CHAPITRE II
DES ARMES DES SOLDATS
1» Armes offensives : pilum ; diverses espèces de lances, de traits et d'épées. 2» Armes défensives : casques, boucliers, cuirasses.
La guerre est autant une défense qu'une attaque ; l'art consiste à porter des coups à l'ennemi et à parer les siens : de là deux sortes d'armes, armes offensives et défensives, arma et tela. Arma correspond au grec Sizla et désigne généralement les armes qui s'adaptent au corps pour le protéger, comme le casque, la cuirasse et le bouclier; tela, au contraire, correspond au grec péXr) et désigne en particulier toutes les espèces d'armes qu'on lance au loin , « quibus eminus pugnatur, TY)X£6oXa, » et en général toutes les armes servant à attaquer soit de loin, soit de près : <c Telorum appellatione omnia, ex quibus saluti hominis noceri possit , accipiuntur (1). » Ovide, en réunissant les deux termes dans le môme vers, montre bien la distinction que nous voulons établir :
Induere artna viros, violentaque sumere tela Rex jubet (2)
« Le roi ordonne à ses guerriers d'endosser leurs « armures et de prendre leurs javelots meurtriers. » Celte distinction servira de division à ce chapitre.
(1) Paulus, Sent, recept., V, iil, 2. — (2) Met., XI, 382.
COMPOSITION DE L'ARMÉE
Armes offensives.
DES ARMES DES SOLDATS
La plus redoutable des armes offensives des Romains était le pilum. Le pilum était Tarme nationale de leur infanterie, comme la baïonnette est l'arme nationale de notre infanterie française : « Pilum, dit Servius, proprie est hasta Romanorum, ut gœsa Gallorum, sarissa Macedonum. » Aussi les poètes latins ne distinguent-ils souvent les armées romaines que par les aigles et le pilum :
Signa, pares aquilas et pila minanlia pilis (1)...
Quorum agmina pilis
Atque aquilis utrinque micant (2).
Jamais les Grecs ne s'étaient servis d'une telle arme : aussi, la première fois qu'ils eurent à combattre contre les Romains, furent-ils effrayés des ravages faits dans leurs rangs par les blessures profondes et mortelles du pilum. « Nihil terribilius fuit, dit Florus (3), ipso vulnerum aspectu, quœ non speculis, neque sagittis, neque grœculo uUo ferro, sed ingentibus pilis, nec minoribus adacta gladiis, ultra mortem patebant; »
Il est étonnant qu il ne soit pas parvenu jusqu'à nous un seul spécimen authentique (4) de cette arme nationale; aucun monument ne nous en a
(1) Luc, Phcu's., l. — (2) VaL Flacc. , Argon., VL — (3) Flor., II, 7. — (4) Dans la Revue archéologique , février 1865, M. J. Quicherat, professeur à l'Ecole des Chartes, avait eu occasion de dire ce que n était pas le pilum. L'année suivante, dans un mémoire publié au XXIX' vol. de la Société des antiquaires de France, il a essayé avec succès la restitution de cette arme.
laissé l'image pour nous en faire comprendre la forme d'une manière bien exacte. Nous en trouvons, il est vrai, la description dans quelques auteurs : Polybe (1), Denys d'Halicarnasse (2), Végèce (3), qui rappelle veruculum, en ont parlé assez longuement, mais ils l'ont tous fait en termes différents : le fer et la hampe de l'arme sont tantôt plus longs, tantôt plus courts; le bois est tantôt long, tantôt carré : d'où nous pouvons conclure que le pilum eut des formes diverses à différentes époques (4).
