‹ De la misère, de ses causes, de ses effets, de ses remèdesChapitre 91 sur 126 · DE L*AUMONE · texte numérisé non relu

DE L*AUMONE

vres, loul aussi bien que sur les riches, on verra que souvent on force à enirelenir la progéniiure des autres les ménages qui n'ont pas de quoi entretenir la leur; on enlève la subsistance aux enfans provenant de mariages légitimes , pour la donner aux enfans du désordre et de la débauche. Originairement la dépense des enfans trouvés n'était pas à la charge de l'état ; on y subvenait aux moyens des dons volontaires de la charité publique; on a cru régulariser leur position, en transférant leur entretien au budget de l'état et des départemens ; mais celte mesure a produit et produit encore une élévation toujom's croissante dans le chiffre des -enfans trouvés : leur multiplication indéfinie a amené de nombreux abus dont voici les principaux :

Oubli des sentimens de famille et des devoirs imposés aux parens; facilité donnée à la débauche qui se trouve délivrée des graves embarras de l'éducation des enfans ; création d'une population souvent malsaine, plus souvent encore démoralisée , et qui ne tient à aucun sol et à aucun parent.

Maladies effroyables répandues dans les campagnes par l'allaitementet communiquées souventà des familles entières.

Injustice commise envers les enfans que leurs pareus élèvent et qui se trouvent vis-à-vis des enfans trouvés dans une position complètement désavantageuse ; ceuxci sont nourris aux dépens des premiers et néanmoins, parvenus àâge d'homme, on les place vis-à-visd'euxsurunpied d'égalité entière.

Ces différentes questions demanderaient d'immenses développemens ; nous devons nous borner à les indiquer: voici les inconvéniens de l'institution des enfans trouvés vis-àt vis d'eux-mêmes :

La mortalité des enfans élevés dans les hôpitaux *est infiniment supérieure à celles des enfans élevés par leurs familles, ce Pendant long-temps, dit M. Duchàtel, il en est mort tt 8 sur 10 pendant la première année de la vie, etaujour- (c d'hui, il en meurt 6 sur 10 jusqu'à l'âgé de 12 ans ; tandis

DE l'aUMONE. 181

« que, parmi les enfans élevés dans la maison paternelle , la <c raorli ne frappe dans le même espace de temps qu'envii^n <c 30 enfans sur 100; ainsi, sur 32,902 enfans déposés dans (c les hôpitaux de France en Tannée 1825, il ne devait en ce mourir avant Fâge de 12 ans que 9,900, il en est mort (c environ le double, grâce auK hôpitaux fondés dans un (c but de bienfaisance; en voilà donc près de 10,000, que <c le système des établissemens publics tue par année, d

Que Ton recherche combien d'enfans exposés dans les pays où il n'y a point pour eux de maisons spéciales^ meurent par suite de l'exposition, et Ton verra que, pour une population égale, il n'y en a pas à beaucoup près autant. Les hôpitaux tuent donc réellement les enfans trouvés , comme le dit M. Duchâtel ; ils donnent, à la vérité, à leur décès une couleur régulière et légale, on ne les laisse pas dans un bois en proie à la faim et aux animaux ; mais, si les dehors de l'humanité sont sauvés, ses droits sont-ils réellement intacts ? et si l'on se rendait bien compte des résultats n'y aurait-il pas quelque barbarie à dire : il faut empêcher les enfans de périr d'une manière criante et scandaleuse; pour cela nous allons en sacrifier bien davantage^ mais ils mourront sans bruit et sans qu'on les voie. Un tel raisonnement serait singulièrement atroce. La bienfaisance a pour but de soulager ceux qui souffrent et non de préserver les nerfs des tiers d'une commotion désagréable produite par le spectacle de leur misère. Aussi ce raisonnement n'est fait par personne, et c'est avec des intentions excellentes qu'on tue en France tous les ans 10,000 enfans. Voilà pourquoi on ne saurait présenter trop énergiquement la vérité à des philantropes véritables qui ne pèchent que par défaut d*examen.

Si Ctfi pouvait revenir sur le passé et reprendre à nouveait flpiblissement des enfans trouvés , il n'y aurait nul doute sur la marche à suivre; le gouvernement devrait demeurer étranger à tout ce qui se ferait et laisser la charité

182 DE l'aumonb.

privée régler le sort des enfans trouvés, comme elle règle celui des amres iodigeos. Malheureusement, ce qui est fait est fait, et oous devons accepter les fautes de nos devanciers, comme nous profitons de ce qu'ils ont fait de bon$ les enfans trouvés ne peuvent, quant à présent, être abandonnés par Tétat ; mais il serait possible d'en diminuer le nombre en supprimant successivement quelques tours, en modifiant les conditions de l'admission et surtout en efiàçant du code l'article immoral et inexplicable qui dit : la recherche de la paternité est interdite. '

On rétablirait aussi l'équilibre entre les enfans trouvés parvenus à l'âge d'homme et le reste de la population , en les contraignant à donner à l'état quelques-unes de leurs années de vigueur, comme indemnité ou dédommagement des dépenses qu'ils lui ont causés (i).

