‹ De la méthode littéraireChapitre 205 sur 424 · Zaïre veut donc espérer encore · texte numérisé non relu

Zaïre veut donc espérer encore

A) dans la charité du prêtre et la vertu du sacrement.

Elle fait appel au prêtre, ce «saint interprète, ce ministre sacré ». Comment avez-vous pu voir là une allusion à Lusignan ?

Et pIAt à Dieu du moins que ce saint interprète.

Ce ministre sacré que mon âme souhaite,

Du trouble oii tu me vois vînt bientôt me tirer I

Ces mots sont bien vrais, dans leur humanité... Evidemment, elle n'espère pas que ce « saint interprète » l'encourage à épouser un musulman... Elle ne le pense pas, du moins, en prononçant ces premiers vers ! Mais elle sait combien est calmante, apaisante la présence d'un homme dont la vie se passe à consoler et à bénir; elle espère surtout que le baptême lui communiquera la force nécessaire :

....T'attends avec ardeur Cette eau sainte, cette eau qui peut guérir mon cœurl

disait-elle dès le 3^ acte.

B) dans la clémence de Dieu.

Puis elle s'enhardit. Elle voit deux motifs pour lesquels Dieu pourrait bien être plus indulgent que sa famille :

l'humanité dans ZAÏRE Sôy

a) la bonté, d'abord, attribut naturel de la Divinité :

Je ne sais; mais enfin j'oso encore espérer

Que ce Dieu, dont cent fois on m'a peint la clémence,

Ne réprouverait point une telle alliance...

Et certainement dès cette époque, et plus sûrement de nos jours, oîi les mariages mixtes sont devenus si fréquents, plus d'un « ministre sacré » se serait fait scrupule de la décourager. « Dieu n'est peut-être pas si exigeant que nous ! » soupire parfois quelque vieux prêtre dont la charité, l'expérience, la douce philosophie ont doublé la clairvoyance... — « Dieu n'aura jamais le courage de le damner », disait de La Fontaine mourant la sœur de charité appelée à son chevet... Qui oserait soutenir que ces âmes tendres ne sont pas aussi chrétiennes et ne lisent pas mieux dans la pensée divine que d'autres moins compatissantes? Qui blâmerait Zaïre de croire au Dieu juste et clément du bon Samaritain ?

Peut-être, de Zaïre en secret adoré,

Il pardonne aux. combats de ce cœur déchiré ...

6) la sagesse de la Providence, qui, pour donner un protecteur aux chrétiens, permettra qu'une nouvelle Esther épouse un autre Assuérus :

Peut-être, en me laissant au trône de SjTie, Il soutiendrait par moi les chrétiens de l'Asie...

ou même qu'un fils de chrétien se fasse musulman :

Fatime, tu le sais, ce puissant Saladin Qui ravit à mon sang l'empire du Jourdain, Qui fit comme Orosmane admirer sa clémence. Au sein d'une chrétienne il avait pris naissance.

Ici, de M. dirait, dans son style un peu familier, quelle « déraisonne » ou quelle « dévie » complctemeni. l'alime le lui laisse entendre :

Ah ! ne vovez-voiis pas que pour vous consoler...

Et la pauvre Zaïre retombe vile du haut de son rêve :

Laisse-moi ; je vois tout, je meurs sans m'aveugler :

Je vois que mon pays, mon sang, tout me condamne...

I Ce rêve n'en était pas moins conforme à son caractèi'e.

Elle reste ce qu'elle était dès le début de la pièce, une

; âme tendre, humaine, pénétrée des idées du xviii* siècle :

I J'eusse été dans le Gange esclave des faux dieux,

Chrétienne dans Paris, musulmane en ces lieux ! (I, i)

Et, certes, je l'avoue, il serait difficile au plus indulgent des « saints interprèles » de l'encourager dans une voie si peu orthodoxe... Mais soyez sûrs que c'est précisément cette tendance qui plaisait au public de 1734. Il en approuvait volontiers la liberté philosophique. — Reste avoir s'il avait également raison de la trouver dramatique.

II. — Quelle est la valeur dramatique de cette idée dans la tirade de Zaïre ?

Quelle que soit, en elfet, la valeur morale d'une idée, il n'est pas dit, même si elle nous émeut, qu'elle soit dramatique. « Toute scène est un combat!... » — Or, rien n'est moins « combatif », moins haineux, moins violent qu'un homme tolérant ; rien n'est moins théâtral que l'expression d'idées modérées : de là le peu d'effet qu'elles

1 produisent sur les foules ! Dans le théâtre même de Voltaire, les pièces qui ont le moins de valeur sont celles où

I il a plaidé la thèse qui lui était chère ; non seulement le philosophe y parle trop souvent par la bouche de ses personnages, mais son langage y est d'une sagesse navrante, et la sagesse, au théâtre (Sarcey ne se lasse pas de le répéter), nous laisse fort indifférents.

Heureusement, une fois au moins, avec Zaïre, Voltaire a bénéficié d'une chance assez rare. Le sujet de Zaïre se prêtait à l'expression de ses idées favorites. Nous voyons ainsi des auteurs réussir une fois, avec éclat, sur un sujet où leurs défauts mêmes se tournent en qualités. Vous en connaissez un, peut-être?

l'humanité dans ZAïrtE 359

— Rostand !

— Cyrano.

— Oui ! Rt depuis, hélas ?

