CHAPITRE PREMIER
Des phîlantropes d’aujourd’hui et des philantropes d’autrefois.
Avant d’eDtamer l’examen des mesures à prendre pour combattre la misère , jetons un coup-d'œil rapide sur les dilférens essais que nos devanciers ont tentés avec peu de bonheur et sur les causes qui ont rendu superflus leurs efforts.
On ne peut me supposer le désir de rabaisser en rien le mérite d’hommes éminens dont la vie entière a été consacrée à la bienfaisance. Je n’attaque pas leur personne ; j’examine seulement le résultat de leurs œuvres. Quiconque veut naturaliser une méthode nouvelle doit d’abord démontrer que les
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anciens systèmes sont insufTisans : c’est là sa première lâche; il doit prouver ensuite que celai qu’il propose atteindra le but: c’est là son second travail.
Ce n’est pas la bonne volonté qui a manqué aux pbilantropes des siècles précédons ; on a périodiquement reproduit, contre les riches , les accusations banales de dureté et d’égoïsme. Qu’elles aient pu être fondées contre quelques-uns , c’est ce qu’on ne saurait révoquer en doute; mais pourquoi envelopperait-on la masse entière dans une injuste et ingrate réprobation? c’est des plus hautes classes de la société que sont sortis la plupart des hommes bienfaisans.
Tl s’en est trouvé aussi dans les derniers rangs du peuple ; il est impossible d’examiner de près la question sans voir aussitôt que ce qui a manqué , ce n’est point le zèle qui entraîne les hommes, mais les lumières qu| doivent diriger le zèle.
Les méthodes employées pour combattre la misère ont varié à l’infini suivant les lieux et les temps. Depuis l’hospitalité patriarcale que nous retrouvons encore sous les tentes du désert jusqu’aux salles d’asile et à l’enseignement gratuit, toutes les formes ont été admises : il s’est trouvé des bienfaiteurs particuliers pour chaque sorte de misère : les blessés, les malades , les captifs , les femmes en couche , les enfanstrouvés, les lépreux même, les criminels, les incurables et les pestiférés ont rencontré des cœurs bienfaisans que ne rebutait ni le danger de leurs maladies contagieuses , ni le triste tableau de leur dégradation morale , ni l’inutilité des soins donnes à des maux qui ne pouvaient guérir. La misère a triomphé de tant de vertus et d’efforts. £st~elle donc invincible de sa nature et faudra-t-il l’accepter comme un mal cruel et inévitable?
Non , la misère peut être vaincue (1)* mais il fani pour cela que ceux qui voudront la combattre adoptent une metl-
(i) J'ai dit plus haut qu'elle ne poueail pas disparaître ; niais il y a une ilifférenec entre détruire et maîtriser.
Kï J'HILANTHOPES d’ AUTREFOIS.
léure tactique. Il faut qu’ils se persuadent que la bienfaisance est une science tout aussi bien qu’un sentiment; qu'une étude profonde des lois qui régissent les sociétés doit précéder et diriger l’accomplissement des bonnes œuvres; que ce sont des guides peu éclairés que ceux qui disent : « Donnez, donnez, donnez toujours; qu’enfin, la sensibilité sans discernement est aussi désastreuse dans la bienfaisance que le courage sans discipline dans les batailles.
Un des traits les plus frappansque nous présente l'bistoire des peuples, c’est leur persévérance singulière dans des coutumes funestes dont l’expérience leur démontrait à chaque pas le vice. Les Gaulois se firent briser par les Romains dans cent batailles, faute de vouloir adopter leur armure et leur ordre de combat ; les Peaux-Rouges d’Amérique se laisseront chasser du sol jusqu’à la dernière, plutôt que de quitter les usages qui les rendent inférieures aux blancs; la chevalerie française se fit exterminer trois fois par les archers anglais, sans que l’idée lui vînt de quitter ses éperons et d’employer les armes de jet ; tant sont puissans les liens de l’habitude et le pouvoir de la routine !
Puisque les hommes demeurent aveuglément attachés à des coutumes vicieuses qui amènem leur propre ruine, doiton s’étonner qu’ils se cramponnent avec la même opiniâtreté à d’autres usages qui n’amènent que la ruine d’autrui ?
Nous allons établir tout d’abord le point de départ du présent écrit. Nous montrerons ensuite que c’est pour s’en être écartés que les philantropes d’autrefois ont été si loin d’atteindre leur but.
Ce U est ■pat par det moyens curatifs, mais bien par des moyens préventifs que la misire doit être combattue.
