‹ De la misère, de ses causes, de ses effets, de ses remèdesChapitre 26 sur 126 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

CHAPITRE n

Des hauts salaires ei des bas salaires.

Les économistes se sont presque tous occupés de l'importante question des salaires; on la trouvera traitée avec tons les développemens possibles et dans les sens les plus divergens par une foule d'écrivains philosophes, religieux ou philantropes.

Au milieu des raisonnemens les plus variés et des conibi-

DES HAUTS ET BAS SALAIRES. ;i5

naisons les plus muUipliées, on voit dominer deux systèmes diamétralement opposés, autour desquels les auteurs se sont groupés comme autour de deux bannières ennemies.

Les uns veulent que les salaires soient très bas, les antres veulent qu'ils soient très élevés.

Les premiers disent : ce II n'y a pas aujourd'hui d'industrie c( possible sans le bon marché ; si vous ne produisez pas avec » une excessive économie, d'autres livreront les mêmes marte chandises que vous à un prix plus bas, et les consommaa teurs vous laisseront sur le marché , pour s'attacher exc( clusivement à un vendeur moins exigeant. Comme une a différence de prix extrêmement minime détermine iufail- « liblement l'acheteur, on ne peut négliger aucun moyen de <c diminuer les frais de production : une seule omission douce nerait un avantage évident à la concurrence et rendrait a inutiles vos efforts sur tous les autres points. L'économie « doit donc être générale et frapper indistinctement tous les (c instrumens de production , sans examiner s'ils sont doués (( ou non de la faculté de sentir, ni s'ils appartiennent au <c règne minéral ou au règne animal.

<c Or, le salaire des ouvriers étant une des principales « dépenses dé la production agricole ou industrielle, sa ré- « duclion est une nécessité fâcheuse « mais inévitable. Si <c sur toute la surface du globe les nations s'entendaient ce pour maintenir les salaires à un taux déterminé, le bon- <c heur général y gagnerait peut-être; mais il suffît qu'un ce seul peuple se mette à diminuer le salaire de ses travailce leurs pour que tous les autres soient forcément amenés ce à en faire autant ; la réduction du prix des journées de-> a vaut en effet amener une diminution sur le prix de revient cr de l'objet produit et par suile sur la valeur vénale , les tt consommateurs le préféreront sans nul doute.

a Eclaircissons ceci par un exemple.

c( Un tonneau de pommes de terre se vend 3 francs sur a certains marchés : supposons que la main-d'œuvre entre

a pour nioilié dans cette somme , dont Taulre moitié repré^ « sente les frais d'engrais , de semence et de loyer de la ce terre ; si le prix des journées est de 1 fr. 50 cent, dans le ce pays , une journée d*homme aura donc été consacrée à la a production d'un tonneau de pommes de terre t maintenant^ a si l'on trouve moyen de réduire de 80 à SO sous le prii de ce la journée , les autres frais demeurant tous les mêmes « a on aura obtenu les pommes de terre et on pourra les « livrer au marché à 2 fï*. 50 cent, au lieu de 3 fr. Il ne peut a y avoir de doute qu'à ces conditions elles seront préférées ; a force sera donc d'adopter partout la méthode des journées tt réduites ou de renoncer à la vente des pommes de terre , a puisque personne n'en demanderait une seule au prix su* a périeur à celui de 2 fr. 50 cent, le tonneau.

<c Le bas prix des journées peut, à la vérité , produire plus ce ou moins de gène dans la classe nombreuse des ouvriers; a mais aussi cela vous mettra en état de soutenir, sur tons <( les marchés , la concurrence de l'industiie étrangère, d

Les partisans des salaires élevés répondent : a A quoi ce vous servira de soutenir partout la concurrence de l'étran* ce ger, si vous le faites aux ft*ais de vos nationaux et aux ce dépens de leur bonheur et de leur aisance? Quel est le «e but que vous vous proposez, si ce n'est pas la prospérité « générale? Or, vous n*y arriverez pas, si vous augmentez ce la misère publique. Le bonheur de l'humanité est, assuce rément , ce que vous avez en vue ; ch bien ! vous le rendez m impossible, si vous créez partout une détresse générale a et permanente. » Nous aborderions l'examen détaillé de ces deux propositions, s'il était possible de le réduire à des proportions raisonnables et s'il ne devait pas nous entraîner dans des développemens trop étendus. Il faut observer du reste qu'elles n'ont pas dans Tapplication toute Flmporlance que paraîtrait leur donner leur simple énoncé. Dans les pays libres, on ne peut pas contraindre l'ouvrier à travailler audessous d'un juste salaire; il existe, il est vrai, des moyens de

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Ty amciier, mais seulement pour un laps de temps assez court et toujours de son consentement.