Cependant sous toutes ces formes ce fut toujours un javelot lancé de près : le légionnaire ne s'en servait que lorsqu'il était sur le point d'en venir aux mains (5), comme le prouve cette expression de Végèce : « quum ad pila, ut appellant, venitur, et manu ad manum gladiis pugnatur. » La phrase
(1) L. \T, ch 21. - (2) Dion. Hal., V. - (3) L. I, ch. 20. - (4) Une arme qui, comme le pilum, a été d'usage pendant une longue suite de siècles, n'a pas manqué d'éprouver des changements dans sa forme. {Lindenschmit, lettre à M. Quicherat, dans la Revue archéologique du mois d'avril 1865.) — (5) Lorsque le pilum était lancé, dit M. Quicherat, le but où on l'adressait était le bouclier de l'ennemi. La distance était prise de telle sorte qu'il entrât de toute la longueur de sa pointe dans le bois ou dans l'osier dont la carcasse du bouclier était faite. Alors cette pointe, qui était faible, fléchissait par le poids du reste qui retombait à terre. L'homme atteint se trouvait bien empêché, ayant à traîner cette longue machine accrochée après lui. Il aurait secoué en vain son bras gauche pour s'en défaire. La pointe ne pouvait sortir que s'il la redressait ; et pour cela il faUait qu'il y mît les deux mains, c'est-à-dire qu'il déposât son bouclier, par conséquent qu'il se livrât à l'épée du soldat romain. « Quum ferrum se inflexisset, neque evellere, neque sinistra impedita satis commode pugnare poterant, multi, ut diu jactato brachio, praeoptarent scutum manu emittere. » {Cves., Bell. galL, i, 25.) — Vid. Plutarq., ViedeCamille,c. 41, et Tit.-Liv., VII, 23.
DES ARMES DES SOLDATS
COMPOSITION DE l'ARMÉE
suivante de Tite-Live en est une autre preuve : « Ne mora in concursu pilis emittendis, stringendisque inde gladiis foret, pila velut signo dato abjiciunt, strictisque gladiis cursu in hostem feruntur (1). » Et Lucain, en décrivant cette action, nous la fait encore mieux comprendre :
Ut rapido curso, fati suprema morantem Consumpsere locum, parva tellure dirempti... Pila parata diu tensis tenuere lacertis (2;.
Quelquefois môme on employait le pilum comme pique pour charger Tennemi (3) , mais cela était rare, et quand il fallait charger, on se servait plutôt de la vraie pique, hasta»
Sous le nom général de hasta on comprenait un assez grand nombre d'armes , ayant toutes à peu près la même forme, mais n'ayant ni la môme longueur ni la même pesanteur.
Il y avait d'abord la pique de cavalerie fort longue et fort pesante qui ressemblait un peu à la sarissa macédonienne (4). Elle avait souvent une bride en cuir, nodus, attachée au bois pour aider le cavalier à monter (5).
(1) Tit.-Liv., IX, 13. —(2) Luc, VII, 460. —(3) Strabon dit que les légionnaires se servaient du pilum pour charger en marchant serrés les uns contre les autres. (Géogr., X, page 448, éd. Didot.) Camille apprit à ses soldats à le brandir en le tenant à poignée afin de parer les taillades de la grande épée gauloise : « auroùs ik tous vryoar^ûra; c^t^aÇc roi; ùvooXç fia-xpolç
ràç KdTUfopà;, D (Plutarq., Vie de Camille, c. 40). Par une manœuvre un peu différente, le pilum fut employé aussi à larder les chevaux aux naseaux ou les hommes au visage. (Plutarq., yi€ de Pompée, c. 69.;— (4) Veg., III, 24. — (5) Sil. ItaL, 1, 318.
L'infanterie, de son cOté, avait deux sortes de piques, Tune appartenant à Tirtfanterie pesamment armée, et l'autre qui était l'arme des velites : selon Pline (1), la première avait été inventée par les Lacédémoniens, la seconde par Tyrrhénus. Elles étaient faites toutes deux de bois de frêne : nous voyons en effet que les poètes disent qu'on faisait des piques avec ce bois : et fraxinus utilis hastis, dit Ovide (2).
La première se composait de trois parties distinctes : la tête, cuspis (ai/jxiî), en bronze ou en fer; le bois, hastile (Sopo) ; et une pointe de métal au bout, spiculum (ffTupaÇ), qui servait pour la fixer en terre ou qui devenait la partie principale quand la tête était brisée. « Outre que cette pique, dit Polybe (3), par ce qu'elle a de plus solide et de plus ferme, est susceptible de frapper d'abord avec justesse et précision, l'autre bout, qui est ferré, peut aussi porter des coups ni moins certains ni moins forts. » On la lançait quelquefois comme un javelot : alors, pour aider à la lancer, on la munissait d'une courroie, hasta amentata, amentum, ou d'une poignée fixée sur le bois, hasta ansata.