Si la bienfaisance pouvait disposer de ressources inépuisables, peu importeraient le moment et le mode de son action; elle ne serait jamais ni prodigue, ni tardive, ni prématurée; l’abondance de ses richesses suppléerait à leur bon emploi. Nous nous dispenserions de la pénible lâche de
PHILASTROPKS d'aUJOURd’hI
peser les secours et de compter avec la pauvreté. Mais la bienfaisance puise à des sources nécessairement bornées, comme tout ce qui sort de la main des hommes. Le problème à résoudre est donc celui-ci : Faire le ■plu» de bien po»»ible avec une ma»se donnée de richesse». Si l’on réfléchit que les secours n’augmentent pas avec la libéralité qui préside à leur distribution , on arrivera à cette conclusion : que la somme à donner étant fixe, tout ce qu’on en distrait sans motif est autant d’enlevé à la classe des indigens. C’est donc un devoir rigoureux, mais sacré, non-seulement de faire passer entre les mains des pauvres tous les secours qui leur sont destinés, mais encore de les distribuer de la manière la plus profitable pour eux.
Ceci demande peut-être à être éclairci ; je vais reproduire ma pensée sous une autre forme.
Supposons qu’une somme annuelle de dix millions soit destinée au soulagement des indigens. Il ne suffit pas que celte somme entière soit donnée en effet à ceux qui en ont besoin et qu’aucune portion n’en soit distraite au profit de personnes dans l’aisanêe; il faut encore qu’il y ail une proportion entre le besoin et le secours. Ou ne doit pas, par exemple, donner plus qu’il n’est nécessaire à quelques pauvres favorisés, parce que si deux millions sont donnés là où un million sufiflsait, il n'en restera que huit , au lieu de neuf, à distribuer au reste des indigens. Ils auront donc été réel-, lement frustrés d’une 'portion de ce qu’ils devaient recevoir. De même, si un emploi bien entendu d’une somme quelconque peut tirer vingt familles de la misère , on doit regarder comme funeste un autre emploi qui n’en soulagera que dix. Adopter ce second moyen, c’est réellement créer la misère de dix familles, puisqu’on pouvait les en délivrer et qu’on ne l’a pas fait. De nombreux exemples seront cités bientdt; qu’il nous suffise pour le moment d’avoir fait comprendre notre pensée ; c’est que, si l’on veut faire réellement le plus de bien possible aux pauvres, on doit non-seulement leur
Digiite jd by Cooglc
i;r l'IllLA.NTROPKS d’autrefois. 5
üoiiiier aulnnt que l’on peut, mais encore leur donner le mieux que l’oii peut. La bienfaisance doit être constamment unie avec le calcul. Si un seul pauvre est soulagé à l’aide d’un sacrifice qui eût pu en soulager dix, il y a gaspillage de la füMune des indigens ; ceux qui l’ont causé n’en rendront jamais compte, ni devant Dieu, ni devant les hommes, parce que leur intention est presque toujours pure et que le plus souvent, c’est leur propre richesse qu’ils donnent; cependant, comme leur unique désir est de soulager toutes les misères, ils doivent éprouver des regrets , s’ils viennent à comprendre qu’ils ont laissé souffrir des créatures humaines qu’ils pouvaient secourir sans augmentation de sacrifices.
Voilà ce que n’ont pas compris les philantropes des siècles passés.
Raisonner sur la misère avant de la secourir leur eût paru une marque de dureté ; il ne leur suffisait pas que la bienfaisance fût sans bornes, ils voulaient aussi qu’elle fût sans réflexion. La charité n’était pas pour eux un art; c’était un instinct, c’était presque une sensation.
Loin de nous la pensée de déverser sur leurs convictions le moindre blâme , elles étaient sincères; mais qu’en est-il résulté ?
A force d’éloigner les prévisions et l’esprit de calcul , ils sont arrivés à la bienfaisance la plus coûteuse et la moins efficace. Au lieu de faire beaucoup avec de petits moyens , ils ont employé de grandes forces pour n’obtenir que de maigres résultats ; comme ils ne tenaient jamais compte que de la misère présente, ils ne faisaient rien contre la misère prochaine. Les souffrances du moment absorbaient la totalité des secours ; ils se fussent fait scrupule d’en réserver une légère portion pour prévenir des malheurs que les yeux les moins exercés devaient regarder comme imminens.
En ne s’occupant jamais que des misères consommées, ils mettaient contre eux le plus possible de force malfaisante. En prenant toujours le malheur à son apogée , ils ne le corn-
PIIILANTROI’E-S o'AtJOliRD’ll tl .
bntlaiem qu'arrivé à son maximum de pnissance et qu’au momcni, par conséquent, où il était le plus difficile de le niaîiriser; ils pouvaient en venir à bout dans un petit nombre de cas , mais c’était en concentrant sur un seul point des forces qu’il eût été plus utile de disséminer.
