‹ De la misère, de ses causes, de ses effets, de ses remèdesChapitre 86 sur 126 · TITRE V · texte numérisé non relu

TITRE V

l'ouvrier manque au travail et veut s'y soustraire.

Nous avons dit plus haut que l'ouvrier ne refusait aucune espèce de travail, quelque rude et périlleux qu'il pût être, et cette doctrine sera éternellement vraie en ce qui concerne l'ouvrier en général ; mais nous avons dit aussi qu'il existait des exceptions malheureusement trop nombreuses et que la France en particulier avait trouvé des habitudes et des traditions funestes dans l'héritage que lui ont laissé ses pères. Il n'est pas encore bien éloigné de nous , le temps où l'oisiveté était considérée comme un indice de puissance et où la frivolité passait pour la marque distinctive des gens comme il faut. Les gens comme il faut ont vu le pouvoir passer en d'autres mains , précisément parce qu'ils ne savaient pas s'en servir. Us sont tombés, mais leurs doctrines sont restées; on a extrait le fer de la plaie , mais on n'a pas encore cicatrisé la blessure. Pendant plusieurs siècles , les panaches et les habits brodés 'ont été l'indice d'une condition relevée. Une habitude invétérée ne se perd pas en un jour et la masse de la nation regarde encore le luxe comme inséparable d'une haute position. Me permet tra-t- on de citer un proverbe populaire qui résume assez bien les idées généralement reçues : c'est à la dépense qu'on reconnaît les grands^ Or, comme il n'y a personne en France qui n'essaie de se grandir, tout le monde s'efforce de dépenser. Bien des gens attachent moins de prix à la réalité qu'à Fapparence, et veulent avoir l'air opulent plus encore qu'ils ne veulent l'être.' Nous voyons de même dans le monde des couquérans de profession qui désirent vivement avoir un

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grand nombre de bonnes fortunes , mais qui tiennent surtout à ce qu'on croie qu'ils en ont beaucoup.

C'est un travers assez commun parmi les hommes de tous les pays et de toutes les conditions que de se croire égaux à leurs supérieurs dès qu'ils ont imité leurs vices. On voit des gens épais et matériels qui se croient de grands artistes, parce qu'ils ont adopté le désordre qui dépare souvent la vie artistique. Les grands hommes ont ordinairement un cercle d'imitateurs qui , hors d'état de les suivre dans leur vol élevé, les copient du moins dans ce qu'ils ont de petit, ou dans les parties négligées de leur caractère. Ces imitateurs ne réfléchissent pas que ce n'est point par leurs défauts que les grands hommes valent quelque chose , mais que c'est au contraire malgré leurs défauts. Dans une très grande fortune commerciale, il existe ordinairement un passif considérable^ quoique largement compensé par l'actif. Que diraiton d'un commerçant qui se couvrirait de dettes pour faire ressembler au moins par un côté sa fortune à celles des plus puissans industriels? On dirait que c'est l'autre côté qu'il était essentiel d'imiter. Hé bien ! les défauts sont le passif de tous les grands hommes. — De même qu'un arbre très épais étouffe lui-même ses branches inférieurs, parce que sa tête leur ôte la lumière et la sève, de même des qualités très développées attirent à elle toute la force de l'esprit et en font dépérir d'autres parties. Or, si les arbrisseaux étaient susceptibles de vanité , on en verrait quelques-uns qui feraient sécher leurs, branches, pour donner à entendre que la hauteur de la tige les épuise. Mais si cette tige n'existait pas, leurs voisins leur diraient : Nous voyons bien que vous n'avez plus de branches, mais nous ne voyons pas que vous ayiez une léte.

