‹ De la milice romaine depuis la fondation de Rome jusqu'a Constantin [microform]Chapitre 35 sur 57 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

OE LA MANIÈRE DE LANCER LES VAISSEAUX A LA mer; du MOUILLAGE DES FLOTTES, ET DES PORTS QUI LES RECEVAIENT

Description du port d'Ostie.

Revenons maintenaient aux Hottes anciennes que nous avons abandonnées un moment pour examiner la trirème de Paris. Dès que ces flottes étaient construites et équipées, comment les lançait-on à la mer? Où mouillaient-elles? où pouvaient-elles se mettre à Vabri ? Avaient-elles des ports capables de les recevoir et de les défendre? Ce sont là toutes questions assez importantes pour que nous devions nous y arrêter un moment.

Avant de mettre une flotte en mer, on en faisait une revue générale, comme pour une armée de terre; on consultait les auspices, on adressait des prières aux dieux, et on leur immolait des victi-

(1) Voir, pour ce chapitre, le Journal de instruction puhlique, année 1861, compte rendu des études de M. Jal; le iournal V Illustration du 23 mars 1861. page 184, gravure représentant la Trirème romaine construite d'après les instnic- 4iom de VEmpereur;ei les autres journaux de la même époque, qui, presque tous, en rendant compte de cette construction , ont parlé en termes plus ou moins exacts de la marine ancienne.

mes (1). Les marins couronnaient les poupes de guirlandes et Ton tirait les vaisseaux sur le rivage jusqu'aux flots. C'était un grand travail. On plaçait sous la quille de ces rouleaux appelés palangœ, dont Nonius Marcellus dit la forme et l'usage en ces termes : « Palangœ dicuntur fustes teretes qui navibus subjiciuntur, quum attrahuntur ad pelagus, vel quum ad littora subducuntur. » Un certain nombre d'hommes aidaient à l'action de ces rouleaux au moyen de leviers; d'autres, par des béquilles, étayaient des deux bords le bâtiment, et quelques autres faisaient effort sur des cordes passant dans des poulies. On se servait même quelquefois de ce moyen pour transporter toute une flotte à des distances considérables : Auguste transporta ainsi des vaisseaux de la pleine mer dans le golfe d'Ambracie, près d'Actium, sur une espèce de chaussée couverte de peaux de bœuf; le passage de l'isthme de Corinthe se fit de môme, et Trajan eut recours au môme moyen pour transporter sa flotte de l'Euphrate dans le Tigre (2). On comprend que pour opérer un pareil travail, les Romains devaient avoir des leviers et des machines d'une certaine puissance; et c'est de ces machines que parle Horace quand il dit, dans une de ses odes, à propos de la mise à l'eau des navires :

Trahuntque siccas machinas carinas.

Dès que les vaisseaux étaient à l'eau, le son de la trompette donnait le signal de l'embarquement (3) ; les marins s'embarquaient les premiers, les soldats

(1) Val. Max., I; Tit.-Liv., XXIX, 27; Virg.. ^n., III, 118, 772. - (2) Dio, LI, 5; XLVIIl, 28. — (3) Luc, II, 690.

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les suivaienl : tout se faisait avec ordre (1). Puis on mettait à la voile, et la flotte se rendait au lieu de sa destination.

Quand elle y arrivait, on prenait les présages, comme au moment du départ, on faisait des sacrifices, on adressait des prières aux dieux pendant le débarquement des troupes (2) ; puis, si le séjour devait ùtie de peu de durée, on choisissait pour la flotte, le long des côtes, un lieu propre à la station (3). C'est ainsi qu'au conmiencementduVMivre, Virgile nous fait assister, par une peinture fidèle des manœuvres, à l'arrivée des vaisseaux d'Énée dans le mouillage de Cumes :

Obveilunt pelago proras : tum dente tenaci Anchora fundabat iiaves, et littora curvae Praitexunt puppes

Rien de plus simple et de plus clair que cette description. Les proues sont tournées du côté du large, l'ancre accroche solidement les navires au fond de la mer, et les poupes recourbées couvrent les parties du rivage qui s'avancent dans l'eau (4). Il en est de même un peu plus loin, où Virgile dit encore, en parlant du mouillage (5) :

Anchora de prora jacitur, stant littore puppes.

