‹ De la méthode littéraireChapitre 83 sur 424 · II. — Conseils pour l'analyse du Cid · texte numérisé non relu

II. — Conseils pour l'analyse du Cid

Il faut vous habituer à voir la marche des idées dans un ouvrage entier, à distinguer les grandes divisions d'un drame, après une lecture rapide. Vous relirez le Cid, en vous demandant, après chaque scène, après chacun des actes, la place que cette scène ou cet acte occupe dans la tragédie. M. d'Haussonville, recevant à l'Académie Française M. de Bornier, félicitait l'auteur de la Fille de Roland d'avoir tout simplement, et sans fausse honte, adopté la vieille formule par laquelle on a souvent parodié le plan de nos tragédies. Je crois l'entendre encore, de sa voix spirituelle et mordante, rajeunir cette vieille plaisanterie. Autorisé par son exemple, j ose appliquer à Corneille luimême ce procédé d'analyse que l'Académie encouragea d'un indulgent sourire. « Toute pièce classique, disait-il,

124 L ESPRIT CLASSIQUE AU XTII* SIÈCLE

peut être résumée d'un mot : le mariage entre le héros et (

l'héroïne se fera ou ne se fera pas; s'il se fait, c'est une \

comédie, ou une tragi-comédie ; s'il échoue, c'est une tra- • gédie. »

/" acte: Épousera. Le conflit naissant : amour et devoir.

5* acte : N'épousera pas. Le triomphe du devoir chez Rodrigue et Chimène.

^ acte : Pourrait bien épouser. Retour de faiblesse humaine.

4* acte : Décidément, n'épousera pas. Nouveau triomphe du devoir. ,

5' acte : Épousera tout de même, probablement. j

Vous chercherez, dans chacun des actes, les deux ou trois formules qui résumeront les scènes ou les groupes de scènes, et nous montreront inclinant, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, les sentiments des personnages. Vous négligerez le rôle de l'Infante.

COMPTE RENDU DE LA CLASSE

Les exercices d'analyse sont exactement la contre-partie des exercices de développement. Au lieu d'accumuler des arguments à l'appui d'une thèse, vous essayez de formuler la thèse que démontrent les arguments. La principale qualité d'un développement est l'ampleur; celle d'une analyse, la brièveté. — On ne distingue pas toujours suffisamment les deux genres. On propose encore trop souvent l'analyse d'une pièce ou d'un acte comme s'il s'agissait d'une narration ou d'un discours. Vous remettez une copie assez longue, complètement rédigée, un récit où vous résumez en une prose médiocre ce que le poète avait dit en vers excellents... C'est une grande erreur. Mieux vaut ne pas rédiger que de rédiger ainsi. Mieux vaut adopter pour un genre spécial un style particulier, et se contenter de mettre en ordre, avec des nuinéros et des lettres, une série de têtes de chapitres. — Ce style, direz-vous, n'est autre

qu'est-ce qu'une tragédie? 125

que le style télégraphique ! — Oui et non. Oui, si vous ne considérez que le nombre des mots ; non, si vous nous accusez de massacrer la langue. Nous devons être brefs, non pas incorrects. Nos formules seront presque toujours des titres, composés d'un substantif (avec ou sans article) et de ses compléments ; mais quand nous aurons à faire une phrase, si courte qu'elle soit, même si elle ne doit pas employer plus de dix mots, notre premier soin sera de lui donner un verbe. Le lélégraphe supprime (même sans nécessité, tellement l'habitude est forte) les articulations de la phrase, ce qui amène parfois de plaisantes ou funèbres confusions. Nous tâcherons d'être toujours parfaitement clairs ; nous ne supprimerons rien d'essentiel ; et nous redouterons, tout autant que les autres incorrections, celles du style télégraphique.

Lisez-nous, pour commencer, L., le i'"' acte du Cid. Ou plutôt, car je suppose que vous le connaissez tous plus ou moins par cœur, feuilletez-le devant nous, de manière à trouver peu à peu les deux ou trois formules qui nous rappelleront les grandes divisions de l'acte.

Notons d'abord le titre de l'acte, tel que nous le trouvons dans le Sommaire :

Premier acte :

Le conflit naissant. Amour et devoir. (Épousera.^ Le premier acte contient six scènes. Nous nous garderons bien de chercher six formules. En général, vous ne devez établir que deux ou trois divisions ; les scènes peuvent toujours être groupées autour de deux ou trois idées simples ; et ces idées sont si simples qu'ici la première tient en six mots, les deux autres en cinq... Nous sommes loin du maximum autorisé. On peut tout dire en moins de dix mots, ou du moins tout résumer.

Page 1