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De la misère, de ses causes, de ses effets, de ses remèdes par d'Esterno

L’Académie avait offert un prix de 5000 francs à l’auteur du meilleur mémoire sur la misère, ses signes et ses causes en divers pays. J’ai présenté au concours l’ouvrage qu’on va lire. 11 a été 'considéré comme ne remplissant pas les conditions du programme , en ce sens qu’il traitait des matières qui n’avaient pas un rapport direct au sujet : Ce notait poi»t un ouvrage économie politique que l'on voulait.

La publicité que je lui donne aujourd’hui n’est point un appel du jugement de l’Académie. Lors même qu’il n’y aurait pas eu de concours, je ne l’en aurais pas moins écrit et imprimé; mes matériaux étaient prêts lorsque le prix qui devait être décerné en 1838 a été ajourné à l’année suivante. Comme mon plan me paraissait cadrer à-peu-près avec celui qu’indiquait l’Académie , j’ai cru pouvoir l’en rapprocher suffisamment à l’aide de quelques changemens de forme. Je h’ai point réussi ; mais cette circonstance n’a point changé ma résolu lion de publier un travail que je regardais comme utile.

Qu’il me soit permis d’abord de présenter quelques

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considérations sur l’institution des prix académiques, sur les services qu’ils peuvent rendre et sur les circonstances qui me paraissent diminuer leur utilité. C’est un sujet à-peu-près neuf pour tous, excepté pour ceux qui ont concouru. Eux seuls ont touché du doigt les difficultés, les attraits, les obstacles. Us peuvent en rendre compte comme un marin qui trace la cane des mers ignorées qu’il a parcourues.

Certains prix académiques ont pour but de perfectionner la langue et le style en encourageant les écrivains et en stimulant l’émulation des plus éloquens; d’autres tendent à éclairer quelques points ardus et obscurs de la science, en appelant les méditations des penseurs et de ceux qui aiment à étudier. C’est à cette dernière catégorie qu’appartenait évidemment le prix sur la misère et, certes, jamais aucun sujet n’a été plus digne d’attirer l’attention des philosophes, des jihilantropes et des politi(]ucs.

.Mais, lorsqu’il s’agit de soulever ces questions iminen.ses qui écrasent ordinairement ceux qui osent y porter la main, on ne doit pas se contenter d’appeler au hasard les boiteux et les aveugles qui se promènent dans les carrefours; on doit trier les plus forts parmi les forts et, si l’on veut mettre le monde sur deux épaules, il faut au moins que ce soit sur celles d’Atlas. Et, comme l’Académie ne peut contraindre personne, il est nécessaire (juc les prix qu’elle décerne .soient as.scz recherchés pour tenter l’ambition des

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plus difliriles. Nous allons dcinontror d'abord qu’il n’cn est point ainsi, et ensuite, pourquoi il n’en est point ainsi.

Si notreexamen devait s’étendn; à tous les prix décernés par ricadémio seulement depuis dix ans, nous y trouverions une niasse prodigieuse de preuves à l’appui de notre opinion; mais, pour abréger, nous nous bornerons à examiner les résultats du prix sur la Misère.

(Juel but se proposait-on en décernant un prix à l’auteur du meilleur mémoire? On voulait appeler les bommes spéciaux à donner leur avis; or, si l’on considère l’immensité du sujet, l’étendue d’études et la Toi •ce de tète qu’il exigeait pour être convenablement traité, on reconnaîtra <|u’il n’y avait pas eu France plus de cinq ou six bommes conmts pour être en état de l’aborder. Aucun de ces bommes ne s’est présenté au concours.

De jeunes écrivains, qui peut-être acquerront de la réputation plustard, des travailleurs consciencieux, mais obscurs, sont seuls entrés en lice; les maîtres se sont tenus à l’écart (I).

Non l»!i .'uixitio, nec <lefensoriî)us istis Teinpus egel.