Laissons de côté les figures; le luxe de l'ancienne aristocratie s'est propagé de proche en proche jusque dans les derniers rangs de la population ; l'émulation s'en est mêlée et, si nous voulions nousj^l^r dans les tableaux de mœurs, il y

vr VBUT s'y sousteaieb. 155

aurait à présenter de curieuses peintures de familles entières qui se refusent le nécessaire afin de se procurer le superflu. La dépense a cessé d'être pour un grand nombre d'ouvriers une affaire de calcul et de nécessité ; elle est devenue une affaire d'amour*propre; dès-lors elle n'a plus connu d'autres bornes que celles de leur avoir. L'économie a cessé d'être regardée comme possible et tous les gains ont été à l'instant même de leur création gaspillés en colifichets ou en parties de plaisirs.

Ce n'est pas la France nouvelle qui a créé ces besoins factices et ces fausses idées de bonheur; elle les a trouvés dans le bagage de la vieille France. Lorsqu'elle s'est approprié ses dépouilles, elle a omis d'en faire le triage et d'en rejeter les parties pernicieuses ; elle s'est revêtue du tout, laissant le soin de l'épuration à la génération qui devait suivre; elle y a trouvé le germe de bien des malheurs et de bien des souffrances.

Parmi ces dépouilles dont nous ne donnerons pas un in* veniaire complet, se trouvait donc l'habitude du luxe admis comme une nécessité et le goût du plaisir systématique, c'est-à-dire la dissipation érigée en devoir. Il n'y aurait que demi-mal si le plaisir tel que l'entendaient nos ancêtres n'entrainait qu'une perte de richesse ; mais il entraîne eocore, et c'est là le plus fâcheux, une énorme perte de temps. Le bon ton consistait à gaspiller ses journées aussi bien que sa fortune et à se traîner dans une succession non interrompue d'occupations puériles et sans résultat. La conversation absorbait la plus large part de la vie, et Dieu sait ce que c'était que la conversation pour la plupart des gens du monde! On doit reconnaître pourtant qu'elle était alors très supérieure à ce que nous la voyons aujourd'hui.

Le peuple des imitateurs, voyant les grands consumer leur temps en entretiens frivoles , se persuada qu'il n'y avait qu'à bavarder beaucoup pour ressembler aux grands seigneurs. Le silence momentané, la suspension du discours furent re--

156 LOuvBiBH mauque au t&avail.

gardés comme une preuve de mauvaise éducation; on inventa tout un vocabulaire de phrases telles que faire det frais^ soutenir la conversation et tant d'autres semblables qui expriment les premiers devoirs de Thomme qui prétend au bon ton et qui ne signifient au fond rien autre chose sinon parler indéfiniment sans rien dire.

Telle était la cour, telle voulut être la province ; telle était la noblesse, telle voulut être la bourgeoisie. Il s'établit une sorte d'enseignement mutuel qui couvrit toute l'étendue de la France. On travaillait de toute part à coudre ensemble des mots vides de sens et à en prononcer beaucoup sans s'arrêter et sans reprendre haleine. On estimait au dessus des autres celui qui pouvait en débiter le plus dans un espace de temps donné.

Cet exercice , tout inepte qu'il était , absorba une grande partie des facultés intellectuelles de la nation. Elle y laissa une large part de son jugement ; car, s'étant accoutumée à tout payer avec des paroles, elle en vint à se laisser payer de même monnaie et à faire moins d'attention aux choses qu'aux sornettes qu'on lui racontait.

L'art de la conversation s'étendit à la nation tout entière, en prenant différens noms suivant la condition des personnes qiii l'exerçaient. Chez les soldats on l'appela de la blague^ chez les commis-voyageurs du bagoûi^ chez les portières du commérage ; mais le fond resta toujours le même : c'était une certaine volubilité de langue à l'aide de laquelle on masquait l'absence des idées.

Aujourd'hui une école diamétralement opposée paraît se créer dans les réglons les plus élevées de la société ; la plupart des hommes distingués désertent les salons spéciaux où l'on s'exerçait au bavardage. Tout au rebours de leurs prédécesseurs qui n'agissaient jamais et qui parlaient toujours, ils s'efforcent de se faire connaître par leurs actions ; ils désirent du calme pour leur vie privée et de l'éclat pour leur vie publique.

