DEVOIR DEUX SUJETS RELATIFS A PASCAL
Premier Sujet.
Un oratorien, professeur de rhétorique au collège d'Orléans el janséniste convaincu, remercie Etienne Périer de lui avoir envoyé la première édition des « Pensées ». // lui fait part de ses réflexions, après la lecture du chef-d'œuvre inachevé (i6yo).
Second Sujet.
Lettre de Af"^ de Sévigné à M. de Coulanges, momentanément éloigné de Paris. Elle lui envoie la première édition des « Pensées » (i6jo).
CORRECT ION
Deux copies sur le premier sujet m'ont paru mériter l'attention de la classe. Elles se compléteront assez bien l'une par l'autre. Votre camarade B. a trouvé à peu près toutes les idées convenables ; mais il est long, lent et, disons le mot, ennuyeux ; son devoir contient dix pages (c'est-àdire trois ou quatre de trop) sans qu'on voie très nettement les passages à supprimer. Il y a plutôt de la lenteur que des longueurs, et c'est presque sur chaque détail qu'il faudrait rogner... Trop de sagesse; pas assez de sentiment! Si vous aviez mieux compris, B., l'émotion du bon Janséniste, si vous aviez partagé son indignation contre l'orgueil des philosophes, son effroi devant les mystères de la Religion, son acharnement à soutenir, dans son austérité, le dogme de la Grâce, vous auriez d'inslinct abrégé beaucoup
DV.VK nKVOIRS SUn PASCAL 6l
de passages oiseux pour mieux faire valoir ceux où il devait mettre tout son cœur... C'est ce qu'a très bien vu, au contraire, de M., l'auteur de la seconde copie; il est, malheureusement, beaucoup moins complet, beaucoup plus inégal, et je ne pourrai vous le lire que par fragments ; mais un seul de ces fragments vaut mieux que les dix pages de B., parce qu'on y sent une émotion plus sincère :
Je ne voulais d'abord, écrit l'excellent oratorien, que feuilleter le livre ; mais je fus, dès les premières pages, entraîné, subjugué, ravi comme en extase ! J'y buvais avec ardeur le vin de la foi, et, comme dit S' Augustin, « la lecture ouvrait dans mon cœur les portes de l'àme à la Grâce. » (Conf., IX, li).
Aussi regrette-t-il que les Pensées n'aient pas pu devenir Y Apologie de la Religion chrétienne; il voudrait en posséder autre chose que « les premiers fragments, ou, suivant la parole de S' Augustin, les fruits prématurés d'un oranger en fleurs ». Poui'tant, l'ouvrage entier lui apparaît déjà, avec ses grandes divisions, ses amples développements, son style digne à la fois d'un orateur et d'un poète, et il oserait presque répéter ce que le grand Docteur disait des Saintes Écritures : « Leur surface se présente agréablement, comme pour nous attirer à les lire, mais, ô mon Dieu, que leur profondeur est admirable ! » — Il se félicite presque de le voir ainsi dans sa grandeur inachevée, brillant de ces beautés naïves qu'on aurait peut-être moins remarquées dans l'œuvre complète,
car, comme dit S' Prosper...
— Vous avez donc chez vous tous les Pères de l'Kglise, mon ami ?
de M. — Pas tous, mais quelques-uns.
— Et vous les avez lus ?
de M. — En' partie.
— Vous n'avez pas été aidé par quelque ecclésiastique versé dans ces matières ?
de M. — Non, Monsieur. Seulement, je me suis inspiré de la réponse de ^I. de Saci, dans le Dialogue...
— Nul ne peut vous le reprocher. Au contraire. Revenons donc à S' Prosper !
... car, comme dit S' Prosper, « les roses les plus brillantes perdent de leur éclat quand elles sont mêlées à d'autres fleurs. » En tous cas, il faut se soumettre à la volonté divine, puisque, dans sa sagesse infinie, la Providence nous a ravi M. Pascal au moment môme où il allait célébrer la grandeur de la Religion.
Dixisti, Domine ! fiatque voluntas tua.
Le bon prêtre janséniste se contente « de glaner quelques roses dans ce jardin de fleurs, et, comme dit le grand saint, de butiner comme une abeille, non pas pour l'agrément de sa pauvre personne, mais pour les offrir au Seigneur qui ne dédaigna pas les parfums de la pécheresse ». 11 a donc cherché, non pas les meilleures Pensées (toutes sont admirables), mais celles qui parlaient le plus à son cœur, « pour les mettre dans son bréviaire », et il a cru surtout qu'aucune ne pouvait mieux convenir à l'àme d'un religieux que le Mystère de Jésus.,. Le seul inconvénient, mon pauvre ami, est que le Mystère de Jésus...
de M. — Je m'en suis aperçu après avoir remis mon devoir! Ce fragment n'a été découvert qu'au xix* siècle...
— Hélas oui ! par Faugère dans le manuscrit de la Bibliothèque Nationale... Enfin, ce n'est pas un crime. Il serait d'ailleurs facile de citer un autre passage « convenant à l'âme d'un religieux » !
Nous trouvons encore d'assez jolies choses, à la fin de la copie, sur l'émotion du vieux professeur de rhétorique devant cette éloquence unique en son genre, et quelques allusions aux Jésuites, qui sentent bien leur Janséniste :
Isti nos in injuria ; in istos Scripturis.
« Ils nous ont injuriés. Condamnons-les par les preuves des Ecritures, »
L'effort, dans ce devoir, est souvent heureux. Mais de M. n'a imité que certains détails du style janséniste. Les a preuves des écritures », notamment, sont absentes de la lettre ; il n'est pas fait allusion au sujet lui-même, à la