Nous avons de nombreux établissemens de bienfaisance pour soulager tous les genres de misère (2) ; on soigne les femmes en couche ; on donne des layettes aux nouveàu-nés; on secourt les pauvres honteux ou les familles trop nombreuses ; il serait trop long d'en donner l'énumération complète. Nous nous bornerons à indiquer dans quelles circon-

(i) L'enfaot élevé par ges parens D*est pas libre de toute obligation envers eux; il doit les soigner dans leur vieillesse et subvenir à leurs be&oins; pourquoi Tenfaot trouvé ne doit-il rien à Tétat qui Ta nourri? il est évident qu'il y a ici privilège, et qu'en créant une population qui ne doit rien à peraonne, à celé d'une autre qui doit dea alimena a des vieillards , on s'écarte de l'article de la Cbarte qui dit : « Tous les Franijais sont égaux devant la loi ».

(9) Les mon(s-de-piété sout ordinairement classés parmi les institutions de bienfaisance; cependant, ils exercent l'usure la plus criante, puisqu'ils prêtent sur gage à xa p. o(o et quelquefois à i5 : on peut objecter que cependant ils sont utiles, puisque beaucoup de gens recourent à eux, bien que rien ne les y oblige. Ce fait est incontestable ; la conséquence l'est j^i : mais comment peut-on punir l'usurier qui prête à 7, tandis qu'on auf^B^ celui qui exige un intérêt double? nous nous étendrions plus au long iv ce sujet , si nous ne l'avions déjà approfondi dans un ouvrage précédent (V. des banques départementales).

DB l' AUMONE. 18S

Stances ces institutions peuvent avoir un résultat fâcheux.

Il y a des secours qui soulagent la misère sans la multiplier; il y en a d'autres qui amènent nécessairement une augmentation dans le nombre des misérables. Nous classerons dans la première catégorie les soins donnés aux blessés et aux malades; il est certain qu'un homme ne se cassera pas la jambe pour avoir le plaisir de se la faire remettre gratuitement à rhôpîtal ; il ne prendra pas non plus une fièvre cérébrale ou une fluxion de poitrine, même avec la certitude qu'on lui prodiguera tous les secours de Tart : mais d'autres cas peuvent se présenter; par exemple un écrivain très connu en France a proposé de marier gratuitement tous les pauvres qui vivent dans un état de désordre et de leur donner en outre un lit et quelques meubles, pour les engager d'autant plus à se marier; or, il est clair que c'eût été un encouragement donné au désordre, et que tous les pauvres auraient eu intérêt à passer par le concubinage avant que d'arriver à une union légitime : tous ne l'auraient pas fait, mais en aucun cas on ne doit accorder au vice une prime sur la vertu.

Autre exemple : un philantrope très célèbre eut pitié du dénuement qu'éprouvent les pauvres malades en sortant de l'hôpital , dénuement qui ne leur permet pas de se soigner comme il convient à des convalescens, et qui les expose par suite à des rechutes dangereuses; il créa en conséquence un fonds de secours destiné à donner à chaque malade une petite somme à sa sortie de l'hôpital ; qu'en arriva-t-il ? Des malades fictifs affluèrent dans les hôpitaux munis de maladies artificielles qu'ils avaient le talent de se donner : ces maladies étaient de très courte durée ; le malade passait à l'hôpital le temps strictement voulu pour gagner la prime de sortie, et lorsqu'il l'avait dissipée dans la crapule, il reprenait sa maladie et rentrait dans un autre hôpital où il recommençait le même manège. Il faut observer que ces malades de contrebande occupaient la place d'tm malade véritable et consumaient les ressources que les hôpitaux doivent réserver

ISA DE l'aumône.

pour les maux réels. Il a paru dans le Journal des De'baU un article parfaitement raisonné qui prouvait que ce système des primes de sortie avait grevé le budget des hôpitaux d'une somme monstrueuse (1).

On doit éviter avec soin tout ce qui peut porter les pauvres à se donner Tappareuce de maux qu'ils n'ont pas, et, comme rien ne refroidit plus sensiblement la charité que les déceptions qu'elle a quelquefois à subir , la législation , ou à son défaut , des mesures de polices devraient intervenir et punir sévèrement les escroqueries au moyen desquelles une misère simulée enlève à la misère réelle des secours qui lui étaient destinés.

L'aumône peut donc devenir nuisible lorsqu'elle n'est pas faite avec réflexion et discernement, et, lors même qu'elle est sagement méditée , une triste mais incontestable expérience a démontré qu'elle n'était pas suffisante pour remédier à tous les maux ; ses bienfaits sont réels, mais partiels et passagers; elle a tenté tous les essais et ses efforts sont toujours au-dessous de sa charitable tâche. Des misérables ont été soulagés; mais la misère n'a jamais été vaincue par l'aumône. Payons-lui donc un juste tribut d'éloges et de reconnaissance; honorons-la comme l'exercice d'un faculté bienfaisante; regardons-la même comme une utile auxiliaire: mais cherchons en dehors d'elle les mesures décisives qui peuvent abbattre l'ennemi de l'humanité et faire céder la misère devant les progrès de la science et de la civilisation.

^ (i) Un fait à-peu-près analogue .s*est présenté aux époques où le désir de faire des conversions élait poussé à \n\ tel excès qu^on les payait à beaux deniers complaus. Des ^cns parfaitement ckrctiens et baptisés suivant tous les rites de Téglise abjuraie'ht pour de Targent le judaïsme, l'islamisme, ou le paganisme quNIs n'avaient jamais connus que de nom. Ils recelaient nn salaire pour cette cérémonie dérisoire qu'ils allaient aussitôt recommencer dans une autre ville, à la grande éditicatiou des convertisseurs. Il en est des maladies de Tâmc comme de celles du corps : on doit les soigner et les guérir ; mais il ne faut pas les récompenser*

DES COBPORATIONS. 185

Page 1