, c'est ce désir, jv^stement, ce besoin de la précision, de la clarté parfaite et de l'harmonie, qui vous manque à l'heure actuelle. « On me comprendra toujours! »... « Ce sera toujours assez bon! »... « Ils devineront bien ce que je veux dire. »... Voilà ce que, sans vous l'avouer, vous pensez en écriv^ant. Et voilà pourquoi vos copies sont devenues illisibles. La Crise du Français est surtout une crise de négligence ; et l'on est paresseux de se faire comprendre, parce que a se faire comprendre » suppose toujours un effort de l'intelligence. C'est ce que me rappelait récemment un maître dont le jugement est d'autant plus impartial qu'il aime beaucoup la France sans être lui-même Français (i). Professeur dans une Université étrangère, il se plaçait à un point de vue général, européen, et voici ce qu'il me disait : « L'expression a Crise du Français » n'est peut-être pas très juste ; il faudrait plutôt dire « crise du goût », de la finesse, du sentiment, de l'art lui-même, en un mot dej qualités les plus précieuses que possède un civilisé. Aussi bien, elle n'est pas (loin de là) particulière à votre pays : elle sévit, tout aussi intense, chez vos voisins d'Outre-Rhin et d'Outre-Manche (2); on la constate partout, dans l'Ancien
(i) M. le Professeur Dévaud, de l'Université de Fribourg (Suissa). (a) Quelques semaines après cet entretien, je lisais dans V Enseignement Steondaire (n? de septembre 19 10) les deux extraits suivants :
The Journal of Education (août 191 o) :
a On a souvent fait observer, et il est pour nous très pénible d'avoir à convenir que la grande majorité des garçons et des filles qui sortent de nos écoles sont étonnamment illettrés. Ils ne goûtent pas les auteurs classiques, ils ne lisent pas les poètes, ils commettent sur les choses litléraires des erreurs qui auraient stupéfié nos pères ; ils sont, en un mot, un exemple frappant de ce que Mathew Arnold aurait appelé le philistinisme grandissant de notre époque. Et ce n'est pas vrai seulement des écoles privées ; même des élèves des grandes écoles publiques sont à la fois ignorants en littérature et souvent totalement étrangers aux réalités les plus usuelles de la vie de tous les jours et aux notions générales les plus courantes. »
Berlincr Tageblatt du 32 août (M. Théodor Wolf) : « Il n'est que trop certain que la langue allemande est très maltraitée de nos
et le Nouveau Monde; elle est même plus sensible encore chez certains peuples que chez vous, et votre vieille culture résiste mieux que beaucoup d'autres à ce curieux travail de décomposition. La vérité est que la cause de ce défaut littéraire n'est pas uniquement d'ordre littéraire. La négligence dans les tournures et l'impropriété dans l'emploi des termes ne sont qu'une des conséquences de notre manière de vivre. Nous vivons à la hâte! Nous vivons au dehors, distraits de mille façons, occupés par mille besognes ; rien ne nous ramène à la vie intérieure, calme et réfléchie, et tout nous en détourne. Nous travaillons au jour le jour, mus par la seule pensée des concurrents à vaincre; le souci du pain quotidien est plus âpre que jamais ; l'utilitarisme nous mène et la nécessité nous presse. Nous faisons bon marché, dans le tourbillon des affaires, d'une expression exacte, élégante et soignée ; et nous nous figurons, bien à tort du reste, que nous serons toujours compris. » — Nous devisions ainsi, quand le mot de barbare, si souvent employé dans la polémique par les défenseurs du « Français », nous vint naturellement aux lèvres : « Eh oui ! reprit-il en riant, il y a une barbarie moderne ! Cette civilisation d'apparence si brillante n'a rien changé, au fond, à la nature humaine ; il arrive même qu'elle réveille des instincts longtemps assoupis. Voyez dans les manières des jeunes gens les conséquences de certains sports, la brutalité avec laquelle ils se poussent, se bousculent, les accidents auxquels donne lieu notre légitime souci d'encourager les jeux de vigueur et d'adresse. Un coup de poing bien donné soulève plus d'enthousiasme
