‹ De la méthode littéraireChapitre 242 sur 424 · I. — Invention · texte numérisé non relu

I. — Invention

La définition de l'originalité littéraire par Buffon.

Les ouvrages bien écrits seront les seuls qui passeront à la postérité : la quantité des connaissances, la singularité des faits, la nouveauté même des découvertes ne sont pas de sûrs garants de l'immortalité ; si les ouvrages qui les contiennent ne roulent que sur de petits objets, s'ils sont écrits sans goût, sans noblesse et sans génie, ils périront, parce que les connaissances, les faits et les découvertes s'enlèvent aisément, se transportent et gagnent même à être mis en œuvre par des mains plus habiles. Ces choses sont hors de l'homme, le style est l'homme même. Le style ne peut donc ni s'enlever, ni se transporter, ni s'altérer : s'il est élevé, noble, sublime, l'auteur sera également admiré dans tous les temps ; car il n'y a que la vérité qui soit durable et môme éternelle.

Éloge.

L'élève commence par nous rappeler le contresens connu commis sur l'expression la plus importante : Le style est Chomme même, longtemps traduite par : « Le style, c'est l'homme », et l'explication digne de M. de La Palice suivant laquelle Buffon aurait simplement voulu dire : le caractère d'un homme se retrouve dans son style.

Pour en découvrir le véritable sens, il suffit de relire le texte dont elle est la conclusion. Buffon déclare d'abord que « les ouvrages bien écrits sont les seuls qui passeront à la postérité ». Les idées appartiennent à tout le monde ; les plus « singulières » elles-mêmes (nous dirions aujourd'hui « originales »), les plus « nouvelles » ne restent pas longtemps la propriété de celui qui les découvre. Elles deviennent des lieux communs, que le premier venu désor

LE TESTAMENT DE LA RAISON CLASSIQUE ^l()

mais pourra s'approprier, qui « gagneront môme à être mis en œuvre par des mains plus habiles». — Ici trouvent place les exemples tirés de Molière et de Shakespeare, que Hrunetière analyse dans ses importants articles.

Aussi Budbn ajoute-t-il, dans la seconde partie du morceau, que l'originalité dun auteur est dans le style, non dans les idées. « Ces choses (les idées) sont hors de l'homme », c'est-à-dire qu'elles n'appartiennent pas à l'auteur, qu'elles ne viennent pas de lui ; « le style est l'homme même », c'est-à-dire que la seule nouveauté d'un ouvrage est l'expression. La leçon des premières éditions : a le style est de l'homme même » achève de nous éclairer sur la marche de la pensée de Buffon. I\"a-t-il pas, d'ailleurs, mis en pratique toute sa vie ces maximes ? Ses collaborateurs recueillaient pour lui les observations ; il se croyait assez original en les exposant d'un style qui n'appartenait qu'à lui.

Critique.

Bonne et solide doctrine, mais dont l'exagération est ici trop manifeste. Bufibn et même Boileau fonl vraiment trop bon marché des idées neuves, originales et fécondes. Ce n'est pas seulement à cause du style que nous lisons la Satire IX ou les Époques de la Nature, et la perfection de la forme ne nous attire pas plus que la force des idées. On ne peut pas reprendre indéliniment les mêmes sujets, et renouveler sans cesse des thèmes déjà traités : Racine avait épuisé les sujets tragiques, et Molière les sujets comiques pour cinquante ans au moins : Kegnard, Le Sage et Crébillon ne l'ont que trop constaté... C'est en renouvelant les idées ou les sentiments, en faisant appel à des thèmes qui n étaient pas encore devenus des lieux communs, que Rousseau, Voltaire et les Economistes allaient substituera des genres épuisés une littérature nouvelle. L'art classique, tout au contraire, se complaisant toujours dans la contemplation de sa propre image, périssait par l'exagération de son principe : le Discours sur le Style de Buflon en était le testament.

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