Sous les gouvernemens absolus , rindustrie est ordinairement peu développée , et ce ne sont pas ses abus , mais son absence qu'il y a lieu de redouter.

Les salaires s'élèvent ou s'abaissent ordinairement par la forcedescboseset, bien qu'il soit le plus souvent facile de prévoir leurs variations, il est presque toujours impossible de les diriger (i). Ce n'est qu'en examinant des opérations commencées qu'on peut se rendre compte de leurs résultats; et les gouvernemens les plus puissans ne peuvent exercer sur les salaires l'influence la plus légère, s1l ne s'y prennent longtemps à l'avance et s'il ne donnent l'impulsion aux entreprises qui ne sont pas encore entamées.

Pour revenir aux deux questions qui ont été posées plus haut sur les avantages respectifs des salaires bas ou élevés, nous ne nous occuperons point de leurs dissidences ; nous chercherons au contraire par quel côté elles se rapprochent, et si nous trouvons une proposition capitale sur laquelle tout

(i) Ce serait Ul le lieu d'examioer les belles théories de Mallhus dont Tapparition a causé parmi les âmes sensibles une espèce d'insurrection intellectuelle ; la lecture de son ouvrage aurait promptement calmé les esprits, si les clameurs de la multitude n'avaient ôté aux uns tout désir d'examen, et si trois volumes à digérer n'avaient un peu effrayé la paresse de quelques autres.

Aujourd'hui les préventions sont considérablement calmées et les gens instruits ne voient plus dans son ouvrage qu'une collection précieuse de fait exacts, liés entre eux par une doctrine neuve et vraie. L'auteur d'un mémoire sur la Chanté, présenté il y a long-temps à l'Académie en donne un extrait que je ne pourrais que répéter. Je n'en ferai donc plus aucune mention.

Tajouierai seulement ici , par circonstance , que ce mémoire a été pour moi une pierre d'achoppement constante , pendant que je travaillais à cet écrit. Je ne voulais pas reproduire ce qu'il avait dit beaucoup mieux que je ne pourrais le faire , et cependant je me rencontrais à chaque instant sur le même terrain que lui , et avec les mêmes doctrines à présenter. La misère ne touche pas par tous les |M>inls à la charité, mais la charité touche par tous les points à la misère.

oS DES HAUTS RT BAS SALAIRES.

le monde soit d'accord, ihmis la prendrons pour poini de départ et pour base du système qui sera bientôt développé. Les partisans des salaires élevés n*ont assurément pas le désir de constituer en perte le capitaliste et les cheb d*în<dustrie qui emploient et paient des ouvriers. Ils veulent bien que les bailleurs de fonds s'enrichissent, mais à condition que les hommes dont le travail crée leur opulence ne seront pas sacrifiés comme des iostrumens inanimés qui s'usent et se détruisent au service de leur propriétaire.

Les partisans des bas salaires ne veulent point la misère et la ruine de Touvrier; mais ils regardent la conservation et Taccroissement des capitaux employés comme une condition iine qxiâ non de la continuation du travail. Ils pensent que si un chef d'entreprise se trouvesoumis à des frais trop considérables et perd sur son exploitation, il la suspendra infailliblement, et alors les ouvriers, au lieu d'obtenir de lui un salaire médiocre , n'en obtiendront plus aucun &alaire; or mieux vaut, disent-ils , être mal payé que de n'être pas payé du tout.

Le débat roule donc en entier sur cette supposition assez gratuite que toute industrie doit laisser en souffrance une partie quelconque de ceux qui s'en occupent ; ce point une fois admis, on peut rechercher aussi longuement qu'on le désire sur lesquels des ouvriers ou des maîtres la perte doit être rejetée ; mais il existe une question préliminaire à vider : est-il nécessaire que l'industrie constitue en perte ou les travailleurs ou les directeurs des travaux?