Los circonstances demandaient des intelligences plus puissantes. Nos meilleurs bommes d’état auraient

(i} M. Huret est à présent connu par le succès de son livre ; il l’était moins à l’époque où cctie préface a été écrite.

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pu se présenter sans crainte de se rapetisser par Je contact d’un tel sujet. Quelque talent qu’on veuille leur attribuer, ils n’avaient point à redouter de s’y trouver à l’étroit. Si l’on ressuscitait les morts, Mirabeau et Napoléon auraient pu y déployer toutes les ressources de leur génie, et il n’est pas certain qu’ils eussent embrassé complètement toute l’immensité de la matière.

Hé bien , sans faire tort aux écrivains qui ont concouru avec ou sans succès, il est permis de dire qu’ils sont tous au-dessous de ces deux grands hommes j ils sont même, comme réputation, au-dessous de plusieurs autres écrivains qui se sont abstenus, soit par paresse, soit même, qu’il me soit permis de le dire, par dédain. Aujourd’hui , les hommes dont la position est faite ne ae présentent pas aux concours académiques.

Que l’on parcourre la liste des lauréats, et l’on y trouvera le plus souvent des médiocrités qui n’ont pu être couronnées qu’en l’absence totale de concurrens plus distingués.

Les ouvrages couronnés ne se vendent guère plus aux libraires que les autres, ce qui montre qu’ils ne sont guère plus recherchés par le public. Les grands écrivains croiraient se compromettre s’ils recherchaient des palmes aujourd’hui tombées dans le domaine public.

Ainsi, pour revenir au prix offert et décerné sur

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la misère, il n’a point tenté les hautes capacités qui seules auraient pu le traiter avec une autorité digne du sujet. A-t-il au moins valu au public les lumières plus modestes que pourront répandre les deux mémoires publiés? Le contraire est certain, puisque les deux auteurs affirment qu’ils auraient travaillé et publié sans le concours, et que la présentation de leur mémoire à l’Académie a été une circonstance incidente.

Quant aux hommes dorft la position est créée et qui jouissent, à tort ou à raison, d’une réputation incontestée, non-seulement ils ne travaillent pas pour les concours académiques, mais encore ils ne présentent pas leurs travaux, lors même que le hasard les fait coïncider avec l'époque et le sujet des prix, lîn écrivain qui fut dans sa jeunesse l’Eryx , le Milon, l’Alcide de ces nouveaux jeux isthmiques, vient de publier, sous le titre de Bienfaisance publique, un ouvrage sur la misère qu’il n a point présenté au concours. Pourquoi s’éloigne-t-il aujourd’hui de ces luttes qu’il recherchait autrefois? parce qu’il est pair de France, conseiller d état, etc. , etc. Sa position est faite, il laisse le champ libre à ceux qui ont la leur à faire.

Les prix décernés par l’Académie manqueront le but tant que les sommités de l’intelligence s éloigneront, et elles s’en éloigneront toujours, tant que les conditions du concours n’auront pas été modifiées.

Prenons toujours ixiur unique exemple le prix sur

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la misère et ses causes. M. Buret, bien que couronné par l’Académie, s’est plaint avec raison du défaut de clarté du programme proposé. Mais ce programme contenait bien d’autres lacunes que celles (pi’il a signalées. On voulait un examen de la misère, de ses signes et de scs causes en divers pays-, il était, à ce qu’il semble, indispensable de faire connaître quelle espèce de recherclies on désirait. Voulait-on un ouvrage histori(jue, statistique, médical, éconofnique ou religieux? Le programme n’excluait aucun de ces genres. On me dira peut-être que puisqu’il ne les avait pas exclus, c’est qu’il les admettait. Oui sans doute, il les admettait au concours, mais non pas au succès. (1)

On sait que toutes les questions sociales sont envisagées fort diversement par les membres de l’Academie des sciences morales et politiques. Si l’on avait connu d’avance la composition de la commission qui

