‹ De la milice romaine depuis la fondation de Rome jusqu'a Constantin [microform]Chapitre 47 sur 57 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

DES MÉDECINS ET CHIRURGIENS MILITAIRES; DES HOMMES ATTACHÉS AU SERVICE DE L'aRMÉE

Des corporations de fonctionnaires et d'employés. — Des ministres de la religion. — Des médecins : origine de la médecine à Rome; son introduction dans l'armée; différentes sortes de medici ; organisation du service médical. — Des ouvriers; des vivandiers et des valets d'armée.

Outre les frumentarii, chargés de la manutention des vivres, et les lihrarii, chargés de la comptabilité, il y avait au service de l'armée d'autres employés, formant, comme ceux-là, des corporations très-importantes. Tels étaient les ministres de la rehgion, les médecins et les chirurgiens, et, dans un ordre moins relevé, les ouvriers, les vivandiers et les valets d'armée.

En décrivant les précautions qu'un général avait l'habitude de prendre avant de se mettre en campagne, avant de combattre, avant d'entreprendre un transport de troupes par mer, nous avons dit qu'il avait soin de faire des sacrifices et d'immoler des victimes aux dieux, afin de donner à ses soldats une certaine confiance dans l'entreprise qu'il allait tenter. Les généraux, dans ces prières publiques, dans ces sacrifices solennels, avaient auprès d'eux des prêtres qui leur servaient d'aides et de ministres, et l'armée traînait après elle tout l'attirail des superstitions païennes. Mais les grands prêtres, ceux dont la dignité était la plus honorée à Rome, ne pouvant

DES MÉDECINS MILITAIRES

pas sortir de la ville, les légions n'avaient àjleur suite que des ministres d'un ordre subalterne, dont rautorité ne pouvait nuire en rien à celle du général en chef. Tels étaient ces sacrificateurs (1) nommés

JÛM*^Z^ti

victimarii, ces aruspices que les inscriptions nous disent avoir été attachés aux cohortes indépendantes (2), et ces augures légionnaires qui prenaient \e titre à' augurpullarius (3), parce qu'ils avaient pour fonction de nourrir des poulets sacrés, et d'indiquer, d'après leur appétit, quelle devait être la volonté

(1) La gravure représente, d'après un bas-relief du temps de Trajan, à Tare de Constantin, un sacrifice, suovetaunua, célébré après la victoire. — (2) Fabret., c. 111,67. - {ô}\.ic.y Div. 11,34; Tit.-Liv., X, 40.

ADMINISTRATION DE L'aRMÉE

des dieux. Ils avaient dans le campement, près de la tente du général, un petit temple nommé augurale ou auguratorium (i) ; là ils pouvaient parfaitement s*entendre avec les chefs supérieurs pour tirer parti de la superstition des troupes et les animer au combat par des présages heureux. Un chef habile pouvait se servir de ce moyen, dans des circonstances difficiles, pour ramener à lui la confiance de ses soldats, et la corporation des prêtres légionnaires avait ainsi son utiUté d^ns l'administration générale de Tarmée.

Après eux, nous avons cité les médecins et les chirurgiens. Y eut-il, dès Torigine, des medici dans les légions? A quelle époque y en eut-il, et quand furent-ils regardés comme fonctionnaires de l'État? Ouelle fut alors leur condition? quels furent leurs privilèges? Gomment fut établi le service médical? €eux qui, jusqu'ici, ont écrit sur Fart militaire des Romains, ne se sont pas arrêtés sur toutes ces questions (2). Végèee, en effet, dans son chapitre. Comment se gouverne la santé d'une armée, ne donne que des conseils généraux sur les précautions sanitaires qui doivent être prises en campagne, mais il ne dit rien du corps des médecins. Lebeau, dans ses nombreux mémoires à TAcadémie, cite bien quelques inscriptions où il est question de diflérentes sortes de medici, mais il n'entre pas dans de grandes explications à ce sujet. M. Dezobry, enfin, dans

(1) Tac. Ann., XV, 30; Quint., VIII, 2, 8. — (2) U semble que les historiens se soient concertés pour cacher à la postérité tout ce qui concerne Texercice de l'art de guérir dans les armées de la Grèce et de Rome. (Peyvilhe, Hist. de la chirurgie, liv. V, tom. II, p. 397.)