Les idées vraies en matière d'industrie ne sont pas encore assez généralement répandues pour que les plus élémentaires mêmes soient admises sans conteste. Nous voyons souvent ériger en principe d'énormes hérésies économiques qui non -seulement passent en conversation, mais encore se produisent en lettres moulées et prennent gravement possession des journaux et des revues.

Il s'est trouvé des écrivains qui, confondant les effets de la

coocurrenoe avec ceux do commerce, ont dit: «L'industrie « ne crée rien, seulement elle déplace : elle n'influe pas sur « la masse des richesses; mais elle fait passer dans les mains « de Tun ce qui était entre les mains de l'autre : un perfection- « nementqui donne la vogue aux produits d'une manufacture « TAte nécessairement à une masse égale d'autres produits. « Ainsi le bénéfice de la production a changé de forme et de « pmpriétatre ; il n'y a rien de plus qne cela. s>

S^l en était ainsi, l'industrie serait un jeu de hasard ou d'adresse d'où l'on ne pourrait jamais retirer au-delà de l'enjeu qui aorait été déposé sur la table ; alors ce qui serait gagné par l'un devrait nécessairement être perdu par l'autre ; mais l'industrie n'est point un tapis vert improductif de sa nature et sujet , en outre , aux refaits. C'est une terre abondante et fertile, toujours prête à donner ses fruits et à multiplier au centuple le grain que le laboureur lui confie ; mais en agriculture il ne suffit pas , pour recueillir des gerbes , de jeter sur le sol quelques grains de blé , il faut encore semer en temps utile et sur un terrain préparé suivant les règles de l'art. Le cultivateur qui les ignore perd ses semences et ses soins ; il en est de même de l'industriel sans lumières; une foule d'entreprises malhabilement ou malhonnêtement conçues se sont trouvées dès leur début frappées d'impuissance et, le lendemain de leur création, la question était de savoir qui en supporterait les frais. Mais ce n'est pas sur des cas malheureux et exceptionnels que l'économiste doit raisonner, pas plus que l'agronome ne doit compter spécialement et exclusivement sur les trombes et sur la grêle. Il y a deux sortes d'entreprises , celles qui donnent un bénéfice net et celles qui rendent une perte sèche. Les premières seules doivent être suivies, et dans leur direction on ne doit, sous aucun point de vue, tenir compte d'autre chose que du produit net. C'est ce qui sera démontré dans le chapitre suivant; mais avant de clore celui-ci , achevons de faire parfaitement comprendre ce qu'est

le salaire pour Pouvrieri et dégageons surtout les idées de salaires des idées de bienfaisaoce et d'aumôue avec lesquelles on les a trop fréquemment mêlées, au grand détriment de la société et en particulier de la classe ouvrière.

Le salaire est le prix du travail que pent vendre un ouvrier. Si un industriel veut eiploiter, par exemple, une mine de charbon de terre , il lui faut d'abord la mine elle-même, puis du bois pour consolider ses galeries, des machines pour en épuiser les eaux, des outils pour extraire le char^ bon et enfin des ouvriers pour mettre le tout en mouvement ; eb bien , le travail des ouvriers est poiur lui une dépense de même nature que Tachât des sondes et des chaudières à vapeur.

On n*a sûrement pas Tidée qu'il doit faire la charité aux propriétaires de forêts et aux constructeurs de machines , on doit penser de même qu'il ne la fait pas aux ouvriers. L'idée d'aumône emporte nécessairement avec elle une idée de dépendance et de dégradation; il n'en est pas ainsi du salaire : l'homme qui vend son travail et qui le livre ne contracte pas d'obligations envers celui qui l'achète et le paie ; qu'il s'établisse entre eux des rapports de confiance et de bonne .volonté mutuelle , c'est ce qu'on ne saurait trop désirer et c'est ce qui a lieu le plus souvent. Si Touvrier reçoit, en dehors de son salaire, de bons conseils et de bons traitemens, qu'il en soit reconnaissant, rien de mieux; mais il ne doit à son malire aucune gratitude pour le fait même du salaire, pas plus qu'il n'en devrait à l'homme auquel il aurait vendu une propriété mobilière ou territoriale : une fois le marché exécuté de part et d'autre, une fois Tobjet livré et l'argent reçu en échange, tout est terminé entre l'acheteur et le vendeur.