BT VEUT s'y soustraire. 157

Cette transformation ne saurait s'opérer sans scandaliser violemment les sectateurs de l'ancien système. Ceux qui croyaient s'être fait une influence par le pouvoir de la conversation gémissent de voir les bonnes traditions se perdre et les vieilles habitudes foulées aux pieds par des hommes nouveaux dont ils ne peuvent méconnaître la supériorité. Mais les récriminations de quelques invalides n'arrêteront pas la marche des idées; elles pourront seulement la retarder; c'est d'en haut que vient le mouvement; il se communiquera forcément jusqu'au plus bas degré de l'échelle sociale.

Cependant, comme il faut du temps pour toutes choses, la masse des prolétaires demeure imbue des anciennes doctrines. Un ouvrier qui travaille silencieusement pendant toute la journée, qui ne se dérange pas de temps en temps, principalement les jours de paie, qui ne prend pas de part aux réjouissances de ses compagnons et qui économise tous les jours quatre ou cinq sous au lieu de les dépenser, un tel ouvrier paraît à ses camarades un homme insociable, ou tout an moins un homme terne et ennuyeux ; nous sommes encore loin des mœurs de l'Angleterre, où chacun est libre, non-seulement devant la loi, mais encore devant ses compagnons. En France on prétend contraindre les volontés, sous je ne sais quel prétexte de sociabilité et de camaraderie; on veut que chacun contribue aux plaisirs des autres, comme si ce n'était pas assez de ne pas les contrarier ; il est certain que tout homme est tenu de se rendre utile à ses concitoyens; mais assurément on ne peut jamais exiger de lui qu'il leur soit encore agréable. Ce serait le soumettre à leurs passions et à leurs caprices; ce serait lui enlever la plus belle de ses prérogatives, l'exercice de sa volonté et de son libre arbitre. Que lui offrirait-on en échange?

Les souvenirs du passé pèsent donc de tout leur poids dans labalance du gaspillage. La tendance de l'éducation n'est malheureusement pas de nature à en corriger les défauts. Nous

158 L'otTVEIER MANQinC AU TRAVAIL

n*avonspour ainsi dire point déniaisons d'édncation spéciale. Il n*y a presque rien pour Tindustrie , el absolument rien pour Tagriculture r on va me citer Roville et Grignon ; mais, d*une part, ces écoles, malgré Thabilelc de leurs directeurs, laissent beaucoup à désirer; et d'autre part le nombre de leurs élèves équivaut à-peu-près à zéro, si on le compare h la multitude de ceux que nous envoient tous les ans les col** lèges.

Or, qu*apprend-t-on principalement au collège? Toujours la même chose : à parler; les hommes modèles qu'on présente à Tadmiration et à Timitation des élèves sont Cicéron et Démosthène , deux avocats d'une grande habileté, mais dont la reproduction dans notre temps n'est ni possible ni désirable. Il ne faut pas compter sur les professeurs pour suppléer aux vices de l'éducation classique, car la plupart d'entre eux croient devoir s'interdire toute addition ou modification au programme ; ils enseignent ce qu'ils se sont chargés d'enseigner; rien de plus, rien de moins.

Aussi de nombreux élèves qui se sont distingués dans toutes leurs classes sortent du collège complètement impropres à toutes les carrières ; ils ont épuisé pour leur éducation les ressources de leur famille et , lorsque vient pour eux le temps de produire , ils s'aperçoivent qu'on leur a fait faire fausse route et qu'après des travaux immenses , ils se trouvent n'être bons à rien. Alors, mécontens et désorientés, ils se font avocats sans causes, écrivains sans lecteurs, notaires sans cliens , médecins sans malades ; nous avons déjà dit que ces carrières étaient tellement encombrées que rien n'était plus rare que de s'y faire jour ; nous pourrions citer dans de petites villes de nombreux avocats qui ne sont pas sans mérite et qui , vu la concurrence , gagnent par an & à 500 fr. Il y a à Paris telle place de garçon de café qui rapporte Ih ou 1500 fr., et sans aucun doute les frais d'éducation sont moindres.

On voit d'autres jeunes gens quiy à leur sortie du collège,

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