‹ De la misère, de ses causes, de ses effets, de ses remèdesChapitre 20 sur 126 · MISËBE PUBLIQUE ET PRIVÉE · texte numérisé non relu

MISËBE PUBLIQUE ET PRIVÉE

produit dans une proportion p)us forte et avec des formes plus caractérisées.

La misère publique n'est autre chose que la misère privée appliquée à un grand nombre* d'individus : lorsque plusieurs misères privées se trouvent rapprochées Tune de l'autre, elles se communiquent réciproquement une augmentation d'intensité, de même que des charbons ardens se renvoient l'un à l'autre une augmentation de chaleur. Lorsque rien n'interrompt cette série de réactions malfaisante. , des provinces entières deviennent un vaste foyer de douleur et de misère. Il est trop tard alors pour secourir efficacement le pauvre ; les soulagemens qui lui sont apportés peuvent calmer ses douleurs morales, en lui faisant voir qu'il n'est pas complètement abandonné ; mais le résultat physique est nul et le fléau se termine ordinairement par la mort d'un grand nombre de ceux qui en ont été atteints.

Tons les genres de souffrance peuvent résulter de la misère publique; la faim, le dénuement en sont la conséquence et les premiers symptômes, mais les maladies les plus meurtrières ne tardent pas à venir à leur suite ; la mortalité sous toutes ses formes double et triple sous l'action de la misère. On ne peut pas dire précisément que tous les morts soient morts de besoin; mais les privations prolongées et diverses, une nourriture malsaine et insuffisante, l'inquiétude d'esprit et la crainte de l'avenir développent des maladies que des corps en meilleur état dussent constamment repoussées: les plus légères atteintes deviennent mortelles pour des constitutions épuisées et, si la misère n'est pas l'occasion, elle n'en est pas moins la cause réelle de la mort.

Nous ne présenterons pas le triste tableau de toutes les douleurs; à quoi bon renouvelerdes peintures repoussantes, qui n'ont été que trop souvent reproduites! Nous dirons seulement quelques mots des effets moraux de la misère.

Lorsqu'elle est arrivée à son entier développement , les âmes n'en sont pas moins profondément atteintes que les

2^ MISÈAIÎ PUBLlQUft Et PRIVÉE.

corps : chez quelques-uns , toute Teriu , tout seolimeDi pa-^ raissent éteints , aussi bien que toute énergie : on expose les enfans , on les mène perdre dans quelques villes éloignées. Les fivres et Targent paraissent choses si précieuses qu'on ne croit plus pouvoir les payer trop cher ; les seniimens de famille demeurent oubliés : le droit du plus fort domine seul autour du foyer domestique i tes pères enrôlent leurs fils; les mères vendent leurs filles.

La desiructiou des propriétés , le vol et l'assassinat ne paraissent plus que des crimes secondaires. Le meurtre d'un étranger eoùte moins au coMir de l'bomme que le sacrifice de ses propres enfans $ lorsqu'il prend ce dernier partit on peut être ceruiin qu'il eût préféré le premier, s'il ne lui eût manqué une de ces deux chosesi le courage ou l'oecasicm.

Il se iroutre toi^ours dans ces masses démoralisées des hommes doués d'une énei^ie plus puissante ou d*une probité plus robuste qui se conservent purs de tout excès et meurent sans s'éfre souillés; mais en général Taugmenta* tion des crimes suit infailliblement celle de la misère. Le besoin ne pousse pas seulement les pauvres à se rendre criminels pour le satisfaire ; il parvient quelquefois à fausser certains points de lenr Jugement et à leur faire faire le mal avec la ferme conviction qu'ils font le bien. Les associations irlandaises des whUebo^s en ont donné de nombreux exemples; Ils massacraient souvent sans tirer aucun profit de leurs crimes. En Angleterre , d'innombrables incendies ont été causés par la malveillance. Que pouvait-il en revenir à leurs auteurs? rieu autre chose que d'être pendus.