jours, et il devient indispensable de faire quelque chose pour elle... Jadis, nos écrivains ciselaient leurs phrases comme de précieux ivoires, et encore après la guerre, on reconnaît cet amour et cette science de la langue dans les discours d'un Zeller, d'un Du Bois-Reymond, ou dans les essais d'un Treitschkc et d'un Gildemeister. Mais alors s'ouvrit chez nous la période de la « stricte technicité » . On remplaça la culture générale par la spécialité, on accumula le savoir et on négligea la forme. Le genre de l'Essai, dans lequel la science allemande s'exprimait autrefois avec art et bonheur, ce genre est mort. La beaaté da style passe pour trahir un esprit superficiel, et l'on noua verse le vin de sapience dans un verre malpropre. »
qu'une période bien faite, et vous n'êtes plus au temps où la « force en thème » primait toutes les autres ! Un gentilhomme accompli se transforme trop souvent en un écraseur sauvage, dès qu'il a saisi le volant de son automobile, et nous assistons tous les jours à des scènes révoltantes... Croyez bien que le mépris des qualités littéraires n'est qu'une des nombreuses conséquences de cette incontestable brutalité ; la « Crise du Français jj n'est que la forme scolaire d'un retour à la barbarie. » — Puis, après un silence : « Il ne faut pourtant rien exagérer, ni bouder notre belle époque. En France, particulièrement, vous ne manquez pas de ressources pour défendre les qualités héritées de vos ancêtres. La civilisation n'a-t-elle pas été, de tous temps, une lutte toujours renouvelée contre une grossièreté sans cesse renaissante, une victoire quotidienne de la raison sur l'instinct, de l'énergie sur la paresse, de l'ordre sur l'anarchie ? Maintenez l'ancienne éducation, mais en l'accommodant aux besoins nouveaux, achevez de rompre avec de vieilles routines pour rajeunir ces Belles-Lettres éternellement vivantes,,' et vous verrez bientôt ces mauvaises habitudes, cetteî trivialité, cette négligence, reculer devant votre effort énergique, persévérant. Ce n'est qu'une affaire de mé-i thode ; et tout se réduit sans doute à une question dediscipline. »
C'est cette discipline, mes amis, que nous avons essayé de vous proposer cette année. Nous l'avons demandée d'abord aux savants, aux philosophes qui ont, dès le début du xYii* siècle, défini l'esprit moderne ; ils nous ont dit ce qu'était une observation consciencieuse, ils nous ont fait sentir la nécessité de l'ordre, ils nous ont fait peser la valeur d'un terme et la force d'une expression. Leurs disciples immédiats, les écrivains de cette grande époque,, nous ont défini le rôle de la raison dans les Lettres avec une telle sagesse que de leurs théories, comme de leurs œuvres, on peut dire aujourd'hui, et l'on dira toujours, que ce qu'ils ont pensé dure éternellement. Plus
éloignés d'eux par les dates, mais non moins proches par l'esprit, les philosophes du xviii« siècle nous ont montré le rôle de la raison dans la société, et nous n'avons rien vu non plus, en dépit des critiques maussades qu'on leur adresse aujourd'hui, qui nous fasse douter de leur clairvoyance, de leur solidité, de leur profondeur. Plus différent, en apparence, et né d'un mouvement de révolte contre l'autorité de cette raison superbe, le romantisme a semblé d'abord nous éloigner d'elle ; mais, tout en remerciant Jean-Jacques, Chateaubriand et leurs disciples d'avoir rendu plus de chaleur à la pensée, plus d'éclat à l'expression, plus de sonorité à la langue, tout en constatant que c'est le cœur, l'émotion, l'amour, la haine aussi, qui font les révolutions nécessaires, nous avons reconnu bientôt que c'est encore la raison qui permet d'en profiter. Nous avons retrouvé après les romantiques, chez les romantiques eux-mêmes, ces qualités immuables sans lesquelles il n'y a pas d'art de penser ni d'écrire. Et nous avons terminé, sur le même ton qu'au début, par un hommage aux caractères éternels de l'esprit français.
