‹ De la méthode littéraireChapitre 6 sur 424 · LA PREMIERE CLASSE · texte numérisé non relu

LA PREMIERE CLASSE

I. \'ers les livres tout d'abord. Et cela encore, naturellement, n'est pas sans soulever des critiques. Les uns déclarent que nous avons assez et trop de livres. Ce n'est pas. disent-ils, dans les bibliothèques qu'un jeune homme apprend à observer les choses et à les voir directement, de ses propres yeux, telles qu'elles sont ; il ne peut y puiser que des connaissances de seconde main ; les impressions qu'il en reçoit toutes faites ne produisent pas sur lui le même effet que ce qu'il apprend à découvrir lui-même dans le grand livre de la nature. Bref, ils affirment, reprenant le mot du Cid, qu'

un prince dans un livre apprend mal son devoir !

Et, puisque, aujourd'hui, « c'est vous qui êtes les princes », ils ne demandent qu'à proscrire toutes les éditions ad usum Delpliini ! — Les autres, moins intransigeants sur les dangers de la lecture, s'effraient des difficultés pratiques d'une pareille entreprise. Comment se procurer les livres nécessaires, au moment où les familles protestent contre les dépenses excessives de librairie ? Comment les distribuer sans perte de temps, et les faire rentrer sans perte d'argent ? Comment constituer et entretenir une bibliothèque de classe aussi importante ? Et ceux-là souhaiteraient aussi, pour des motifs plus terre-à-terre, de vous voir ressembler au Dauphin lui-même, au grand Dauphin que vous connaissez et qui, une fois délivré de Bossuet, son précepteur, ne consentit plus jamais à parcourir que la Gazette.

Aux premiers nous répondrons que, pas plus pour nous que pour eux, la lecture des textes écrits ne saurait pas ser avant l'observation des choses. L'observation de la réalité est bien pour nous, comme pour eux, et cela dès les petites classes, le principe de tout enseignement, et le livre n'est à nos yeux qu'un moyen indispensable de vous faciliter l'étude de la nature. Les auteurs que vous lirez ne vous apprendront pas les choses directement, doctoralement, et vous n'aurez jamais à jurer sur la parole du maître ; mais ils vous enseigneront une méthode, des pro-

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cédés qui vous mettront en état de refaire leurs expériences ; ils seront pour vous des guides plus que des modèles, des conseillers, non des tyrans ; et toujours ils vous répéteront avec l'un d'entre eux : w Ne nous croyez pas sur parole; regardez, écoutez, jugez; (juc la nature, enfin, soit votre étude unique ! » — Quant aux difficultés pratiques dont s'éliraient d'autres censeurs, la grande majorité de mes collègues les a depuis longtemps résolues. Partout, depuis dix ans, on voit se constituer, à l'aide de cotisations très modestes, des bibliothèques de classe qui fonctionnent régulièrement à la satisfaction de tous. La nôtre date déjà d'une dizaine d'années ; elle contient 3oo volumes. C'est l'instrument indispensable d'une éducation littéraire.

2. Mais la lecture n'est qu'un moyen, non un but. L'éducation de l'avenir sera de moins en moins livresque, de plus en plus tournée vers les réalités, vers l'observation directe de la vie présente et l'acquisition de méthodes propres à nous faire réussir dans d'utiles entreprises. Sur ce principe se fonderont à la fois notre méthode d'observation et nos procédés d'expression, c'est-à-dire la manière de prendre des notes, la manière de composer et de rédiger les devoirs.

A) Vos notes seront prises sur des feuilles volantes. Vous laisserez dire ceux qui vous menaceront, à ce propos, de mille dangers : « Feuilles volantes, diront les uns, = Désordre et malpropreté. Les feuilles volantes sont faites pour voler, comme le pigeon, ou Wilbur Wright lui-même..., surtout entre les mains des élèves ! » — Vous aurez un peu de soin et d'ordre, vous classerez méthodiquement vos notes dans des cartons bien rangés, et vous ne les perdrez pas plus (jue ne les ont perdues vos prédécesseurs. — « Feuilles volantes, diront les autres, papiers noircis, paperasse encombrante, bon prétexte à la mémoire paresseuse pour ne rien retenir, bon moyen de se faire, sans effort, sans jugement, sans intelligence, une mémoire de papier ! » — \'ous mettiez de la mesure dans