(i) L’A.cadfiini(> n’ajainnig couronné aucun ouvra«e4’économift politique ; cela n’a pas découragé les économistes qui venaient de temps à autre hasarder une tentative et se casser 1a tète contre une porte fermée. C’est qu’ils croyaient que l’Académie avait rejeté les ouvrages de leurs devanciers à cause de leur médiocrité et non à cause de leurs doctrines. Aujouril’hiii , le fait est heureusement éclairci ; le rapport de la commission qui a examiné les mémoires sur la misère, en élimine plusieurs avec ces paroles décisives et remarquahles : Ce n’est pas de l’ économie politique que l’Acmlémie demandait, ^aiae^»c l’.Académie n’en demande pas à propos de la misère, elle ne peut en vouloir en aucune autre circonst.iiice. Ainsi, à moins d’un appel direct, les économistes doivent désormais se considérer comme oflicicllement avertis de s’abstenir.

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devait juger, on aurait pu, jusqu’à un certain point, prévoir (juel genre de composition serait reçu avec le plus de faveur. Si l’on avait surtout connu le rapporteur, dont le choix indique ordinairement l’esprit de la majorité des commissaires, on aurait été suffisamment éclairé. L’honorable et savant docteur qui en a rempli les fonctions étant un statisticien distingué, il est clair qu’il devait donner la préférence aux ouvrages de statistique. Mais on ne pouvait rien savoir de pareil , puis(jue la commission n’a été nommée qu’après que les mémoires étaient déposés. Les concurrens travaillaient donc au hasard , et, en discutant tel ou tel point de doctrine, ils pouvaient se mettre d’avance à dos un ou plusieurs de leurs juges. Ils pouvaient même, dans leur ignorance de l’avenir, attaquer nominativement leurs écrits : c’est ce qui est arrivé à plusieurs, et à lious entre autres.

Qu’on ne me dise pas que l’impartialité des académiciens les met au-dessus de pareilles considérations. Qu’elle les mette au-dessus d’une attaque personnelle, à la bonne heure ; mais au-dessus d’une question de principe, c’est impossible. Couronner un ouvrage rempli de doctrines qu’on regarde comme erronées, ce ne serait pas de l’impartialité, ce serait de l’extravagance.

Messieurs les membres del’l nstitut sont loin, comme nous l’avons dit, d’être unanimes dans leurs convictions économiques; leurs écrits en font foi. Ceci

l•BÉ^•ACE.

n’esl point un blâme; il est utile , au contraire, que (les opinions diverses soient soutenues par des lioiiimes de talent. Mais cette diversité d’avis , profitable au point de vue de l’intérôt général, devient embarrassante pour ceux qui doivent subir leur jugement. Le jugement doit varier, en effet, suivant la composition de la commission.

Pour les prix purement littéraires, on n’éprouve pas le même inconvénient. La poésie, l’éloquence sont jugées indéjvendammcnt des opinions politiques ou sociales; mais dans un ouvrage sur la misère, la rédaction doit être comptée pour peu. Les recherches statistiques, commerciales, financières, en composent nécessairement la base. Or, ces recherches ne peuvent être isolées d’un corps de doctrine quelconque, et toute doctrine controversée peut rencontrer à l’Académie des partisans déterminés ou des adverstiires ardens.

Il résulte de là que les concurrens ne peuvent pas calculer, même approximativement , leur position réelle; ils ignorent ce qu’on leur demandera, et le hasard entre pour une trop forte part dans leurs chances.

Il y a deux ou trois ans qu’une académie de province proposa un prix à l’auteur du meilleur mémoire mr le défrichement des bois. Or, cette académie était contre le défrichement, et comptait bien ne donner le prix qu’à un mémoire qui soutiendrait ses doctri -

PRÉFACE

nés. Il s’est passé quelque chose de semblable dans leprix proposé sur la misère. Cependant, bâtons-nous de le dire, dans ce dernier cas, les chances étaient égales jusqu’au moment où la commission fut nommée ; tandis que, dans le premier, toute une classe d’écrivains était dérisoirement appelée au concours, et condamnée d’avance à son insu. C’était une mystification. Il n’y a eu à l’Académie des sciences morales, ni tromperie, ni manque de bonne foi; mais quelque chose qui ressemble un peu à un tirage au sort. Or il ne faut pas établir de loterie intellectuelle pour remplacer celle qu’on a dernièrement abolie.

