CHEZ GUILLAUMIN, EDITEUR
GALFHIK DE L\ BOURSE, PA8S\GE DES PAlfORAMAS.
L'Académie avait offert un prix de 5000 francs à l'auteur du meilleur mémoire sur la misère^ ses signes et ses causes en diver^pajrs. J'ai présenté au concours l'ouvrage qu'on va lire, lî a été considéré comme ne remplissant pas les conditions du programme , en ce sens qu'il traitait des matières qui n'avaient pas un rapport direct au sujet : Ce n'était point unouvraye d^éconoinie politique que l'on voulait,
La publicité que je lui donne aujourd'hui n'est point un appel du jugement de l'Académie. Lors même qu'il n'y aurait pas eu de concours, je ne l'en aurais pas moins écrit et imprimé ; mes matériaux étaient prêts lorsque le prix qui devait être décerné en 1838 a été ajourné à l'année suivante. Comme mon plan me paraissait cadrer à-peu-près avec celui qu'indiquait l'Académie , j'ai cru pouvoir l'en rapprocher suffisamment à l'aide de quelques ^hangemens de forme, le n'ai point réussi ; mais cetl« circonstance n'a point changé ma résolution de publier un travail que je regardais comme utile.
Qu'il me soit permis d'abord à% présenter quelques
considérations sur Tinstitution des prix académiques, sur les services qu'ils peuvent rendre et sur les circonstances qui me paraissent diminuer leur utilité. C'est un sujet à-peu-près neuf pour tous, excepté pour ceux qui ont concouru. Eux seuls ont touché du doigt les difficultés, les attraits, les obstacles. Ils peuvent en rendre compte comme un marin qui trace la carte des mers ignorées qu'il a parcourues.
Certains prix académiques ont pour but de perfectionner la langue et le style en encourageant les écrivains et en stimulant l'émulation des plus éloqueos; ''autres tendent à éclairer quelques points ardus et >bscursde la science, en appelant les méditations des penseurs et- de ceux qui aiment à étudier. C'est à ^.ette dernière catégorie qu'appartenait évidemment e prix sur la misère et, certes, jamais aucun sujet . 'a été plus digne d'attirer l'attention des philoso- , les, des philantropes et des politiques.
Mais, lorsqu'il s'agit de soulever ces questions impenses qui écrasent ordinairement ceux qui osent y orter la main, on ne doit pas se contenter d'appeler '■ { hasard les boiteux et les aveugles qui se promènent ns les carrefours ; on doit trier les plus forts parmi s forts et, si ]'on veut mettre le monde sur deux j aules, il faut au moins que ce soit sur celles d'At- ;>. Et, comme l'Académie ne peut contraindre pernne, il est nécessaire que les prix qu'elle décerne jient assez recherchés pour tenter l'ambition des
plus diffi<;iles. Nou^ allons démontrer d'abord qu'il nen est point ainsi ^ et ensuite, pourquoi il n'en e$t point ainsi.
Si notre examen devait s'étendra à tous fes prix décernés par l'Académie seulement depuis dix ans;, nous y trouverions une niasse prodigieuse de preuves à l'appui de notre opinion ; maîs^ pour^ abréger, nous nous bornerons à examiner les résultats du prix, sur la Misère,
Oucl but se proposait-on en décernant un prix à l'auteur du meilleur mémoire? On voulait appeler les hommes spéciaux à donner leur avis; or, si l'on considère l'immensité du sujet , l'étendue d'études et la force de tête qu'il exigeait pour être convenablement traité, on reconnaîtra qu'il n'y avait pa3 en France plus de cinq ou six hommes connus pour être en état de l'aborder. Aucun de ces hommes ne s'est présenté au concours.
De jeunes écrivains, qui peut-être acquerront de la réputation plus tard, des travailleurs consciencieux, mais obscurs, sont seuls entrés en lice; les maîtres se sont tenus à l'écart (1).
Non tali auxilio, uec defensoribus istis Te m pus eget.
Les circonstances demandaient des intelligences plus puissantes. Nos meilleurs hommes d'état auraient
(c) M. Buret esta présent connu par le ssuccès de son livre; il l'était moins k l'époque où cette préface a été écrite.
s PRÉPAGE.
pu se présenter sans crainte de se rapetisser par le contact d'un tel sujet. Quelque talent qu'on veuille leur attribuer, ils n'avaient point à redouter de s'y trouver à Tétroit. Si Ton ressuscitait les morts, Mirabeau et Napoléon auraient pu y déployer toutes les ressources de leur génie, et il n'est pas certain qu'ils eussent embrassé complètenoent toute l'immensité de la matière.
Hé bien , sans faire tort aux écrivains qui ont concouru avec ou sans succès, il est permis de dire qu'ils sont tous au-dessous de ces deux grands hommes; ils sont même, comme réputation, au-dessous de plusieurs autres écrivains qui se sont abstenus, soit par paresse, soit même, qu'il me soit permis de le dire, par dédain. Aujourd'hui, les hommes dont la position est faite ne se présentent pas aux concours académiques.
Que l'on parcourre la liste des lauréats, et l'on y trouvera le plus souvent des médiocrités qui n'ont pu être couronnées qu'en l'absence totale de concurrens plus distingués.
Les ouvrages couronnés ne se vendent guère plus aux libraires que les autres, ce qui montre qu'ils ne sont guère plus recherchés par le public. Les grands écrivains croiraient se compromettre s'ils recherchaient des palmes aujourd'hui tombées dans le do^ maine public.
Ainsi, pour revenir au prix oflerl et décerné sur
PRBPACE.
la misère, il n'a point tenté les hautes capacités qui seules auraient pu le traiter avec une autorité digne du sujet. A-t^il au moins valu au public les lumières plus modestes que pourront répandre les deux mémoires publiés? Le contraire est certain, puisque les deux auteurs affirment qu'ils auraient travaillé et publié sans le concours , et que la présentation de leur mémoire à l'Académie a été une circonstance incidente.
Quant aux hommes dont la position est créée et qui jouissent, à tort ou à raison, d'une réputation incontestée, non-seulement ils ne travaillent pas pour les concours académiques, mais encore ils ne présentent pas leurs travaux, lors même que le hasard les fait coïncider avec l'époque et le sujet des prix. Un écrivain qui fut dans sa jeunesse l'Eryx , le Milon, l'Alcide de ces nouveaux jeux isthmiques, vient de publier, sous le titre de Bienfaisance puhlique^ un ouvrage sur la misère qu'il n'a point présenté au concours. Pourquoi s'éloigne-t-il aujourd'hui de ces luttes qu'il recherchait autrefois? parce qu'il est pair de France, conseiller d'état, etc. , etc. Sa position est faite, il laisse le champ libre à ceux qui ont la leur à faire.
Les prix décernés par l'Académie manqueront le but tant que les sommités de l'intelligence s'éloigneront, et elles s'en éloigneront toujours, tant que les conditions du concours n'auront pas été modifiées.
Prenons toujours pour unique exemple le prix sur