Une des circonstances qui paraissent rendre la misère particulièrement insupportable à l'homme, c'est de n'en pas connattre l'auteur et de n'avoir pas de vengeance à exercer. Ce fait est si vrai que les misérables ne manquent jamais de chercher autour d'eux un coupable auquel Us puissent demander compte de leurs souffrances ; lorsqu'ils n'en trouvent pas, ils en supposent un et le mal qu'ils lui font leur parait

MlSÂtlB PUBLIQUE ET PRIVÉE. 25

uo adoucissemem considérable a celui qu'ils éprouvent. Une lelle disposilion d'esprll ne peut en aucun cas être excusée ; mais elle doit être notée comme fait ; on la retrouvera écrite en lettres sanglantes à chaque page de Thistoire : les Tamines ramènent inrailliblement la vieille et absurde fable des accapareurs : le choléra a fait tuer dans des villes très civilisées des citoyens inôflfensib qu'on transformait en empoisonneurs. La souJSRrance prolongée ôte souvent à l'homme la bonté du cœur et la droiture de l'entendement ; les choses ont été ai Asi ordonnées pour faire participer les classes riches aux maux que la misère inflige aux pauvres. La détresse du prolétaire ignorant peut être due S Tincurie ou à l'incapacité de ceux qui le dirigent : les classes éclairées doivent voir pour lui^ tandis qu'il travaille pour elles ; si, par distraction ou même par impuissance, elles le laissent toûiberdans l'abtme,' il n'y descendra pas sans entraîner avec lui quelques portions de la fortune publique. Que Dieu me garde de le disculper ! je me contente de constater ce qui est et, comme il n'y a rien d'inutile dans Torganisation de notre monde, Je crois pouvoir interprélerainsi une disposition delà providence qu'il serait peut-être assez diOfcile d'expliquer autrement.

Ce serait ici le lieu de développer l'action réciproque des hautes classes sur les basses et des basses classes sur les hautes, si un pareil examen ne sortait pas cémplètement du cadre où nous devons nous maintenir. Nous ne quitterons pas le terrain* de la bienfaisance pour nous lancer dans le champ immense de la politique; il ne sera pas inutile cependant dlndiquer en peu de mots le poiût de contact entre ces deux sciences et d'en établir la séparation d'une mabière complète et précise, afin de n'être plus obligé d*y revenir.

La misère publique ne peut être Tétat normal et habituel d'une nation; toutes les fois qu'elle le devient, elle indique dans le corps social une maladie grave et profonde qui pronostique des révolutions prochaines. Ces révolutions peuvent s'opérer en quatre formes différentes.

26 III8ÈBB PUBLIQUE ET PBIVÉE.

Si la naiion tout entière est sans ressort et sans intelii gence, elle ne se relèvera pas elle-même ; il lui arrivera du dehors ce qu'elle ne peut pas trouver au dedans. Une race plus puissante viendra lui demander ou lui prendre une portion de son soï. Cette race lui apportera en échange des lumiëres et de l'énergie, et peut-éUre, en résultat, le vaincu au|ra-t-il beaucoup gagné à la conquête.

Si les hautes classas seules se sont dépravées et abàuirdies et qu'il existe au-dessous d'elles une couche plus saine et plus vigoureuse, si une bourgeoisie éclairée est prête à remplacer une noblesse décrépite, l'état social se modifiera par un changement d'aristocratie, ce qui n'est qu'une conquête partielle opérée par des nationaux.

Enfin, si le vice existe dans les classes inférieures, si elles refusent l'activité et le travail comme le faisaient, par exemple, les Romains sous les empereurs, une imporiaiion ou un déplacement, sous forme de colonie militaire ou sous toute autre dénomination, remplacera, par une population saine, une population gangrenée.

Mais si une misère partielle et stationnaire provient de la faute des lois et des coutumes plutôt que de la faute des hommes^ si elle existe sans progrès, de longue main et comme une sorte de péché originel dans un pays pourvu de lumières suffisantes et dont les hautes ou moyennes classes soient aptes à conserver le gouvernement, elle sera pacifiquement combattue et détruite par des mesures habiles et de sages institutions.

Les trois premiei^s cas rentrent évidemment dîtns le domaine de la politique; c'est dg dernier seulement qu'il sera question dans les chapitres suivans.

Page 1