‹ De la méthode littéraireChapitre 103 sur 424 · I. — C'est d'abord voir exactement quel est le sujet · texte numérisé non relu

I. — C'est d'abord voir exactement quel est le sujet

La question paraît superflue. Elle ne l'aurait pas été pour X., dont voici la note stupéfiante: « Cette dissertation constitue un véritable tour de force. Vous avez écrit huit pages (deux de plus que le nombre permis), et pas une ne traite le sujet! » — Z., également, a réussi « à ne pas traiter un instant le sujet ». — Sans atteindre ce degré de perfection dans le hors-d'œuvre, d'autres s'en sont rapprochés : les uns traînent au début sur des banalités vagues et n'arrivent au sujet que vers la 3" page ; d'autres, plus difficiles à redresser, aperçoivent bien au début, et par moments, le sujet, mais ils laissent constamment de côté les idées essentielles pour insister sur des digressions : « Beaucoup de choses hors du sujet, lisons-nous chez J. ; vous êtes à la fois minutieux et incomplet sur les marquis, faute d'une idée directrice qui vous permette de choisir les détails intéressants et de négliger les autres ; très sec sur les bourgeois. » — « Je ne puis que vous redire, répéterai-je à ce brave A. pour la dixième fois : tout devoir qui dépasse six pages et demie ou sept pages est un mauvais devoir. Celui-ci (dix pages) est encombré d idées oiseuses ou accessoires, et les idées fécondes elles-mêmes sont noyées dans les détails plutôt que démontrées par des exemples. Peu de chose, d'ailleurs, sur les marquis... Je ne lis jamais audelà de la page 7. Qu'on se le dise ! Si, une fois arrivé là, vous constatez que vous avez encore presque tout le sujet à traiter, arrêtez-vous, et reconnaissez votre erreur. Cela

MAUQLIS ET liOLHGEOIS 1)A>S MOLIÈIŒ l6l

seul VOUS sera profitable: vous ne recommencerez pas aussi étourdiment la fois suivante. »

Il faut donc, avant tout, voir le sujet, c'est-à-dire :

1° écarter tout ce qui ne s'y rattache pas étroitement ; 3" chercher une formule brève et claire qui le résume en quelques mots.

a Le discours, dit Fénelon, est la proposition développ»'e. La proposition est le discours en abrégé. » 11 faut trouver d'abord cette proposition et l'exprimer dès le commencement. Rien ne vous forcera mieux à voir le sujet, le début n étant que l'expression très nette de l'idée yènérale qui fera l'unité de la dissertation.

Cette idée est comme toutes les idées humaines : elle se présente sous deux aspects. Il n'y a pas de principe, icibas, auquel on ne puisse en opposer un autre, pas de proposition de laquelle on ne puisse rapprocher une proposition contraire. « Pour et contre », « oui et non », « blanc el noir ». Protagor-as en avait tiré sa méthode ; et vous n'ignorez pas qu'il s'y connaissait. Nous allons la lui emprunter ; nous supposerons qu il revient faire sur Molière notre conférence :

Mesdames et Messieurs, déclarerait-il, Nous allons démontrer que Molière a peint la société de son temps ; Mais on pourrait aussi bien soutenir le contraire, et dire qu'il a peint les travers les plus généraux de l'humanité.

Naturellement, l'une des deux thèses est aussi juste que l'autre. Je sacrifierai pourtant la seconde à la première, parce que la Sorbonne m'oblige à exposer la première. Et je dirai :

i""* PHRASE : La thèse rejetée.

Quoique Molière soit surtout célèbre par ses comédies de caractères, quoique nous trouvions dans ses pièces une peinture générale des travers de l'humanité, il n'en a pas moins tracé un tableau particulier de la société de son temps.

a* PHRASE : La thèse adoptée.

C'est pour lui une nécessité, parce qu'un travers trop u-énéral ris- Bezako. — Méttt. II

i(j'2 l'esprit classique au xvu' siècle

querait d'être un peu abstrait, et qu'une définition si étendue ne convient guère qu'à des maximes, dans le genre de La Rochefoucauld ; il faut que les personnages de la comédie, pour donner l'illusion de la vie, soient vraiment des individus, appartiennenlàun certain monde, habitent telle ville, exercent tel métier, vivent à telle époque ; bref, comme Molière l'a dit lui-même :

S*" PHHASE : Citallon — seule — ou amenée par une dernière idée.

Première manière :

« Lorsque vous peignez les hommes, il faut peindre d'après nature. On veut que ces portraits ressemblent, et vous n'avez rien fait si uous n'y faites reconnaître les gens de uotre siècle. « (Critique de l'École des Femmes, scène 6.)

Deuxième manière :

... vivent à telle époque. Aussi est-ce tout un monde, toute une société qui revit sous nos yeux dans les pièces de Molière ; il nous transporte sans effort plus de deux siècles en arrière ; nous sommes à Versailles, à Paris, en 1660, en i665, dans le salon de l'Œil de Bœuf ou dans un hôtel du Marais; plus vivante encore que l'histoire, la comédie est bien pour nous la « résurrection du passé ».