Quand les navires devaient faire un plus long séjour dans le pays où ils avaient abordé, lorsque la saison était douteuse, qu'on pouvait craindre les tempêtes, et qu'on n'avait pas de port pour se mettre

(1 Tit.-Liv., XXIX, 25. - (2) Virg., .En.. III, 537; Tit.-Liv., XXXVII, 14, 47. — 3 Cads., Bel, Civ., 111,6; IV, 21; Bel. il/ea;.,25. - (4) Jal, Virfj. naut. — (5) Yirg., VI, 901.

à Tabri des flots et des vents, on ne les confiait pas à un mouillage, quelque sûr qu'il fût ; on les halail à sec sur le rivage, et l'on employait, pour cette opération, les moyens dont on s'était servi pour les mettre à l'eau après leur construction :

Jamque fere sicco subductie littore puppes (1).

C'était la poupe qui montait la première : on soutenait, au moyen des palangœ, des leviers et des cordes, tout le bâtiment qui sortait de Teaii, et il nous est permis de supposer que cette mise à terre se faisait avec une certaine rapidité, si nous en jugeons d'après un vers de Flaccus, qui semble nous dire que les navires étaient ainsi tirés au. pas de course par les matelots, courbés sous le faix et le jarret tendu :

Puppem humeris subeunt et tento poplite pro.:i Decurrunt (2j

La mise à terre une ibis opérée, si l'on était en pays ennemi, on élevait des retranchements tout autour de la flotte, et derrière cette ligne de fortification, qu'on appelait castra navalla ou nautica^ on postait une garnison capable de la défendre (3). C'est ainsi que, dans sa seconde expédition en Bretagne, César, à la nouvelle qu'une partie de ses vaisseaux viennent d'être détruits par un très-gros temps, arrête immédiatement la cohorte lancée à la poursuite des Bretons, accourt au rivage, et ordonne la construction d'un camp naval. En dix jours tous les navires sont tirés à terre, rangés et mis à l'abri der-

(1) Virg., III, 135. - (2) Flacc, Arg., L - (3) Nepos, Alcib . , 8.

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rière des retranchements : « Statuit omnes naves « subduci, et cum castris una munitione conjungi. « In his rébus circiter dies X consumit.... subductis « navibus, castrisque egreg'rc miinitis, easdem co- « pias, quas ante, prœsidio navibus reliquit (1). » On n'avait recours d'ailleurs à ces sortes de retranchechements que pour un certain temps, souvent pour la durée d'un hiver, et lorsqu'on n'avait à sa disposition aucun port pour s'abriter.

Sous ce nom général de port (portus), les Romains désignaient également un bassin creusé de main d'homme et un havre ménagé par la nature dans une baie pu à l'embouchure d'un fleuve. Ovide, par exemple, appelle les sept bouches du Nil septem portus (2). Mais nous n'avons aucune explication à donner sur ces havres naturels : nous ne nous occuperons que des ports artificiels ; car il est curieux de rechercher quelle importance les Romains ont attachée à ce genre de travail, et comment ils l'ont compris.

Les traces et les débris des ports anciens, qui se conservent encore en beaucoup d'endroits de la Grèce et de l'Italie, semblent nous montrer que les Grecs et les Romains opéraient ces constructions sur le môme plan, sans presque aucune différence dans les détails. Leurs ports se composaient d'un bassin extérieur (Xttxr> des Grecs, notre avant-port), avec un ou plusieurs bassins intérieurs (^pjj^ot), et se rattachant par un chenal à l'avant-port ; ils étaient presque toujours situés près de l'embouchure d'une rivière ou dans une crique formée dans la mer : ils

(1) Caes., Bel. G., V, 11. — (2) Her., XIV, 107; Amor., II, 13, 10.