Si l’on veut que les hommes supérieurs viennent prendre part au concours, il faut préciser avec le plus grand soin ce qu’on leur demande et ne jamais leur laisser dans l’esprit aucune incertitude; autrement ils ne travailleront pas.

Il faut aussi lâcher que leur amour propre soit satisfait, parce que c’est le seul mobile qui puisse les faire agir. Un prix de 5000 francs disputé, comme l’a été celui sur la misère, entre vingt-deux concurrens, donne à chacun une chance équivalente à 227 fr. 27 c.

On ne peut guère rédiger en moins de six mois un mémoire un peu développé; on voit que c’est au-dessous du salaire d’un terrassier médiocre. Ainsi, il n’y a pas de question d’argent.

Mais il y a une question d’amour propre, et c’est ce qui nous paraît être assez souvent oublié. Ainsi, le

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prix sur la misère a été partagé entre trois concurrens. S’il n’y avait eu qu’un partage d’argent, nous n’aurions rien à dire; mais partager l’argent, c’est partager l’honneur. Croit-on qu’un écrivain de premier ordre puisse être bien flatté d’être couronné ex œquo avec deux autres auteurs? Ce fait se reproduit si souvent dans les jugemens académiques qu’on doit y voir quelque chose de plus qu’un fait fréquent : c’est un système. ,

Nous en tirons la preuve de ce môme prix offert sur la misère, dans l’examen duquel nous continuerons à nous renfermer. Les trois concurrens couronnés n’étaient pas jugés égaux, puisque M. Buret a reçu une part plus forte que ses deux co-partageans , et cependant on a divisé le prix.

Quelques raisons qu’on ait pu donner, cette raé- * thode doit très certainement éloigner les hommes supérieurs. Il est vrai qu’elle attire les médiocrités ; mais le nombre des concurrens ne peut pas suppléer à leur valeur. La quantité ne remplace pas la qualité, et c’est le cas d’appliquer ici le mot du duc d’Albe : Une tête de saumon vaut mieux que dix mille têtes de grenouilles.

Il serait convenable aussi que le gouvernement ne témoignât pas aussi ouvertement le peu de gravité qu’il accorde aux concours académiques. Par exemple, dans le cours même de l’année <840, il a recommandé officiellement aux préfets l’étude de divers ou-

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ir.

vragcs sur la misère, et il n’a été fait nulle incniion (le celui <jue l’Aeadéinie venait de couronner. C’était là jKturtant une occasion bien naturelle de donner (jueUjue relief à ces concours, et, en tenant pour non avenu celui (|ui venait d’avoir lieu, le gouvernement a contribué autant (ju’il était en lui à en détourner pour l’avenir les hommes qui travaillent pour la renommée.

Enlln, l’Académie elle-même ne paraît pas toujours prendre au sérieux ses propres jugemens. Lorsqu’elle couronne nn travail relatif à quelque grande question d’intérêt général, c’est apparemment parce qu’il renferme des recherches utiles et des notions qu’il .serait bon de répandre. lié bien, la coutume actuelle est de ne communiquer à personne les mémoires déposés.

Rien de plus contraire à l’esprit des concours que cette séquestration. A quoi sert de créer la lumière si on la tient sous le boisseau? Autrefois, les ouvrages couronnés étaient imprimés aux frais de l’Académie; aujourd’hui le manuscrit est mis au secret. Ce n’est pas la meilleure manière de populariser les connais- .sances qu’il renferme.