C'est donc à tort et par une sorte de réminiscence mal placée de l'esclavage et de la féodalité qu'on a voulu souvent, d'une part, imposer aux capitalistes la charge de ses ouvriers dans les temps difliciles et, d'autre pari, grever

DES HAUTS ET BAS SALAIRES. Ui

Toiiyrier d'une dette de reconnaissance et de sujétion vis-àvis do celui qui remploie (1). Cette sitjétion D'existé qu'en ce qui concerne le travail promis; pour les souffrances que peut éprouver la classe ouvrière, ses maîtres doivent sans doute les secourir quand ils le peuvent , mais uniquement comme ils secourraient celles de tout autre de leurs semblables , ou comme tout autre secourrait celles-là.

Je ne venx pas dire que la proximité ne soit pas un motif légitime pour déterminer d'une part l'attachemem, de l'autre la bienfaisance ; je dis que la qualité d'ouvrier et de maître n'ajoute rien à l'obligation qu'ont tous les hommes de se considérer comme frères, de s'entr'aimer et de se secourir.

Le travail est le produit de l'ouvrier, comme le fourrage et les céréaléis sont le produit de l'agriculture. Il le vend donc, comme le fermier vend ses récoltes et il doit, comme lui , calcider si ce produit ne lui coûte pas trop cher*

La force de l'ouvrier est considérée par le maître comme

(x) Lorsqa*un ordre social imparCsiit ôte le libre arbitre à une portion de Tespèce humaine et laisse à quelques-uns le soin de penser et de vouloir pour tous, il est de droit que les gouverués demeureut à la charge des gouvernans ; les esclaves vieux, infirmes ou hors de service doivent être nour^ ris par leur maître et ce n'est que justice; ceux qui ont eu le profit de leurs travaux doivent supporter les frais de leurs non^valeurs. Il n'en est pu de même dans un pays libre où chaque homme peut disposer de sa personne sans consulter et sans rendre compte. On ne comprendrait guère comment l'ouvrier qui aurait mésusé de sa force et de sa liberté réclamerait, comme un droit, sa subsistance d'une classe plus riche que lui , mais qui n'aurait eu aucune influence sur son passé. Si Ton donne aux pauvres des droits sur la fortune du riche , il faut forcément donner aux riches des droits sur la conduite du pauvre, et alors on sort du système d'indépendance qui peut seul aujourd'hui assurer le bien-être des prolétaires. Vouloir leur accorder une entière liberté d'allures et rendre d'autres qu'eux responsables de leurs écarts , les faire jouir simultanément des bénéfices de l'indépendance et des avantages de la servitude, c'est vouloir concilier des choses incompatibles et sortir complètement des règles de la justice et de la vérité.

A2 D» PBODVIT NET

uu éléliHUit de proiliiciion qa^oo ne doit pas payer irop haut relativemeot an senrioe q«*oii en tàte ; elle doit être consi-»dérée aimi par romrier taii4aéme. C'est pour s*étre trompées sur ce point , eu pour en avoir méconnu l'importance que les classes ouvrières ont été si souvent en proie à la détresse. De même qu'il y a un actif et un passif pour une exploitation ou une manufaeturei de même il y a pour chaque famille et pomr chaque ouvrier une sorte de balance qui détermme son aisance ou sa pauvreté ; si ses dépenses , utiles ou non, dépassent ses profits, s'il se coûte plus qu'il ne se rapporte, il perd sur sa propre exploitation et doit nécessairement s'appauvrir, à moins qu'il ne vienne à bout de gagner plus ou de dépenser moins. C'est par ces deux expédions qu'il doit chercher à se tirer d'affaire ; mais s'il continue à suivre un train de vie qui le ruine et qu'il se contente pour tout remède d'accuser l'avarice et la dureté de ses maîtres , il sort évidemment du vrai et du juste ; et , après être tombé dans la pauvreté, il tombe encore dans l'absurde, ce qui est infiniment plus f&cheux , au dire d'un ancien philosophe.

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