avaient donc une rade. L'entrée était protégée par un brise-lames en tête de la jetée, sur laquelle s'élevaient un phare et des tours fortifiées; et, au besoin, on tendait en travers de cette entrée, pour la fermer à une flotte ennemie, des chaînes ou des barres de fer. La jetée était construite sur arcades, pour combattre la tendance naturelle des ports artificiels à se remplir de galet et à s'ensabler, assez de calme étant établi à l'intérieur au moyen d'écluses adaptées aux piliers de ces arcades. A l'intérieur du port, tout autour du bassin, régnait une large route, ou quai , soutenue par un mur en maçonnerie , et bordée de magasins ou entrepôts ; c'est sur cette route que se trouvaient la maison du capitaine du port et un temple, presque toujours dédié à Vénus, par allusion à sa naissance miraculeuse du sein des flots. Des degrés conduisaient du quai à l'eau ; des colonnes, placées à égale distance les unes des autres, ou de larges anneaux scellés dans le mur du quai, servaient à attacher les amarres. Déplus, l'ensemble du port et des bâtiments annexés était entouré d'un mur d'enceinte et de fortifications, qui ne laissaient pénétrer du côté de la terre que par une porte fortement défendue.

Telle était, selon M. Anthony Rich, la construction générale des anciens ports (1). Mais il nous serait plus facile d'en comprendre tous les détails en examinant particulièrement une de ces constructions romaines. Jetons donc les yeux sur le plus grand arsenal maritime que Rome ait jamais possédé (sTTiveiov TÎiç 'PwjxTi;), sur ce port d'Ostie, d'où

(1) Voir le Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines, traduit en français sous la direction de M. Chéruel.

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elle puisait sa nourriture et son luxe, sa vie et ses richesses, et qui. fondé sous les rois, embelli sous la république, ne fut entièrement achevé que sous les empereurs. Ostie, il est vrai, n'existe plus : les atterrissements successifs formés par le Tibre ont éloigné la mer de plusieurs, milles au delà des anciens môles ; mais ses ruines couvrent encore une immense étendue de terrain, et rien ne nous empêche de retrouver l'ensemble des constructions qui en faisaient une des merveilles de Tî^rchitecture romaine.

Dès que ses premières guerres contre ses voisins eurent rendu Rome maîtresse du Tibre jusqu'à la mer, les produits de l'agriculture ne suivant pas l'accroissement de la population, elle fut contrainte de recourir au commerce étranger pour vivre dans l'abondance : Ancus Martius en comprit la nécessité, et résolut de fonder un port. Voici comment cette première fondation est racontée par Denys d'Halicarnasse(l) :

tt II entreprit hors de la ville un ouvrage qui lit entrer dans Rome l'abondance de toutes les choses nécessaires à la vie, et qui lui ouvrit le chemin à de plus glorieuses conquêtes.

« Le Tibre, qui descend des monts Apennins et qui coule le long des murs de Rome, va se décharger assez près de là, dans un endroit de la merTyrrhénienne où les vaisseaux venant de la haute mer n'abordaient point, parce que les rivages n'étaient pas disposés pour les y mettre à couvert ; il n'y arrivait alors que de simples bateaux. Cependant le Tibre, depuis son embouchure jusqu'à Rome , pouvant

porter des navires de haut bord, et, par là, faciliter le commerce avec les marchands étrangers, Ancus trouva le moyen d'y ménager un port commode, capable d'y recevoir les plus gros vaisseaux. Il en vint facilement à bout, parce que le fleuve, étant contigu à la mer dans l'endroit où il s'y décharge, s'étend fort loin au delà de son embouchure et forme des havres spacieux, de sorte que de grands navires, chargés de trois mille amphores (trois cents tonneaux), entrent aisément par son embouchure, et sont conduits jusqu'à Rome à l'aide des rames et des cordages. Quand la charge est plus forte, on jette l'ancre ; alors des bateaux viennent au secours et reçoivent les marchandises que les vaisseaux ont amenées.

« Ancus Martius mit encore à profit une langue de terre qui se trouvait entre le Tibre et la mer, et qui formait une espèce de coude. Il y bâtit une ville, qu'il fortifia et qu'il nomma Ostie, àcausedesa situation. Ainsi, par les soins de ce prince, Rome, quoique placée au milieu des terres, devenait en quelque sorte maritime, et en état de participer aux richesses qui sont au delà des mers. »

Il est probable que ce port primitif, qui, d'après la description de Denys, était capable de recevoir les plus gros vaisseaux, n'était qu'une anse de grandeur moyenne, pratiquée dans la rive gauche du fleuve, avec un quai et des marches. Quel qu'il fût, les Romains en tirèrent une grande utilité, et la ville d'Ostie, étant le principal point par où les richesses du monde leur étaient apportées, profita pour ellemême des nombreux avantages dont elle faisait jouir la capitale. •