Je ne terminerai pas cet examen sans expliiiuer quel motif me l’a fait entreprendre. Loin de moi le désir de ravaler ce que je n’ai pu atteindre ! Je crois que les couronnes académiques ont perdu de leur valeur dans l’opinion publique; mais elles en ontconservé

PnÉFACK.

à mes yeux, et je n’ai jamais caché, ni avant, ni après le jugement de la commission, le haut prix que j’aurais attaché à son suffrage. Je voudrais voir mes sentimens sur ce point partagés à l’avenir par les écrivains qui valent mieux que moi, et c’est pour cela que j’ai cherché comment l’institution pourrait être rehaussée à leurs yeux.

Je n’y ai nul intérêt personnel. Concurrent fortuit, je me suis présenté sans préméditation et sans projet de revenir à la charge -, mais , dans l’intérêt des lettres et du progrès, les esprits les plus désintéressés doivent désirer que de sages mesures ramènent aux’ concours les écrivains les plus distingués, comme au temps où les prix académiques se partageaient entre Lagrange, Euler et Bernouilly, ou, si l’on veut remonter plus haut , comme au temps où ils furent disputés entre Sophocle et Euripide.

INTRODUCTION

Sur quelque point du globe qu’il plaise à l’observateur de jeter les3'eux, il y trouvera la misère, compagne inséparable de l’espèce humaine. Du nord au sud et de l’est au couchant , il la verra dans les deux hémisphères, s’attachant comme une lèpre aux nations les plus florissantes, empoisonnant leur prospérité, retardant leurs progrès, rendant irréparables leurs fautes.

Cependant les époques de richesse publique présentent presque toujours des ressources contre le malheur privé. Les grands travaux, qui sont la suite et la cause en même temps de la prospérité générale, offrent au pauvre des moyens d’existence qu’il peut utiliser, s’il est laborieux. Si la maladie le rend impropre au travail, il n’implore pas en vain la pitié de l’opulence. La bienfaisance est plus facile , lorsque les ressources abondent et que le riche l’est assez pour donner aux pauvres, sans qu’il en résulte une diminution bien sensible dans son bien-être personnel.

Mais c’est aux époques de souffrance générale ,

IMRODCCTIOIV.

et particulièrement chez les peuples en décadence, qu’elle prend un caractère plus destructeur. Lorsque l’aisance de tous diminue graduellement, et que chacun se trouve le lendemain un peu plus gêné qu’il n’était la veille; lorsque chaque famille doit res- ^ treindre ses dépenses et renoncer tous les jours à quelque partie de ce qu’elle s’était accoutumée à regarder comme son nécessaire , alors la compassion s’éteint presque dans les cœurs : les bourses se resserrent, le sentiment des maux personnels absorbe à celui des souffrances d’autrui ; et quand le désir de les soulager conserverait toute sa force, les moyens matériels lui manqueraient pour produire tous ses effets.

Alors apparaissent ces terribles scènes qui précèdent ordinairement la chute des empires. L’extrême misère traîne à sa suite des compagnons phis redoutables qu’elle, le mépris des lois et des mœurs, l’ignorance et le brigandage. Il n’y a plus de frein pour l’homme que la faim aiguillonne; le gibet peut bien effrayer ceux qui comptent sur une longue vie; mais comment protégerait-il la loi contre celui qui, s’il ne se décide à l’enfreindre, est assuré de mourir demain? Les considérations morales perdent aussi tout leur empire, le grand nombre des crimes en diminue l’horreur; le désir de l’estime publique abandonne ceux qui sentent défaillir leur existence. Les maladies contagieuses suivent presque toujours ces épo-

iNriionLCTio>. lu

qiics (.le calainilcj et moissonnent œ tju’avait (ipargim lu faim.

