‹ De la misère, de ses causes, de ses effets, de ses remèdesChapitre 19 sur 126 · MISÈRE PUBLIQUE ET PRIVÉE · texte numérisé non relu

MISÈRE PUBLIQUE ET PRIVÉE

Il continue à iravailjer en perle , s'endettant de plas en plus, ou suppléant au bas prix de ses journées par la vemç successive dès objets qurcompôsent son chétif mobilier. . ' Il ôontînue a'insi jusqu'à ce que la maladie vienne arrêter ses efforts et consommer sa perte.

Si le nombre dés ouvriers misérables est grand, leur influence 'pernicieuse sur le sort de leurs camarades est plus sensible 'et plus rapide. Mais' la présence d'un seul indigent peut suffire' pour changer le salaire du travail et faire descendre le prix des journées aç-dessoiis du taux qui permet à Touvrier de vivre.

La dépense d'une famille* vivant avec économie et se contentant du strict nécessaire peut être, dans certaines circonstances, évaluée à 30 sous par jour; tout travail journalier qui sera payé cette somme fera vivre la famille de rUonime qui s'y livrera. Un atelier de dix hommes fera donc vivre dix familles aussi long-temps que les journées se soutiendront au même prix. S'il ne se trouve dans le pays aucun ouvrier dans la misère, les journées resterontéternellement au prix de 30 sous ou au-dessus, puisqu'elles ne peuvent descendre au-dessous, sans constituer l'ouvrier en perte. Or, le travail en perte est la destruction de l'avenir ; il ne peut être accepté que par ceux dont l'avenir est déjà détruit et qui ne songent plus qu'aux besoins. du moment présent.

L'ouvrier qui n'est pas réduit à la dernière exM*émité répousse le travail à perte ; lé misérable l'accepte, parce que, tout en rendant sa ruine plus certaine, il la retarde de quelques jours.

Qu'un seul ouvrier, poussé par la misère , vienne donc offrir ses services au prix de 25 sous par jour, le capitaliste les acceptera sans hésiter, parce qu'il y verra pour lui une économie. Mais , comme l'atelier ne peut occuper que dix hommes , pour installer son nouveau travailleur à 25 sous , il renverra un des anciens qui travaillait à 30. Celui-ci pourra chercher du travail ailleurs ; mais , s'il ne réussit pas

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à en obienir; si un manque d'intelligence, ou des liens de famille , ou louie autre cause , le dëlourneni de ce parti , il s'en offre à lui un second qui n'est que trop habhueHeraeDt employé par les classes pauvres. Il retourné chez le mattrt qui Pa congédié et lui offre pour 25 sous sa journée. Le maître s'empresse de le réintégrer dans son ancien emploi ; mais il fait pour cela sorUr un des ouvriers qu'il payait 6 sous de plus. Celui-ci, se trouvant sans ouvrage et dans une position identique à celle de celui qui l'a remplacé , prend assea souvent le même parti que lui ; en offrant ses services au rabais, il déplace encore un travailleur qui< se voyant à «on tour sur le pavé, se Ure d'affaire par la même méthode. .

Il n'y a pas de raison pour que le mouvement s'arrête avant que tous les ouvriers se soient mis au travail pour 25 sous par jour; il n'y a pas même de raison pour qu'il s'arrête après : tant qu'il y a onze prétendans et seulement dix emplois à donner, il s'établit une concurrence au rabais qui plonge tous le§ rivaux dans la plus affreuse dé-

tresse*

Quelle a été la cause première de leur malheur commun? ia présence d'un seul misérable. Nous avioas donc raison de dire que la misère était contagieuse ; il ea est de même des vices qu'elle crée.

La misère privée se termine assez fréquemment par la mon de cehii qui en est atteint

L'homme robuste et dans la force de l'âge succombe sou^ vent sons une série trop prolongée de maux $ mais c'est sur* tout pour le premier âge qiw la misère est mortelle. Les relevés des tables de mortalité nous apprennent que les décès sont bien moins nombreux parmi les enfaus apparte^ nant aux classes riches que parmi les enfass appartenani aux classes pauvres. Les classes pauvres Indiquées par ces relevés comprennent indifféremment les familles qui sont dans In souOhince et celles qui sont tombées dans la misère ; on ar-

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riveraîl à des résultais bien piQs tranchés encore, si Von comparait la morialilé des familles riches avec tes perles éprouvées par les misérables seuls.