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Peu à peu le limon charrié par le Tibre s*accumula : ce fut en vain qu'on voulut remédier à ces atterrissements, en travaillant aux rives et au lit du fleuve, en chargeant de la direction de ces travaux des magistrats spéciaux, ingénieurs des ponts et chaussées de ce temps-là (1) ; le Tibre continua lentement son œuvre, et Tancien port d'Ancus finit par s*encombreraupointqueles navires qui apportaient les provisions à Rome furent obligés de se tenir au large, exposés à tous les dangers (2). C'étaient alors de petites barques qui allaient recevoir la cargaison de ces vaisseaux pour la transporter ensuite en remontant le cours du fleuve.

Ce grand inconvénient, vivement senti par César, lui avait inspiré le projet de construire un nouveau port à l'embouchure du Tibre : « alterum a divo « Cœsare saepius destinatum ac propter diflicultatem « omissum. » Néron avait eu aussi l'idée de relier par des murailles la ville d'Osiie à celle de Rome, et d'y amener, par un canal, les eaux de la mer Tyrrhénienne : « destinarat etiam Ostiœ tenus mœnia pro- « movere atque inde fossa mare veteri urbi indu- « cere (3). « Mais ces deux projets ne reçurent pas même un commencement d'exécution : ce fut Claude qui eut l'honneur d'entreprendre et de mener à fin cet immense travail, sur lequel nous trouvons des détails également précis dans les historiens Suétone et Dion.

« Claude, dit Suétone, fit construire un port à Ostie , protégé par deux bras qui s'étendent à droite et â

(1) TuUius Varro.... curalor alvei Tiberis etriparurn et cloacarum (inscription trouvée à Tarquinies). — (2) Strabon, V, 375. — (3) Suet., Claud., 20.

gauche ; et à l'entrée, dans la mer déjà profonde, il fit élever une masse de maçonnerie. Pour l'établir plus solidement, on coula la galère qui avait servi à transporter d'Egypte le grand obélisque. On l'assujettit avec des piliers, et on construisit sur ces fondements une très-haute tour sur le modèle du phare d'Alexandrie, portant des feux à son sommet pour éclairer la course des navires qui se dirigent vers la côte. ^— Portum Ostiae exstruxit, circumducto dextra sinistraque brachio, et ad introitum profitndo jam salo, mole objecta, quam quo stabilius fundaret, navem ante demersit, qua magnus obeliscus ex iEgypto fuerat advectus, congestisque pilis, superposuit altissimam turrim in exemplum Alexandrini phari, ut ad nocturnos ignés cursum navigia dirigèrent (1). » La description de Dion Cassius n'est ni moins claire ni moins précise, et l'on y reconnaît presque les expressions de Suétone. « Une grande famine étant survenue, dit-il, Claude prit toutes les précautions pour obvier à la cherté et à la disette des blés, et fit en sorte qu'un pareil événement ne se renouvelât pas dans Tavenir... Il résolut de construire un port sur cette côte pour mettre les navires à l'abri. Les architectes ne purent le détourner de sa résolution. Comme il leur avait demandé à combien pourraient monter les dépenses d'une telle œuvre : « Si haut, répondirent-ils pour l'intimider, que si vous le saviez, vous n'oseriez l'entreprendre. » Mais Claude persista dans son projet, et accomplit une œuvre digne du peuple romain. Il fit creuser en terre ferme un vaste bassin qu'on entoura d'un mur en

(1) Suet ., Claud., 20.

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maçonnerie et qui fut destiné à recevoir les eaux de la mer. A droite et à gauclie furent construits dans la mer môme deux môles renfermant une vaste étendue d*eau. Une île placée à l'entrée servit de base à la fondation d'une haute tour portant un phare qui indiquait Tentrée aux navigateurs. »

Après avoir fait construire cet ouvrage immense, Claude le compléta par l'exécution d*un canal au Tibre, comme le prouve une inscription, gravée sur une table de marbre, et découverte à Ostie même en 1836 :

TI. CLAVDIVS. DRVSI. F. C^SAR

AVG. GERMANICVS. PONTIF. MAX.

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