DES MÉDECINS MILITAIRES

son savant ouvrage sur Rome au siècle d'Auguste, en consacrant aux médecins romains une lettre entière, n*a pu parler de ceux de Tarmée, dont la condition, sous Auguste, n'était pas encore bien établie. Nous nous trouverions donc aujourd'hui dans une grande pénurie de documents sans le travail consciencieux qu'a publié, il y a quelques années, M. Aubertrn, dans le /owrna^c^e V Instruction publique.

M. Aubertin, après avoir démontré que les principaux éléments du service médical existaient dans les armées grecques, après avoir comparé certaines opinions de Xénophon aux sages et doctes conseils de l'illustre chirurgien en chef de l'armée d'Orient, M. Baudcns (1), se demande si cette médecine militaire existait aussi chez les Romains, et donne pour la solution de cette question de précieux renseignements, dont nous avons pu nous-même constater l'exactitude par les nombreuses recherches que nous a rendues nécessaires tout Fcnsemble de notre travail.

Durant les six premiers siècles, Rome, n'ayant pas de médecins, ne put en donner à ses armées. Chaque citoyen opulent avait alors, comme Caton, un manuel de conseils et de remèdes pour soigner

(1) Baudens , (Lucien-Jean-Baptiste), né à Aire en 1804, avait été successivement directeur de l'hôpital du Gros- Caillou, chirurgien principal du Val-de-Grâce, membre du conseil de santé des armées, et inspecteur de ce service, lorsqu'il fut appelé, en 1854, en qualité de chirurgien en chef, à Tarmée d'Orient où il mourut victime de son dévouement (1858). Il a laissé quelques traités très-estimés et est rinventeur de Tappareil chirurgical connu sous le nom ô^'appareil Baudcns,

ADMINISTRATION DE I/aRMÉE

sa famille; sur le champ de bataille, le soldat blessé se faisait soigner par ses camarades, quand il n'avait plus la force de le faire lui-même, ou quelquefois, après un combat meurtrier, on portait les malades les plus pauvres dans les maisons des riches, qui en prenaient soin. « G. Fabius, consul, dit Tite-Live (1), saucios milites curandos dividit patribus. » Et Tacite, dans le IV* livre des Annales (2), confirme ces paroles de Tite-Live : « Fuitque urbs per illos dies veterum institutis similis qui, magna post prœlia, saucios largitione et cura sustentabant. » Mais bientôt on comprit les nombreux inconvénients d'une telle méthode : il se forma dans les légions un corps médical, composé de volontaires, et « le traitement des malades et des blessés fut confié aux soins de quelques camarades qu'un goût particulier disposait à s'occuper de cliirurgie (3). » Nous avons vu la même chose dans notre armée, pendant la guerre de Crimée, où • la plupart des volontaires, dit M. Baudens, montrèrent un. zèle et une aptitude dignes des plus grands éloges. »

Ce ne fut qu'en l'an 535 de Rome, qu'un Péloponésien, du nom d'Archagatas, vint y fonder la première école de chirurgie. Sa réputation s'établit facilement : il eut de nombreux disciples, et les gens riches eurent bientôt un esclave chirurgien. Alors les généraux purent en emmener à leur suite dans les camps, et les médecins s'introduisirent ainsi dans l'armée; ce n'étaient toutefois que des esclaves attachés au service de leurs maîtres, et qui soignaient les soldats d'une façon peu régulière. Mais, lorsque

(i) Tit.-Liv., II, 47. — :2 Tac, Ann., IV, (33. — (3) Simpson.

DES MEDECINS MILITAIRES

J. César eut fait citoyens romains tous les médecins et chirurgiens qui venaient à Rome; lorsque Auguste eut ajouté à ce bienfait l'exemption des impôts (i), tant de faveurs en attirèrent un grand nombre de la Grèce et des pays étrangers. Les légions se ressentirent de cette aflluence, et, comme ils étaient citoyens, rien ne pouvait plus s'opposer à ce qu'ils fussent attachés, en qualité de fonctionnaires de l'État, aux différents corps de l'armée. Comme les frumentarii^ comme les librarii, les medici formèrent une corporation ayant son bureau, ses règlements, ses privilèges particuliers.