La première citation est préférable, parce qu'elle est plus courte et plus originale. Malheureusement, et quoique je vous recommande d'apprendre par cœur les passages de ce genre, on n"a pas toujours sous la main des textes aussi précis le jour de l'examen; il faut savoir se contenter d'un trait moins difficile à retenir. Souvent, d'ailleurs, la citation vous est fournie par le sujet lui-même. Certains candidats naïfs la transcrivent dès la première ligne : ils ont tort ; vous ne devez jamais commencer par la citation, parce qu'il est nécessaire de définir tout d'abord, dans les deux premières phrases, l'idée générale à laquelle vous la rattachez. A la fin du préambule, elle vous fournit au contraire la clausule désirable.

C'est ainsi qu'on évite les singuliers préambules qui nous ont été proposés. Je n'aurais jamais cru, avant de vous lire, qu'il y eût tant de manières de ne pas poser le sujet !

ilAUgUlS El UOtUGEOiS i)AiN6 MUHEHE iGù

Représcnlez-voiis Molière, un pinceau à la main, peignant ses contemporains. Kîlt-il doué des plus grandes dispositions pour la peinture, je suis sûr qu'il ne ferait pas mieux avec le pinceau qu'il n'a fait avec sa plume.

Ainsi débute un de vos camarades de la division I). Naturellenient, il ne manque pas ici d'imitateurs parmi ceux qui clierclient, comme M. Jourdain, à ne pas dire simplement les choses comme tout le monde. L'un nous assure, avec son Manuel d'histoire littéraire, que « Molière est un génie de tradition purement française ; que ses ancêtres ne sont ni les Grecs, comme pour Racine, ni les Romains, comme pour Corneille ; que sa règle est surtout dans la manière de concevoir la vie... », etc., etc., pendant deux pages! L'autre... Mais à quoi bon les cnumérer, quand nous en avons un qui les éclipse tous ?

Le soleil s'est levé : retirez-vous, étoiles 1

Gela vaut la statue de Meranon et la fleur nommée Héliotrope. Ecoutez :

Il y a en poésie, en littérature, une classe d'hommes hors de ligne (sic), très peu nombreuse, cinq ou six en tout, peut-être, depuis le commencement, et dont le caractère, l'universalité, l'humanité éternelle est intimement mêlée à la peinture des mœurs et des passions d'une éj)oquc. Dans le passé grec, après la grande figure d'Homère qui ouvre glorieusement cette famille, nous ne pouvons guère y rattacher que Ménandre. Sophocle ne peut être déplacé, en effet, de son piédestal purement grec...

De qui est ce piédestal ?

— De Sainte-Beuve, Préface des œuvres de Molière, 2 vol., i84o.

— Optime pour Sainte-Beuve ! Ce piédestal est imposant. Il me plaît. Telle la trompette marine à M. Turcaret. Je continue :

... de son piédestal purement grec. A Rome, nous ne trouvons que Plante, peintre profond et divers, directeur de troupe et acteur, comme Shakespeare et comme Molière ; puis il faut nous transporter...

l6^ l'esprit classique au XVIl" SIÈCLE

B. — Au déluge !

... aux temps modernes et à la Renaissance pour retrouver les hommes que nous cherchons : Shakespeare, Cervantes, Rabelais et Molière : les voilà tous 1

(Hélas, ils sont trop !)

Molière, en particulier, est l'homme du siècle où il a vécu.

Enfin ! Mais cette allusion au sujet n'est qu'un lapsus ; l'auteur du devoir se hâte de retourner aux grandes considérations philosophiques, empruntées d'ailleurs à un autre critique.

Voilà le fruit de longs et consciencieux efforts chez un bon élève ! Je n'insiste pas et pense que tout le inonde a compris. — Il suffisait, au contraire, pour bien voir le sujet, le modeste sujet, de laisser de côté tous les accessoires, et de traduire aussi fidèlement que possible, en deux ou trois phrases très simples, la question qui vous est posée.

Que le début soit simple...

et bref! et nous explique le sujet, tout le sujet, rien que le sujet ! II n'est pas bien difficile, du reste, d'y parvenir, et plus d'un élève sérieux s'est rapproché du préambule que nous venons de rédiger. Tout le monde n'a pas la vocation exceptionnelle et tenace de Thomas Diafoirus.

II. — Après avoir vu le sujet, il faut en distinguer les différentes parties, toujours suivant la même méthode, en divisant, redivisant et subdivisant sans cesse... Je ne fais ici qu'emprunter les termes par lesquels Lavoisier définissait l'analyse. Les exemples que nous avons à tirer de Molière sont très nombreux. Divisons-les en deux groupes : les moins importants — les plus importants. La matière vous y invite : « la société de son temps, vous dit-elle, et en particulier les marquis et les bourgeois. » Donc, dans une première partie, assez rapide, nous montrerons les procédés de Molière d'après des exemples nombreux.

MAHQflS ET ItOtHGEOlS DANS MOHKHE 1 65

mais viveiueul éiiuinércs ; dans une seconde partie, plus longue, nous insisterons sur l'analyse approfondie de deux exemples : le portrait de la noblesse et celui de la bourgeoisie.

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