(.es résultats eiiiirémes de la âiisère privée sont la mort, la folie et le suicide. Si Ton parcourt les différentes maisons d'aliénés, soit au-^dedans de la France^ soit au dehors, on trouvera partout la folie amenée par quatre causes prédominantes : l'amour, les spiritueux, l'orgueil déçu et la misère. On retrouvera lesmémes causes, si l'on veut remonter à l'origine des suicides qui deviennent plus nombreux de jour en jour ^ et^ si l'on pouvait remonter à la cause primitive et éloignée des maladies les plus meurtrières, on y trouverait encore fréquemment les quatre mêmes causesi détruisant la santé et la vie sous mille formes inaperçues.

Le suicide a été diversement jugé suivant les temps et suivant les peuples ; les uns l'ont regardé comme le née plu9 ultra de l'héroïsme; les autres ont cru y voir un déftiut complet de courage ; d'autres , enfin , l'ont accueilli avec indifférence, comme une manière de sortir de la vie qui ne valait ni mieux ni moins que les autres issues.

Ce n'est pas ici le lieu de l'examiner sous le point de vue moral : nous nous occuperons seulement de ses résultats positifs. Le suicide est surtout redoutable en ce quMl soustrait celui qui l'a résolu à l'action des différons mobiles qui influencent ordinairement la conduite des hommes. Il n'y a plus de prise sur celui qui compte se donner prochainement la mort : les récompenses et les punitions ne l'atteignent plus \ pour lui l'opiDion publique n'a plus de poids, l'avenir n'a plus d'attraits, là loi n'a plus de glaive.

L'homme qui a. résolu de mourir se promène isolé au milieu d'une société à laquelle il n'appartient plus : il demeure étranger à tout ce qui s'agite autour de lui : il conserve sa volonté pourtant et aussi sa force d'action ; mais l'emploi n'en est plus réglé par la foi , par la crainte ou par l'espé-

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raoee. Il a secoué toute espèce de joug ; il peut tenter de grandes actions comme aussi des crimes immenses ; quoi qu*il fasse H ne vit plus de la vie commune, et c'est d*un autre principe que dérivent ses actes, principe qui écbappe à toute espèce d'appréciation, comme ses résultats à tou* te espèoe d'obstacles. Au nombre des effets du dégoût de la vie suivi du désir de la quitter, on doit compter le régicide qui n'est le plus souvent qu'un suicide accompagné.

La mon , la folie et le suicide ne sont pas encore les plus tristes résultats de la misère privée: bien que ces trois genres de fin soient une triste conclusion de l'existence, ils sont une conclusion pourtant ei, à considérer les choses du point de vue purement humain, ce qu'il y a de pire dans l'extrême souffrance, c'est sa prolongation. La preuve que telle est l'opinion générale, c'est que les mœurs sont considérées comme adoucies dans les pays où l'on a supprimé la torture, tout en conservant la peine de mort.

Mais une prompte fin n'est pas toujours accordée au* misérable : lors même qu'il n'a plus nul soulagement à attendre, son existence se prolonge sans consolations , sans adoucissement, sans espérance. Nous ne reproduirons pas ici les efiroyables tableaux qui se sont déroulés souvent dans Thlstoire des peuples ; nous voulons seulement rappeler, d^ns l'intérêt des Indigens, que la misère fait précéder la mort des supplices les plus cruels et les plus prolongés. Il se trouve dans les hautes classes une foule d'hommes qui mé^ prisent la mortel qui disent :(i ce n'estaprès tout qu'un mauvais quart d'heure à passer.^ Cesmêmes hommes cependant redoutent la souffrance ; il importe donc de leur rappeler la longue filière de maux que doit traverser le misérable, avant d'arriver au repos qu'il appelle souvent dans ses douleurs.

L'immoralité résulte fréquemment de la misère privée f néanmoins il n'en est ici question que pour mémoire. Elle sera décrite parmi les résultats de la misère publique qui la

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