‹ De la méthode littéraireChapitre 396 sur 424 · I. L'intrigue · texte numérisé non relu

I. L'intrigue

R. — Je reconnais quo la tragédie est un genre plus littéraire, plus sérieux, plus philosophique. Mais je ne vais au théâtre ni pour travailler ni pour m'instruire ; je prends fort bien mon parti de toutes les invraisemblances, pourvu qu'elles me distraient un instant.

C. — Je comprends, alors, que tu ne sois pas choqué par les moyens inférieurs, presque enfantins, qu'emploie Hugo...

Drame.

R. — An contraire, je les aime ; je suis peuple en cela...

— Énumérer les moyens de mélodrame dans Ruy Blas — méprises et reconnaissances — trucs et déguisements — l'acte de la cheminée — libertés prises avec la règle des trois unités.

G. — Double réponse;

Ruy Blas est médiocre, même si l'on n'y considère que le mélodrame — Exemples meilleurs empruntés à Dumas et à d'Ennery.

Tragédie.

Tu reconnaîtras donc qu'à un mauvais mélodrame on puisse préférer une bonne tragédie. Ce que j'aime, précisément, chez Racine, c'est la loyauté du poète : il ne me promet pas de surprises merveilleuses ; il me laisse même prévoir, peu à peu, le dénouement ; il s'adresse en moi non pas à une curiosité vulgaire, mais à une noble curiosité : je désire connaître de lui les mobiles secrets des actes humains, et jo prévois d'autant mieux les conséquences de l'amour chez Pyrrhus ou Oreste, de la fureur jalouse chez Hermione, de la piété conjugale ou de la tendresse maternelle chez Andromaque, que le poète m'a permis de suivre la longue série de leurs réflexions, de leurs hésitations, de leurs cruelles angoisses. Victor Hugo commet donc une erreur radicale sur les véritables moyens d'expression dramatique : il cherche à intéresser l'auditeur par une succession d'incidents étrangers à l'analyse du caractère des personnages; tandis que Racine a trouvé dans le développement naturel des caractères tous les ressorts de l'action. Je n'irai pas jusqu'à dire que les caractères dans Huy Blas ne sont pas vivants...

■J. Les caractères.

Drame.

R. — J'en suis fort heureux ! On pourrait s'étonner d'une pareille injustice.

C. — J'avoue même volontiers que l'auleur ne parle pas, comme on l'a trop dit, par la bouche de ses personnages. On a prétendu que ses drames étaient des recueils de tirades lyriques, comme les Feuilles d'Automne ou les Châtiments. La critique est injuste, et si l'on peut regretter la longueur des monologues, il faut reconnaître que les personnages expriment bien des sentiments conformes à leur situation. Mais...

R. — Je vois d'ici ton objection. Tu vas leur reprocher d'être trop simples, trop peu compliques.

C. — Justement. S'ils ne sont pas lyriques, ils sont au moins épiques, et leur définition se réduit à uneépithète, comme celle d' « Achille aux pieds légers « ou de « Nestor aux longs discours » . Il serait facile de dire à la manière homérique : « Salluste aux regards ténébreux » , « don Guritan au cœur de tigre » , et « la Reine aux yeux bleus toujours voilés de pleurs » .

R. — Tu pourrais même continuer ce petit jeu, et appliquer le môme adjectif à différents personnages, retrouver Guritan dans le vieux Silva, la Reine dans dona Sol, et accoler à Ruy Blas aussi bien qu'à Hernani l'épithète, homérique au premier chef, de « lion superbe et généreux » I J'aime en eux cette simplicité ; j'aime leurs pensées naïves et leurs gestes prévus ; rien ne donne mieux l'impression de la force, et je crois voir en eux des paladins authentiques, échappés de la Chanson de Roland.

Tragédie.

G. — Je reconnais que le poète arrive ainsi à frapper vivement l'imagination. Mais rien ne l'empêcherait de joindre à la force la souplesse, et les caractères de Racine ne perdent rien de leur vigueur pour se faire mieux connaître du spectateur.

Deux exemples, tirés d'Andromague :

Le caractère d'Hermione. / „ . i

T .. j r> I i En montrer les nuances successives

Le caractère de ryrrhus. \

in. — Le style.

R. — La force et l'éclat dans le style de Victor Hugo... Exemples.

G. — Ges qualités ne sont pas moindres chez Racine, pour y être associées à la psychologie.

L'art de peindre : le tableau de la ruine de Troie — les adieux d'Hector.

... Pour moi, je n'ai jamais vu les choses évoquées devant mes yeux d'une manière aussi forte qu'en écoutant M™*^ Bartet, lorsqu'elle prononçait ces vers... On sentait qu'Andromaque, de ses yeux agran-

RUy DLAS DANS UN THÉÂTRE POPULAIRE 663

dis et fixes, contemplait l'affreuse scène, « à la liiour fies palais brûlants » ; on la sentait revivre l'heure (louloureuse où son époux, se penchant vers elle, lui laissait ses derniers adieux :

Chère épouse, dit-il, en essuyant mes larmes...

R. — Ne crois pas que je sois resté insensible à cette vision ; ce souvenir ne s'effacera pas non plus de ma mémoire... Mais, si nous abandonnons M""" Bartet pour Mounet-Sully, avoue que sa voix admirable eût été plus belle encore dans les tirades retentissantes de don César ou de Ruy Blas que dans les discours d'Oreste.

Citations de la p. 658.

C. — Tu es bien sévère pour Oreste ! Et comment petix-tu oublier les deux scènes du ^« et du 5" acte d'Andromaque ?

Analyses et citations :

Hermione décidant Oreste au crime.

Ilermionc repoussant Oreste après le crime.

R. — Tu abuses de tes avantages ! ÎVous avons vu représenter Andromaque dans des conditions exceptionnelles, si bien que les plus sceptiques étaient, après certaines scènes, transportés d'enthousiasme... Et nous ne connaissons Ray Blas que par le livre...

G. — Eh bien! écris à MM. Mounet, écris à M™<-" Sogond- Weber... Qu'ils viennent l'an prochain jouer Ruy Blas. et l'on jugera... Je ne demande pas mieux que de mettre le romantique au rang du classique. « Ce sont deux puissants Dieux ! »

R. — Je crains bien que tu n'ajoutes toujours m prtto, comme Joas : « Le mien seul est le vrai ! »

C. — Peut-être!... Je m'engagerai pourtant de bon cœur à me faire violence pour revoir, fût-ce sous les espèces de Ruy Blas, une représentation pareille...

R. — Et moi, j'irais jusqu'à entendre une seconde fois Andrrymaque... Mais j'arborerais, en signe de protestation, le gilet rouge de Gaiitier.

C. — Voilà qui ne serait pas pour déplaire aux camarades. Je le promets un joli succès.

R. — Souhaitons-le! Et puissions-nous, même à ce prix, revoir la divine Bartet ! . . .

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