La seconde, qui était employée par les troupes armées à la légère, et qu'on nommait pour ce motif hasta velitaris (Ypoacpo;), est décrite par Polybe. a Le bois, dit- il (4), a généralement deux coudées de long et un doigt d'épaisseur. La pointe, qui a une palme, est tellement acérée et effilée que dès le premier coup elle se recourbe et que les ennemis ne peuvent la renvoyer. Sans cela, ce serait une arme aussi bien
(1) Plin., VII, 57. - (2) Met., X, 93. ~ (3) VI, 25. — (4) VI,
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faite pour l'adversaire que pour celui qui s'en sert. » Les Romains possédaient d'autres piques ou javelots : la falarica, qui avait les dimensions les plus grandes , une immense tête de fer et un bois fort chargé vers le liaut d'une masse de plomb circulaire(l);leso/i/errMm,qui, comme l'indique sonnom, était tout en fer massif, le manche comme la pointe; le sparum et le rumex, dont le manciie était en bois et dont la tète de fer, terminée en pointe aiguë, était surmontée d'une lame courbée en forme de croc.
Si nous considérons les lances des alliés et des peuples barbares qui furent, à une certaine époque, admis dans les armées romaines, nous voyons la framea , à la tête de fer courte et aiguO, le javelot des Germains (2); la ma^eris, javeline au large fer usitée chez les Belges (3) ; la rhomphœa ou rumpia (^acpaia), pique d'une longueur prodigieuse dont s'armaient les Thraces (4); la cateja, dont se servaient les Gaulois et les Germains, à laquelle était attachée une longue corde comme au harpon (5) ; et le gœsum (6), trait de fer massif, d'origine gauloise, et qu'employaient quelquefois les Romains eux-mêmes (1).
D'autres javelots et d'autres sortes de traits étaient lancés par les machines de guerre : tels étaient les trifaces, lancés par la catapulte; les falancœ, entourées d'étoupe pour incendier les tours ; les mal-
(1) Tit-Liv., XXXIV, 14. Isidore de Séville définit ainsi cet instrument : « Falarica est telum ingens, torno factum, habens ferrum cubitale et rotunditatem de plumbo in modum spheraî in ipsa summitate. [Or'uj., XVII, c. 7.) — (2) Tac, Genn., 6. — (3) Cœs., Bel. G., 1, 26. — f4, Aul. Gel , X, 25; Tit.-Liv., XXXI, 29. — (5) Isid., Orùj., XVIII, vu, 7.— (6) Beaucoup d'auteurs n'emploient ce mot qu'au pluriel CVirg.,Cic.). - (7) TiU-Liv., VIII, 8.
DES ARMES DES SOLDATS
hi
leoli , les tragulœ^ etc. Mais ne nous occupons pour le moment que des armes portées par les soldats eux-mêmes.
Quand ceux-ci , marchant à l'ennemi , avaient lancé, comme nous venons de le voir, leurs javelots et même leurs piques, il ne leur restait, dans la mêlée, pour armes offensives , que leurs épées ; l'épée était donc pour eux une arme principale; il yen avait de différentes sortes. La spatha (cTraOti) était une large et longue épée à deux tranchants, à pointe très-aiguë (1) et l'on appelait semispatha unespatha moitié plus petite que l'ordinaire (2). La ligula était un petit glaive en forme de langue dont se servaient les soldats romains dans l'origine. Le clunaculum n'était pas plus grand, et s'appelait ainsi, dit Festus, parce qu'il était porté par derrière, « quia ad clunes dependet (3). » Une autre sorte de glaive court, le parazonium (TiapaJiojviov), était porté par les tribuns plus comme marque de distinction que pour l'usage réel (4). Les officiers généraux et même les empereurs, pour indiquer leur pouvoir de vie et de mort, portaient aussi au côté gauche et sans fourreau, une dague courte, à pointe aiguë, tranchante des deux côtés, nommée pugio {if /i^i^i^io^), o\xpugiunculus{^). Mais l'épée ordinaire , l'épée du légionnaire était le gladius.