— Cliantecler !

— C'est l'histoire de Voltaire. Après Zaïre, il a fait les Guèbres, et après les Guèhres, Irène. Mais il avait eu son Cyrano dans Zaïre! Rt Zaïre est, il faut l'avouer, bien tou- , chante ; elle était même, à l'époque où elle fut jouée, extrêmement originale, puisque avec elle apparaissait un nouveau genre de pathétique. — Brunetière l'a déOni dans les pages que nous venons de résumer au tableau. — Racine et Corneille, selon lui, dédaignaient ce genre d'émotion ; nous no tremblions jamais (sauf dans Iphlrjénie') pour la vie d'un de leurs personnages ; leur sécurité ne comptait guère à côt'- de leur amour trompé, de leur ven- | geance contrariée, de leur ambition déçue. A lépoque de Voltaire, le prix de la vie humaine devient inestimable ; le but de la vie étant le bonheur terrestre, tout ce qui compromet ce bonheur nous choque ou nous effraie ; la vertu par excellence n'est plus l'amour de Dieu, mais lamour des hommes, et le droit humain repose sur l'amour de l'humanité, a On trouvera dans tous mes écrits, dira Voltaire deux ans plus tard, dans la préface d'Alzire, cette humanilé qui doit être le premier caractère d'un être pensant ; on y verra, si j ose m'exprimer ainsi, le désir du bonheur des hommes, la haine de l'oppression et de l'injustice. » — De là vient la beauté dramatique de cette tirade : Zaïre se débat au milieu des forces injustes liguées contre son bonlieur et bientôt contre sa vie. Antigone

n est pas plus touchante lorsqu'elle invoque les lois divines ; Œdipe n est guère plus émouvant lorsqu il proteste contre l'iniquité du destin; et nous entendons dans cette scène de Zaïre la plainte toujours renouvelée de l'humanité déçue, prise entre son rêve de justice idéale et l'impitoyable dureté du sort. Vous ne paraissez pas convaincu, H.?

B. — Si, Monsieur : les intentions de Voltaire ne sont pas douteuses ; et elles sont même assez gracieusement

36o PROGRÈS DE LA HAISON DANS LA SOCIÉTÉ

réalisées. Mais Sophocle a plus de force, et je préfère Aniigone...

— Moi aussi! Je crois pourtant que la différence ne tient pas à l'infériorité dramatique de Voltaire. Elle doit venir surtout du style. Cette scène égalerait les plus belles du théâtre antique et moderne si elle était mieux écrite. Malheureusement, il faut reconnaître que, si l'expression a de la grâce et de l'harmonie, elle est fluide, vague, incolore. Voltaire manque de vivacité dans l'image ; et l'imagination, plus que le sentiment, fait la valeur du poète. Vous vous rappelez le style d'Hermione, dAndromaque ou de Phèdre. Autant de phrases, autant de tableaux; autant de mots, autant de gestes : tout était en peinture et en action. Ici, nous cherchons en vain les images...

A. — On en trouve encore dans la première tirade : a les larmes criminelles » ; « les traits chers et charmants »...

— Oui, je sais. Vous avez insisté sur la seconde; mais celle-là même est bien pâle, à côté des peintures de Racine. Rappelez-vous... le souvenir de traits non moins chers, et plus frappants !

C'est Hector, disait-elle en l'embrassant toujours !

Voilà ses yeux, sa bouche, et déjà son audace I

C'est lui-même, c'est toi, cher époux, que j'embrasse!

Jérusalem, le Temple, le Calvaire, témoins du drame de la Passion, ne sont pour Zaïre que « les lieux où Dieu choisit son séjour ». « Séjour! » mot abstrait, sans couleur... Ce n'est pas dans cette langue philosophique et sèche qu'Andromaque évoquait les murs sacrés de Troie,

Sacrés murs, que n'a pu conserver mon Hector !

ou le souvenir de Troie en flammes, « à la lueur des palais brûlants ! » — Ce n'est pas ainsi que Phèdre voyait l'ombre infernale, de ses yeux agrandis par l'effroi, ou saluait le Soleil dont elle était descendue...

Dans la seconde tirade, d'ailleurs, nous ne trouvons même plus de ces pâles reflets. L'éloge des qualités mo-

l'humanité dans ZAÏRE 36 1

raies d'Orosmane, magnanime, généreux, juste, plein de vertus, bienfaisant (« bienfaisant » !!)... l'appel à la clémence divine, l'aveu des combats qui déchirent son cœur, l'audace naïve de ses rêves, toutes ses paroles sont émouvantes, mais elles ne frappent pas l'imagination. Ces vers ne « sautent pas aux yeux » ; ils n'évoquent pas un long cor tège de souvenirs matériels, de sensations frémissantes ; ils ne sont pas, dans toute la force du terme, ils ne sont pas poétiques !

Mais gardons-nous de terminer notre étude par une critique, fût-ce même par une restriction. Rappelons-nous, pour Gnir, les mérites de Voltaire plutôt que ses imperfections, et remercions nos commentateurs, malgré leur inexpérience, de nous les avoir indiqués dans cette scène. Ils vont nous en donner une dernière lecture ; ils tâcheront de nous rappeler, par le ton qu'ils sauront prendre, la beauté morale de l'idée et le caractère pathétique des deux tirades qui l'expriment, les qualités du philosophe et le talent de l'auteur dramatique.

Page 1