Je sais bien que la discipline n'est pas absolument toutepuissante. Je reconnais que les circonstances ne vous sont pas favorables, surtout quand on considère que des causes d'ordre scolaire viennent encore aggraver l'état de nos études littéraires. Et pourtant, même si l'on tient compte de toutes ces difficultés, même si l'on souhaite avec vous une meilleure adaptation des programmes et des horaires, je crois bien que c'est encore dans une bonne organisation de votre travail personnel que vous devez placer aujourd'hui vos plus solides espérances ! Certainement, un jour viendra, un jour peut-être assez prochain, où la réforme nécessaire accomplie en 1902 sera corrigée dans les détails, où nous la verrons retouchée, simplifiée, améliorée. Déjà ceux qui ont à cœur d en assurer le succès durable se préoccupent de mieux répartir et d'alléger quelque peu le fardeau qui vous écrase, et vos successeurs
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connaîtront un régime tout à fait normal, (i) Mais pour beaucoup de ceux auxquels je m'adresse, ces heureux progrès viendront, il faut l'avouer, un peu tard. Vous attendez de moi, non des vœux pour l'avenir, mais un conseil pratique pour les années présentes, et je ne puis que vous redire, sans vous leurrer d'illusions : « Le vrai remède est en vous-mêmes! ^) Votre rôle n'est pas de critiquer; votre intérêt n'est pas de vous plaindre. Votre rôle est de tirer le meilleur parti possible d'une situation médiocre; votre intérêt est de découvrir les principes généraux, les procédés rationnels grâce auxquels pourront être décuplées vos forces, et de vous appuyer sur eux avec une honnête confiance. Là est le véritable remède, non seulement à vos petits embarras personnels, mais à tous les maux dont souffre l'enseignement littéraire. Vouloir réformer les horaires sans définir les procédés, sans avoir mis dans le travail l'unité, la continuité dont nous déplorons l'absence, serait, suivant le vieux proverbe, faire passer une fois de plus la charrue avant les bœufs ; tant que l'on n'aura pas trouvé dans les méthodes elles-mêmes le moyen d'épargner les heures, on se débattra au milieu de difficultés insolubles. A vous de montrer que ce moyen existe ; à vous de rappeler désormais, appuyés sur nos principes, que la Méthode littéraire est de toutes la plus féconde, la
(i) M. le Sénateur Coutba, rapporteur du budget de l'Instruction Publique, a signalé (Lettre au Directeur du Temps, 37 décembre igio) le point sur lequel porteront fatalement les modifications prochaines : « Trop de classes, et pas assez d'études, dit-il fort justement... Il ne reste rien pour le travail personnel, la lecture et la réflexion... C'est la Vie Intense au lycée! » Ces paroles, qui résument le sentiment général, seront tôt ou tard écoutées. Tôt ou tard on reconnaîtra que trois classes par jour, d'une heure ou d'une heure un quart chacune, suffisent largement à nos écoliers.
— Dans la matinée, une classe de sciences (y compris la géographie) et une classe de lettres (latin surtout de la Sixième à la Quatrième, français surtout de la Troisième à la Première) ;
— l'après-midi, une classe de langues vivantes ou d^histoire ;
— de midi à 2 h., repos, travail manuel, exercice modéré;
— de 3 h. 1/4 à 4 h-, exercice violent;
— le reste du temps éludes :
voilà la journée normale ; voilà ce que de bonnes méthodes permettraient sûrement d'obtenir. C'est le programme de demain.
•jSo DE LA MÉTHODE LITTERAIRE
plus philosophique, la plus séduisante, qu'elle seule peut alléger le poids des programmes, des règlements, des horaires, et substituer enfin à la lettre qui tue l'esprit qui vivifie.
Soyez certains que la récompense est au bout d'un pareil effort. Animés de ce bon esprit, du vieil esprit littéraire, au moment même où il paraît injustement dédaigné, ^ vous n'en aurez que plus d'avantages sur tant d'autres qui s'obstinent à l'étoufî'er en eux-mêmes. Ne vous plaignez pas trop de vivre à une époque où les Lettres ont vu di- ^ minuer leurs fidèles, si vous savez, pour votre compte, vous soumettre à leur discipline ! Le baccalauréat est le même pour tous ; tous vos concurrents sont aux prises avec les mêmes difficultés ; elles vous assurent, ^omme aux autres, l'extrême indulgence de vos juges... et vous en aurez moins besoin. Ne vous plaignez pas trop de subir cette épreuve, pour peu que vous sachiez être parmi les « borgnes », dans le « ro3^aume des aveugles »!
Je ne veux pour preuve de ce que j'avance que l'exemple même de cette classe dont vous avez suivi les patients efforts ; et je ne puis mieux terminer qu'en vous annonçant le succès de ces courageux élèves. Puisse-t-il vous donner confiance dans votre avenir, en vous rassurant sur notre passé ! Soit que la Sorbonne ait voulu se surpasser dans la clémence, soit que les mathématiques, auxquelles ils s'étaient consacrés, aient bien récompensé leur zèle, soit enfin que deux des sujets de composition française les aient favorisés, les élèves que vous connaissez maintenant presque aussi bien que moi, ont fait mentir les statistiques, et les deux tiers d'entre eux viennent d'être reçus dès le mois de juillet(i).
Grâce aux Dieux, le succès passe notre espérance 1 Je ne le dis pas, certes, pour en tirer une vanité pué-
(i) Exactement, ao reçu» et i admissible sur 33 candidats. Après la session d'Octobre, le résultat définitif a été de 34 reçus et 3 admissibles.
rile, après tant d'aveux dépourvus d'artifice ; je ne le dis même pas pour répondre aux critiques sans indulgence qu'eût réjouis notre échec; mais pour vous communiquer, à vous aussi, ami lecteur, auquel je m'intéresse de loin, comme à eux-mêmes, un peu de ce réconfort que mon rôle ingrat de Gassandre m'avait empêché de vous donner au courant de cette année... Mettez-vous, à votre tour, au travail, courageusement, joyeusement; et permettez-moi de vous souhaiter, pour modifier la formule qu'ont démentie les événements un effort moins pénible encore avec un égal succès.