Tous les médecins légionnaires prirent le titre de medicus legioyiis, ceux des cohortes indépendantes celui de medicus cohortis. La cavalerie eut les sien?, comme l'infanterie, car on a retrouvé l'inscription de M. Vulpius Sporus, médecin des Asturiensà cheval; et il y eut même des médecins vétérinaires, puisqu'une inscription d'Orelli mentionne un medicus junientarius (2). La marine n'en fut pas non plus dépourvue : une inscription découverte à Baies nomme Satrius Longinus, médecin à double solde, medicus duplicarias, du vaisseau le Cupidon.

Ce titre de duplicarius montre assez que tous les medici devaient être soldés par l'État, puisqu'on accordait à quelques-uns d'entre eux une double solde pour récompense. Nous savons d'ailleurs, par Vopiscus, biographe d'Aurélien, que ce prince leur défendit expressément d'exiger aucun salaire des soldats : • A medicis milites gratis curentur (3). » Or, s'ils n'étaient pas payés par leurs clients, ils

(1) Suet., Cœs , 42; Aiuj., 42. - ilj Or., t. II, 4229. - (3) Vopisc, ch. VI.

DC LA MILICE RO.MAINt. ^

QPe

ADMINISTRATION DE L ARMEE

DES MÉDECINS MILITAIRES

devaient Têtre nécessairement par la caisse militaire.

Ce même titre de duplicarius prouve, de plus, qu*il y avait parmi les mediciy comme parmi les autres employés de la légion, certaines distinctions accordées en récompense des services rendus. Nous avons dit, en effet, qu'on appelait bénéficiaires tous les soldats exemptés de travaux ou recevant plus que la solde ordinaire, et nous lisons, sur une des six inscriptions de médecins de cohortes qu'on a retrouvées à Rome, le nom de Julius IngenuuSy medicus beneflciarius. On peut môme penser, d'après l'inscription d'Auicius Ingenuus, médecin de la cohorte tongrienne, qui est intitulé medicus ordinaritiSy qu'il n'y avait pas seulement des distinctions honorifiques, mais qu'il y avait encore différents grades entre tous les médecins d'une armée. « D'après Végèce, dit M. Aubertin, on appelait ordinarius le premier tribun d'une légion et le premier centurion d'une cohorte qui prenait la tête de la compagnie, qui ordines ducebat. Par analogie, le medicus cohortis ordinarius devait être le médecin en chef d'une légion, ce que nous appelons en français chirurgien-major. »

Ainsi donc» il y eut un service médical organisé dans les armées de terre et de mer ; on ne peut en douter (1). Mais quelle fut cette organisation? Les

(1) M. Briau a publié récemment un opuscule intitulé Du set'vice de santé tnilitaire chez les Romains (Paris, Victor Masson et fils, 18C6, in-8, 96 p.). Il a résumé lui-même son travail en ces termes :

« 1" Ce service n'existait pas sous la république comme service public. Il a commencé en même temps que l'établissement des armées permanentes, c'est-à-dire sous l'empereur Auguste.

« 2<> A une époque impossible à préciser, mais, en tout cas,

agents de la médecine militaire furent-ils obligés de parcourir toute l'armée pour porter secours aux malades et aux blessés? Ceux-ci restèrent-ils dans leurs tentes, ou furent-ils transportés dans un lieu commun? En un mot, y eut-il des ambulances et des hôpitaux?

Il est certain qu'en temps ordinaire une armée romaine n'avait besoin ni d'hôpital ni d'ambulance. La nourriture saine et frugale des troupes, les exer* cices hygiéniques qu'on leur imposait, l'habitude du travail, la régularité de la vie, le climat tempéré des lieux qu'elles parcouraient, le nombre généralement restreint des hommes qui les composaient, tout contribuait à leur donner une excellente santé et à les préserver de ces terribles maladies qui font souvent à nos armées modernes plus de mal que

sous les premiers empereurs, on établit dans les camps permanents des infirmeries ou hôpitaux pour soigner les soldats malades ou blessés.

« dP Ces hôpitaux étaient administrés, sous la direction du préfet du camp, par des médecins, des aides-intendants et des infirmiers chargés de subvenir à tous les besoins des malades hospitalisés.

a 4" Les troupes ayant des attributions et une destination spéciales, comme les cohortes de vigiles^ les prétoriens, la garde urbaine, possédaient un service de santé confié à des médecins au nombre de quatre pour chaque cohorte.