C’est ordinairement le pauvre seul qui ressent les premiers elTcts de la misiire; il est frappé et meurt avant que ceux qui passent pour les heureux de ce monde s’aperçoivent qu’il a souffert; mais quand les époques dedésolation se prolongent; les hautes classes tardent peu ù en sentir le contre-coup. La faim ne vient point assaillir le riche au milieu de son opulence ; mais quand la misère publique a porté la désorganisation dans l’ordre social , il se voit attaqué dans son rang, dans ses richesses et dans sa sûreté personnelle : terrible et grande loi qui réunit, par une sorte de solidarité forcée, l’activité du prolétaire et les lumières de l’homme puissant ! Institution salutaire de la Providence qui a voulu que l’homme éclairé commandât â son frère qui n’est que lalx)rieiix, mais fût, dans certaines limites, responsable aussi de scs souffrances, de quelques causes qu’elles puissent provenir.

De toutes les pensées qui peuvent alïliger le coeur de l’homme, la plus accablante sans doute est celle de ce fléau infatigable qui s’est étendu à tous les temps et à tous les lieux. Si la vue de queh|ues souffrances individuelles affecte si péniblement l’ànie d(( ceux qui en sont témoins , de quelle tristesse ne doit pîis être saisi l’homme réfléchi (jui sait (jue des millions de scènes semblables se passent au même instant

IMRODUCTIO?^.

sur tous les points du globe ! Peu importe à quelle heure et en quel jour l’esprit se lixe sur ce triste sujet d’étude, il peut toujours se dire , sans crainte d’erreur : A l’instant où je réfléchis, la misère achève plusieurs milliers de créatures humaines qu’elle torturait depuis long-temps.

Bien des remèdes ont été tentés, aucun n’a paru complètement elDcace. A certaines époques la misère a diminué, mais elle n’a jamais disparu. Il y a plus, elle ne pouvait pas disparaître; la misère est inhérente à notre nature, comme la loi du travail et celle de la mort, et sa suppression doit être rangée parmi les utopies philantropiques avec la paix perpétuelle et la prolongation indéfinie de la vie humaine.

list-ce une raison pour renoncer à soulager les maux que nous ne pouvons guérir? Lorsque la souffrance est reconnue inévitable , est-il indifférent qu’elle se développe et s’étende à l’inlini , au lieu d’être restreinte et réduite à sa plus simple expression? Ln d’autres termes, esLce la même chose de souffrir un peu ou de souffrir beaucoup?

Poser cette question, c’est la résoudre. Si la vitalité de la misère est indestructible, son élasticité est prodigieuse. Les fautes des chefs de l’Etat, la mauvaise conduite des classes pauvres, les efforts même des amis de l’humanité, lorsqu’ils ne sont pas dirigés avec intelligence, peuvent augmenter scs ravages dans la proportion la plus effrayante. Les causes contraires

IJiTBODVCTK». y ’

peuvent les ainoindrir à tel point que, pour des yeux peu attentifs , elle aura cessé d’exister. Ce sera une erreur pourtant 5 elle aura seulement cessé, d’agir.

11 en est de la misère comme de la vapeur ; on peut la condenser, et alors elle n’occupera, sous la forme liquide, que tt'- de son précédent volume. H ne faudra pas croire qu’elle ait pour cela perdu sa foi ce d’expansion ; une chaleur médiocre lui fera envahir de nouveau le même espace qu’elle paraissait avoir abandonné sans retour.

D'innombrables philantropes ont senti leurs entrailles émues au spectacle des souffrances de 1 humanité ; plusieurs ont sacrilié leur repos , leur fortune et leur vie en voulant s’interposer entre le pauvi e et la misère; dévoûment inutile! L ennemi commun a passé sur leurs corps et n’en a pas moins atteint les victimes qu’il avait désignées. Que le respi et des peuples s’attache à la mémoire de leurs bienfaiteurs; que la reconnaissance de tous soit la récompense de quiconque a donné aux pauvres un secours, une consolation ou une bonne pensée !