Le gladius, que les poètes appellent ensis, dans l'origine ressemblait au Si'cpoç grec. Il avait une lame en forme de feuille, pas de garde, mais une courte
(i) Veg. II, 15; Tac, Ann., XII, 35. — (2) Veg., II, 15. — (3) Aul. Gel., X, 25; Isid., Orig., XVIII, vi, 6. - (4) Mart., XIV, 32. — '5) Val. Max., III, v, 3; Tac, Hist., III, 68; I, 43.
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barre transversale à la poignée : il était long d'un demi-mètre. Les Romains s'en servirent jusqu'au temps d*Annibal ; mais, à cette époque, comme nous le dit Polybe (1), ils adoptèrent pour leur gladius la lame espagnole où celtibérienne, qui avait un tranchant droit, et qui était plus longue et plus pesante que celle des Grecs (2). On appelait capulus la poignée du gladius, qui était faite de bois ou d'os, et quelquefois enrichie d'or et d'argent; mora la garde qui, tout en protégeant la main, empêchait la lame de pénétrer trop avant; et mucro la pointe môme de l'épée, par opposition à cu^pis, pointe de la lance (3). Le gladius était enfermé dans un fourreau, vagîna (ÇicpoÔTÎxri, xoXeo;), qui était fait ordinairement de bois, et quelquefois peut-être de cuir, comme semble l'indiquer le nom grec xoXeo;, culeus. Ce fourreau, pour les tribuns et les officiers supérieurs, était attaché au côté gauche à un cinctorium, ceinturon qui entourait la taille ; et, pour les soldats, il était suspendu au côté droit, à un balleus ou balteum (TeXa(xtov), baudrier passé sur une épaule et sous l'autre, et attaché sur le devant par une boucle (4). Toutes ces épées appartenaient en propre aux Romains : quelques soldais alliés ou barbares en portaient d'autres qui leur étaient particulières. Telles étaient la faix, nommée aussi ensis falcatus ou hamatus, et qui ressemblait beaucoup à une faucille, à cause de l'extrémité supérieure de la lame qui était fort courbée (5); la machœra ((xa/aipa) , à un
(i) Pol., YI, 23. — (2) Florus, II, 7,9- (3) Virg., jEn., II, 449; X, 506; Tac, Ann., II, 21. — (4) Quint., XI, 3, 140; Virg., ^ti., V, 314. — (5) Cic, Mil., 33; Ov., Met,, I, 718; IV, 726; V, 80.
seul tranchant, faite plutôt pour couper que pour percer, et ayant une grande analogie avec le couteau de chasse, culter venatorius (4), et la sica^ dague très-pointue, à lame recourbée, l'arme nationale des Thraces, mais qui était généralement regardée par les Romains comme l'arme d'un brigand et d'un assassin plutôt que comme celle d'un soldat (2).
Nous ne parlerons pas des différentes sortes de haches, de la securis, de la dolabra, de la bipennis : les Romains s'en servaient pour faire des palissades, creuser une mine, forcer les murs d'une fortification, mais presque jamais pour frapper directement leurs ennemis (3).
Nous ne nous arrêterons pas non plus sur les jnuHces ferrei et les iribuli, instruments faits de quatre pointes de fer, que, dans l'ancienne tactique, l'infanterie jetait à terre pour empêcher la cavalerie d'avancer et mettre les chevaux hors de combat (4).
Quant aux arcs, qui étaient de deux sortes, arcits patulus, arcus sinuosus^ et quant aux frondes, funda, fustibaluSy qui lançaient des pierres et des balles de plomb, glandes, nous ne les nommons que pour rappeler combien ces armes étaient peu employées par les Romains eux-mêmes : c'étaient principalement les auxiliaires qui s'en servaient. César, par exemple, dans la guerre civile, avait trois mille archers, mais c'étaient des Lacédéiiioniens, des Cretois, des Asiatiques du Pont et de la Syrie (5). Les
(1) Plaut., Mil , II, 5, 51; Suet., Claud., 15. — (2) Val. Max., III, 2, 12; Cic, Ca^, II, 10; Isid., OHg., XVIII, 6, 8. — (3) Juv., VIII, 248; Til «Liv., XXI, 11; Isid., Orig., XVIII, 9, 11 . - (4) Val. Max., III . 7, 2 ; Veg., III, 24. — (5) Caes., Bel, civ.y III, 4.