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l'emploi de ce procédé, vous ne noterez que les choses importantes, de telle manière que les autres s'y rattachent naturellement ; et ces précieux mémentos, loin d'affaiblir votre mémoire, l'aideront à devenir plus sûre, plus étendue, plus méthodique. — « l'euilles volantes, dira-t-on encore... » Mais (jue ne dit-on pas dans le monde, depuis le Meunier, son Fils et l'Ane ? Kssayez de mes feuilles volantes ; et vous verrez, de cette méthode, que, tout comme dans la réclame, l'essayer, c'est l'adopter ! — Vous mettrez en grosses lettres, en haut, à gauche, l'idée que la note doit prouver. Que ceci soit pour vous une règle absolue : pas de note sans idée générale. Les faits que vous ne rattachez pas à une idée ne comptent pas : ils sont de l'érudition pure, c'est-à-dire moins que rien. De plus, cette idée générale, par le seul fait qu'elle est générale, humaine et classique, doit être une idée vivante, une idée pratique, immédiatement utilisable dans votre existence (juotidienne : le passé ne nous intéresse que par ses rapports avec le présent ; tout ce qui n'est que passé est mort; seul, ce qui est vivant encore mérite d'être noté. — Quant à la note elle-même, elle devra se présenter sous l'aspect d'un petit plan, où les faits seront classés suivant les rapports qu'ils présentent avec l'idée générale indifjiiée en haut de la fouille. Aussi proscrivons-nous les petits formats. Vous prendrez le plus souvent de grandes copies ordinaires : il faut qu une note soit composée, qu'elle résume en les classant vos idées sur la question, qu'elle soit le plan d'un paragraphe.

B) Vous passerez de là naturellement à l'expression de votre pensée. La méthode qui vous aura servi à comprendre les classiques vous conduira sans autre effort à les imiter dans vos devoirs. Nous ferons en sorte que chaque devoir soit préparé par plusieurs lectures de textes ; vous n'aurez à remettre qu'une dissertation par quinzaine, et toujours sur les sujets que nous auront fait connaître les explications précédentes. Si nous étions dans le premier cycle, ou même en Seconde, je donnerais une

place importante aux sujets d'observation directe, qui vous invitent à vous mettre en présence des choses et à trouver par vous-mêmes, sans secours extérieur, ce qu'elles présentent d'intéressant. Enseignement par l'image ou enseignement par les faits, confessions personnelles ou récits d'incidents empruntés à votre existence d'écoliers constituent à tous les âges d'excellents exercices. Pourtant, même dans ces classes, j'essaierais de les rattacher toujours à l'étude des auteurs, afin que vous fussiez aidés par des exemples, encouragés par des modèles, sans avoir tout à tirer de votre expérience naïve. Aujourd'hui, sur les sujets qui doivent préoccuper des jeunes gens de votre âge, sujets de morale et de politique, sujets de science ou d'histoire, sujets relatifs aux problèmes de la vie contemporaine, il me semble presque impossible que vous vous passiez du secours continuel de nos grands classiques. Vous remarquerez que, lorsque l'on propose ces sujets, en France ou à l'étranger, sous la forme sèche, abstraite, d'une maxime ou d'un aphorisme, ils sont presque toujours trop difficiles pour vous ; ils exigeraient, pour être traités à peu près convenablement, la maturité d'un homme de quarante ans. Très rares sont les occasions où vous avez assez d'expérience personnelle, de jugement, de sensibilité pour tirer d eux ce qu'ils contiennent en puissance ; les jurys qui vous posent ce genre d'énigmes méritent les malédictions dont vos familles les accablent. Comme il est facile, au contraire, d'étudier toutes ces choses à la suite de Corneille ou de Bossuet, de Voltaire ou de Jean-Jacques, de Chateaubriand ou de Victor Hugo! Ces grands hommes ont tout vu, tout observé, tout exprimé ; ils connaissent la nature et l'humanité ; ils ont trouvé pour les dépeindre des termes admirables ; ils nous enseignent à la fois à regarder et à traduire ; voilà nos guides et nos maîtres, voilà ceux qui nous conduiront, comme par la main, vers la beauté, en nous laissant l'illusion que nous l'avons presque seuls et par nous-mêmes découverte. Toutes les formes nous seront bonnes pour nous exercer, grâce à eux, à penser d'après leur méthode: dissertations, lettres,

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dialogues, discours ou simples rapports ; toutes nous permettront, je Tespèrc, d'appuyer notre expérience un peu courte sur celle des siècles passés, et nos procédés incertains sur l'art solide et simple des auteurs classiques.

Tels seront notre plan et notre méthode... Demain vous apporterez votre cahier de sommaires, symbole de l'unité que nous voulons mettre dans nos études ; je vous dicterai le plan des trois premières classes. Nous recueillerons la cotisation nécessaire pour l'entretien de la bibliothèque (i). Et vous aurez à me montrer quelques feuilles blanches préparées pour les notes dans un carton spécial. Nous serons ainsi, dès le second jour, en plein travail, prêts à lire et à réfléchir, à composer et à écrire. Le reste, croyez-le bien, c'est-à-dire le succès à l'examen final, si vous faites ces choses d'un grand cœur, avec joie, avec énergie, malgré le résultat inquiétant de vos études antérieures, vous sera donné par surcroît.

(i) Trois francs par an, on un franc par trimestre; absolument facultative.

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