Mais, après avoir payé un juste hommage à ceux (|ui nous ont précédés, jetons un regard attentil sur la marche qu’ils ont suivie, et, sans nous laisser entraîner par l’admiration de leurs vertus, par la sincérité de leur zèle, par la pureté de leurs intentions pieuses, cherchons à déterminer la cause de leur

l\TnODLCTIO!S.

insuccès. Ils ont échoué; c’est un fait trop mallicurcusement acquis à l'histoire. Des bienfaits partiels ont pu soulager momentanément quelques familles en détresse, mais la misère générale n’a pas été sensiblement atténuée; des tentatives mal concertées ont tourné souvent contre ceux qu’on avait voulu secourir. A quoi attribuerons-nous le triste résultat d’efforts dictés par les meilleurs sentimens qui puissent enflammer le cœur de l’homme et par une ardeur de charité que probablement nous n’égalerons jamais? ont-ils rencontré des obstacles insurmontables? se sont-ils brisés contre la force des choses? doit-on renoncer pour toujours à faire mieux, et n’y a-t-il aucune espérance d’améliorer le sort de l’espèce humaine?

Avant de nous laisser aller à cette pensée décourageante , réunissons les lumières que les sciences nouvelles nous ont apportées; plaçons-nous, s’il m’est permis de parler ainsi, au point de vue stratégique; interrogeons avec soin le passé, et voyons si la chute de bien dos espérances n’a pas été due à un faux point de départ et à des fautes involontaires.

* Les philantropes des siècles passés ont paru dominés par une sensibilité spontanée plutôt que par une bienveillance réfléchie. Incapables d’envisager froidement les angoisses de leurs semblables, ils couraient au secours de tout ce qu’ils voyaient souffrir. C’était une sainte mission; mais c’est à cela que se

DigiîlzBd by Gopgli

INTRODUCTION

bornait leur bienfaisance. Ils réparaient le mal lorstju’il était venu; ils ne le détournaient pas lorsqu’il était sur le point d’arriver.

Il vaut mieux pourtant parer le coup que de soigner la blessure, et si la médecine qui combat la maladie doit être honorée, l’hygiène qui conserve la santé ne doit pas être exclue du régime des peuples. C’est en vain qu’on espérerait guérir après coup les maux qu’on aurait pu prévenir; la misère est un arbre puissant, qui a jeté au sein des sociétés de profondes racines; que gagnerez-vous à détruire laborieusement quelques-uns de ses fruits amers? Tant qu’il puisera sa nourriture dans un sol riche et fécond, il se couvrira chaque année d’une nouvelle récolte, et vos mains se lasseront avant que sa sève soit épuisée. Ce n’est pas dans ses branches , c’est dans sa racine qu’il fout l’attaquer; il ne s’agit pas d’un élagage, il s’agit d’une extirpation.

Nous l’avons déjà dit, elle ne peut pas être mathématiquement complète; il échappera toujours quelques germes, quelques chevelus, qui pourraient avec le temps redevenir encore de grands arbres. Mais si la souche était enlevée, on aurait du moins quelques années pour respirer, les rejets seraient rabattus à mesure qu’ils sortiraient de terre; on tiendrait à distance la misère, au lieu de l’avoir incessamment sur- Ics bras, comme un ennemi qui ne connaît pas les trêves; on la circonscrirait dans un espace rétréci,

INTRODUCTION"

ol le pays serait délivré de ses incursions meurtrières.

Dans d’autres temps, la guerre extérieure était et devait être le principal objet des préoccupations de la France. Lorsque chaque année des peuplades errantes venaient fondre sur nos frontières maritimes ou terrestres, le point capital était de les repousser. Aujourd’hui c’est vers des luttes moins sanglantes que sont tournés tous les esprits ; la France ne parait pas bien prochainement menacée d’une irruption romaine, Scandinave, sarazine ou tartare; la Germanie n’a plus ni conquérons, ni bandes mercenaires pour qui la guerre soit une nécessité permanente; l’Angleterre a renoncé à ses droits sur la couronne de France.

La misère est le seul adversaire qui demeure en ligne; écrasons-le, tandis que la paix l’a privé de ses auxiliaires.

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