DE LA LOI AGRAIRE
On me dira peut-être que, si le fait ne s'est pas encore présemé, ce n'est pas une raison pour qu'il ne se présente pas plus tard ; on me dira qu'il ne faut pas se montrer admirateur trop exclusif du passé et adversaire trop déclaré de tout ce qui est nouveau. Ce n'est sûrement pas moi qui dirai le contraire : mais la non-existence jusqu'ici d'une doctrine est cependant une présomption contre elle, de même que son apparition fréquente serait considérée comme une cause de succès final -, du reste, admettons que la chose soit sur le point de se présenter et voyons qu'elles en seraient les conséquences nécessaires.
Les classes pauvres se soulèvent en même temps sur toute la surface d'un vaste royaume ; elles se rendent maîtresses absolues de la totalité des richesses et les partagent en autant de lots égaux qu'il y q d'habiians ; voilà la parité des fortunes établies ; mais il ne s'écoulera pas vingt-quatre heures sans que plusieurs des nouveaux propriétaires aient entamé leur part par quelque débauche ou quelque marché ; un mois après, il s'en trouvera beaucoup qui ne posséderont pas une obole ; au bout d'un an, ily aura de nouveau des mendians et des misérables. Keconimencera-t-on le partage? et comment se régleront les successions? si un homme n'a qu'un enfant et qu^un autre en ait dix , donnera-t-on à chacun de ceux-ci une part égale à celle des autres citoyens? Si on ne le fait pas , voilà l'inégalité rétablie ; si on le fait , il faudra prendre sur la part de chacun des citoyens et recommencer ainsi le partage général des richesses à la mort de chaque père de famille. L'impossiblité n'est-elle pas complète?
Autre objection : Quel mobile poussera l'homme au travail et à l'économie, s'il ne peut posséder au-delà de ce qu'il a déjà? Pourquoi se donnerait-il delà peine, si sesenfans ne doivent ni profiter de ses succès, ni souffrir de ses revers? aujourd'hui nous voyons des gensqui gaspillent leur avoir, malgré lu .tendance naturelle qu'ont tous les hommes à soi-
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gner les intérêts de leur famille ; que serait-G^ si ce mobile était enlevé ?
Nous conclurons donc que Tégalité des fortunes est im-» possible à constituer et plus impossible encore à maintenir $ mais si la possibilité existait, y aurait-il justice ou utilité?
Il est incontestable qu*une énorme disproportion de force physique et morale existe entre les hommes; ne convient*il pas que leurs bénéfices soient à-peu*près en rapport avec les services qu'ils rendent? celui qui dépense son temps et son argent pour acquérir des connaissances qui lui permettront d*étre très utile à ses concitoyens ne doit-il pas être indem" nisé et recevoir une récompense supérieure à celui qui demeure inutile, soit par paresse, soit par incapacité? Les végétaux petits et grands occupent-ils une place pareille au soleil ? et si l'homme tire d'une machine à vapeur une force de cent chevaux, exigera-t-il qu'elle ne consomme pas plus de combustible que celle de la force d'un cheval; on ne peut pas donner à tous les ouvriers les mêmes jouissances qu'aux classes éclairées, parce qu'alors le travail deviendrait trop coûteux et l'on ne peut pas réduire les classes éclairées à l'ordinaire étriqué du prolétaire, parce que, quoique d'immenses besoins factices puissent être supprimés avec bénéfice pour tous, il n'en est pas moins certain que l'intelligence a besoin, pour se développer complètement, d'un peu plus de bien-être que la force matérielle.
Une secte fameuse qui s'est fait connaître principalement après l'année 1830 et qui a gâté plusieurs points de saines doctrines en les alliant à des systèmes bétéroclytes , a cru trouver une solution du problème ; elle a proposé de donner la totalité des biens au chef suprême de l'Etat qui (levait les répartir à chacun suivant son mérite; en théorie, rien n'était plus beau , mais où est l'ange qui aurait été chef suprême de l'Etat? N'est-il pas bien évident que le chef devait regarder comme doué d'un immense mérite et par conséquent comme digne d'une immense fortune , lui d'abord ,
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puis ses parens et amis , puis les parens et amis des siens ? Quel prodige aurait subitement anéanti l'esprit de népotisme et de camaraderie qui n'a jamais manqué à aucun pouvoir? Il aurait fallu que Dieu le père descendit lui-même sur la terre pour administrer une société ainsi constituée.
On n'a donc pas trouvé jusqu'ici le moyen d'appliquer avec une exactitude complètement rigoureuse le grand principe à chacun suivant sa capacité'. Cependant le prin^^ cipe existe et, bien qu'on puisse lui faire subir impunément des violations partielles assez nombreuses , il est dangereux de s'en écarter au-delà d'un certain degré. L'histoire nous fournit de nombreux cas de réactions provoquées par son abandon trop complet et les exemples ne manquent pas non plus dans la vie privée.
Un des principes d'inégalité qui a le plus choqué, dans le siècle dernier ; les partisans du nivellement des fortunes a été le majorât, ou substitution , à Taide duquel l'atné d'une famille recueillait la totalité des biens, en donnant à ses frères putnés seulement une légitime.
La substitution avait un double but : 1° Elle concentrait entre les mains du plus âgé des enfans la totalité de la fortune; 2° elle conservait aux générations futures les biens de leurs ascendans ; elle accordait une préférence injuste et exorbitante à l'atnéj mais aussi elle donnait aux enfans une utile garantie contre l'imprévoyance, la prodigalité ou l'esprit malfaisant de leur père; c'est la première seulement de ces deux dispositions qu'il convenait d'anéantir; on aurait dû maintenir soigneusement la seconde ; mais malheureusement, elles ont péri toutes deux dans le même naufrage. Les pères peuvent dissiper de la manière la plus insensée les biens qu'ils tiennent de leurs ancêtres, sans que la moindre réclamation puisse être élevée par les enfans qui voient se consommer sous leurs yeux leur ruine ; le père peut détruire non-seulement ce qu'il possède, mais encore, dans certains cas, ce que possèdent ses enfans ; par exemple, ce qu'il leur