‹ De la méthode littéraireChapitre 252 sur 424 · QUEL PROFIT DEVONS-NOUS TROUVER DANS LA LECTURE DE JEAN-JACQUES · texte numérisé non relu

QUEL PROFIT DEVONS-NOUS TROUVER DANS LA LECTURE DE JEAN-JACQUES

Longtemps le succès de Jean-Jacques a paru tout natureL Le philosophe de la nature n'a guère eu, jusqu'à ïaine, que des admirateurs parmi ceux qui pensent et qui lisent. •Aujourd'hui, pour deux raisons, plusieurs de nos écrivains (non des moindres) s'accordent à l'accabler de critiques. Les uns considèrent le romantisme, dont J.-J. Rousseau fut l'ancêtre, comme une erreur morale et voient dans ce débordement de sensibilité personnelle un principe morbide contraire aux lois de la raison. Les autres y découvrent en outre une grave erreur sociale et l'accusent d'avoir eu sur la politique française une influence déplorable ; ils voient dans la Déclaration des droits de la personne humaine la préface de l'autre Déclaration, la Déclaration des droits de l'homme faite par l'Assemblée Constituante, et ils se voilent la iace devant ce « principe d'anarchie », contraire, disentils, aux plus antiques traditions de notre race. M . J . Lemaître, dans un livre dont il serait puéril de nier la finesse, a résumé ces deux thèses ; et il a prêté le secours de sa voix séduisante à tous ceux qui disent éprouver, devant l'éloquence de Jean-Jacques, « devant la grandeur et le mystère de son influence sur les hommes, (au sens latin du mot) une horreur sacrée ! » — Il y a quelques mois seulement, nous avons eu le plaisir d'entendre enGn la riposte. ^L Champion, dans un livre moins séduisant, mais solide, clair, appuyé sur beaucoup de textes, vient de répondre avec force aux spirituels paradoxes du charmant conférencier. 11 n'a pas de peine à montrer que le pauvre philosophe, s'il ne méritait pas les apothéoses de la période précédente, est actuellement victime d'un injuste dénigrement; il

ressort de cette consciencieuse étude que Rousseau (o s'en doutait !) n'est pas directement responsable des crime de la Terreur, que les doctrines du pliilosophe sont à pe près le contraire de celles que mit en pratique le Comit de Salut Public, que toute son œuvre se résume dans cett parole trop oubliée : « La liberté serait payée trop cher,' qui coûterait la vie d'un homme. » — Et pourtant, mcm après cette réponse nécessaire, la question subsiste toujours, l'inquiétante, la troublante question que posait M. J. Lemaître : « D'où vient donc, d'où vient, qu'on la regrette, qu'on l'excuse ou qu'on la loue, l'influence extraordinaire de cette sensibilité ? »

Elle vient en partie de ses défauts mêmes. Jean-Jacques a toutes les faiblesses d'un homme trop sensible que n'ont pas contenu dès l'enfance les sages lois de la raison, les prudentes lisières de la tradition... Et par là il plaît vivement aux âmes qui souffrent, comme la sienne, d'une sensibilité maladive : il portait le germe, à l'avance, de toutes nos neurasthénies.

Mais n'oublions pas que la sensibilité, au même titre que la raison, est très utile dans la vie, qu'elle est normale, indispensable, et que sans elle l'humanité se consu-l merait dans la sécheresse. L'influence de J.-J. Rousseau vient de ce qu'il a réagi contre les excès de la raison et donné une forme éloquente à des sentiments naturels depuis trop longtemps dédaignés. La pure passion qui l'anime est celle que le pasteur Wagner, dans un livre fort agréable, que vous devez parcourir, appelle l'amour de la Vie simple. Jean-Jacques a chanté l'existence telle que doit la mener un homme qui se fait simple par l'esprit, plus simple encore par le cœur et par les habitudes de la vie. Vous allez voir que cet homme simple, dans la partie solide et bienfaisante de son œuvre, ne ressemble guère au « demi-fou », pas même au « quart de fou » qu'on nous dépeint avec art ; et je pense que le mystère de son influence sur vos âmes n'aura rien qui soulève une horreur sacrée !

Page 1