« 5» Les médecins de ces cohortes portaient tous le même titre de mediciis cohortis, avaient tous le même grade, les mêmes fonctions, sans qu'on puisse établir entre eux' aucune hiérarchie, et étaient rangés parmi les principales ou sous-officiers.

« 6» Les légions étaient pourvues également d'un service de santé dirigé par des médecins et des deputati, ou aides. Le nombre de ces médecins est inconnu ; mais l'analogie et l'induction permettent de conjecturer qu'il était de vingt environ par légion.

t 7" Ces médecins portaient tous le titre de medicus le-

ADMINISTRATION DE L ARMEE

DES MÉDECINS MILITAIRES

Tennemi. Ce n'était donc qu'après les combats qu'il aurait été utile de réserver dans les camps un emplacement spécial au service médical ; mais les historiens latins ne nous en parlent pas, et, quoique nous lisions, dans les Commentaires, que César établit momentanément, pour ses malades, un camp fortifié d'où ils revenaient à l'armée par bandes de deux à trois cents hommes, nous ne pouvons voir dans cet établissement temporaire qu'un fait tout à fait exceptionnel. En général, lorsqu'après un combat il y avait un grand nombre de blessés à soigner, on plaçait sur des chariots, à la suite de l'armée, ceux qui étaient le plus légèrement atteints, et l'on confiait les autres aux alliés, en les répartissant chez les particuliers. « .Egrotantes ipse visitavit, dit Lampride en parlant d'Alexandre Sévère (i), per tentoria milites, etiam ultimos, et carpentis vexit, et omnibus necessariis adjuvit. Et si forte gravius la-

tjionis ; ils avaient le même grade et les mêmes fonctions, sans aucune hiérarchie^ et étaient aussi inscrits parmi les principales,

o 8« Les ailes de cavalerie et les cohortes auxiliaires étaient également munies d'un service médical.

(( 9« Enfin la marine militaire avait aussi un service de santé, dont on ne connaît pas encore l'organisation dans ses principaux détails. »

Mais M. Guardia, dans deux articles publiés par le Journal fjénéral de l'Instruction publique (19 et 2G mars 1868), a relevé un assez grand nombre d'erreurs qui s'étaient glissées dans les conjectures souvent ingénieuses de M. Briau. « Ces conclusions, dit-il, nous sembleraient plus plausibles, si eUes étaient corroborées par le témoignage irrécusable des textes. Ce n'est pas que les trente inscriptions recueiUieset commentées par M. Briau nous semblent suspectes ; mais nous croyons que l'épigraphie ne peut pas se passer des textes écrits et que les inscriptions doivent être contrôlées et commentées à l'aide des anciens auteurs. » — (I) Lampr., 47.

borassent, per civitates et agros patribus familias honestioribus divisit. » Cependant les généraux se préoccupèrent de plus en plus de l'étal sanitaire de leurs troupes, et Ton finit par réserver dans les camps un lieu de traitement pour les hommes, valetudinarium, et même un lieu de traitement pour les chevaux, veterinarium. Les médecins- eurent à leur suite, pour les aider dans leurs fonctions, des infirmiers dont Léon le Philosophe parle très-longuement, et qu'il appelle optiones valeludinarii {\). Derrière ces grandes corporations de fonctionnaires attachés aux légions venaient les différentes compagnies d'ouvriers travaillant au service de l'armée. Servius Tullius en avait attaché, dès le principe, deux centuries à chaque légion, et, sans leur donner d'autres armes que leurs instruments de travail, il les avait enrégimentés comme de véritables soldats. Avec les progrès de l'art militaire, et à mesure qu'on fit de nouvelles inventions, le nombre de ces employés s'accrut insensiblement : il y eut des maçons, des charpentiers, des forgerons, chargés de faire des logements dans les campements d'hiver, de construire des tours pour l'attaque des places, de fabriquer et de réparer les machines de guerre ; des mineurs, des pionniers, etc., etc., et môme des /ccticarii, chargés de porter les morts à la sépulture. Toutes ces compagnies, qui avaient leurs contremaîtres particuliers, étaient sous les ordres d'un seul chef général, nommé prœfectus fabrum» Cet officier, quoique inférieur en dignité aux autres préfets militaires, avait cependant un grade très-hono-

Page 1