Lorsqu'une maladie contagieuse envahit un pays civilisé , c’est dans ses moyens de propagation qu’il faut tout d’abord l’attaquer : guérir les malades, c’est faire le bien de quelques • individus ; conserver la santé des masses, c’est faire le bien général et c’est aussi à cela que s’appliquent les gouvememens éclairés. Or, la misère est, comme il sera bientôt démontré, la plus dangereuse des maladies épidémiques. Cependant, par une sorte de contradiction bizarre, elle est seule exceptée des mesures de prudence prises par tous les peuples policés. Tandis que des réglemens sanitaires, salutaires quoique rigoureux , éloignent de tous nos ports les fièvres des colonies et la peste du Levant , tandis que des lazarets isolent le fléau,- en interdisant, sous peine de mort (1) , toute communication entre les gens de l’intérieur çt les provenances soupçonnées, nous voyons la misère parcourir, sans être inquiétée, toute l’étendue de nos provinces. Quand elle devient trop profonde, on commence à s’en occuper : c’est imiter les Ottomans, qui se soignent tant bien que mal lorsqu’ils se sentent complètement pestiférés , mais qui rejettent toutes les précaylions qui pourraient les empêcher de le devenir. Le monde est régi par un petit nombre de. lois qui s’appliquent à toutes les circonstances de la vie physique ou morale; l’une des premières et des plus importantes de ces Ipis, c’est le grand précepte : Principiisobsta, que l’on peut traduire librement par ces paroles : Prenez l’avance. Lorsqu’un homme chancelle sur le bord du précipice, il vous sulfira, pour le soutenir, de lui tendre lu main ;
(i) Les scnliiiclles qui gardeiil les Ia7uiret.s ont ordre de faire feu sur qilirunqiie veut s’eu éloigner, soit |iar violence, .soit par surprise.
ET PHILANTROPES d’AETREFOIS.
mais, lorsqu’il est tombé dans l’abime, vous ne l'en tirerez qu’à force de bras et de temps (1).
Il en est ainsi de la misère qui est le plus vaste, le plus profond et le plus escarpé de tous les précipices.
Les anciens philaotropes ont dit : Hé! qu’importent le temps et la peine? Doit-on calculer qnaud il s’agit de ses semblables? Sauvez à tout prix ceux que vous voyez périr et ne regrettez jamais les efforts qu’ils vous auront coûtés.
Ce sont là de belles paroles si on ne les examine que du côté du cœur, mais la question a plusieurs faces; lorsqu’il n’y a qu’un seul homme à sauver, nui doute qu’il ne faille le secourir, sans calculer le plus on moins d’efforts ou de danger qu’entraînera le sauvetage. Mais si, au moment d’un naufrage, quarante hommes vont périr et qu’on n’ait pas sous la main les moyens de les assister tous, u’est-ce pas un strict devoir alors d’en sacrifier le moins possible? si l’on n’en conserve que cinq, tandis qu’on pouvait en conserver vingt, on doit se reprocher la perte de quinze vies; quand môme ce triste résultat n’aurait pour cause ni un défaut d’empressement, ni un défaut <ie courage, quand il ne résulteraitque4’un& précipitation trop grande etd’un excèsde
(i) Lorsque les habilaos de Londres vont patiner sur des étangs à moitié gelés et dont la glace doit probablement se rompre suu» leurs pieds, la police les laisse faire pour ne pas porter atteinte à l'indépendance du citoyen; personne ii’a le droit d'empécher un Anglais de se jeter dans l’eau. Mais lorsqu'il a constaté ses droits d'homme libre eu disparaissant en effet sous la glace, chacun peut, sans violer la loi, l’en faire ressortir, surtout s'il n’a jias clairement fait connaître sa volonté d’y demeurer. De nombreux employés stationnent, à cette fin , sur la glace ; et tonies les fois qn’un patineur est tombé dans on trou , ils le harponnent comme une baleine^ à l’aide d’un hameçon énorme emmanché au bout d’une perche.
Un autre système prévaut en France ; on enqiéche les patineurs de tomber dans l’eau. La coutume anglaise indique plus de re.spect pour la liberté individuelle; mais si l’on veut considérer le salut des patineurs comme le premier résultat à obtenir, l’avantage reste incontestablement à la isétbode française.
s l'HILANTROPES d'aUJOURd'uUI
zèle, il devrait encore exciter, sinon des remords, au moins de vifs r^rets.
Réunissons maintenant les deux propositions qui viennent d’être établies.
L’économie et laréfiexion dan» la répartition de» tecour» sont plu» nécetsaire» encore que t abondance de» dons. Si r on veut que les ressources ne se trouvent pas toujours audessous des besoins, il faut prendre le mal au moment où il peut être détruit avec le moins de dépenses; or, ce moment est celui qui précède son développement. C est donc une bienfaisance défectueuse que celle qui ne s’occupe que de la misère complètement développée et parvenue à son dernier période.
Que dirait - on d’un médecin qui ne soignerait jamais ses malades avant le moment de leur agonie? C’est ce qu’ont fait les philantropes de l’ancien régime. Ils ont marché sans plan, sans système arrêté ; toute leur science se bornait à écouter de quel côté venaient les plaintes; ils couraient toujours vers la misère la plus criante, c’est-à-dire la plus excessive ; ils consumaient, à prolonger de quelques jours la vie <d’un vieillard désespéré, les ressources qui eussent rendu à cent jeunes hommes des années d’existence et de prospérité.
Les ressources de la bienfaisance étant bornées, la première condition à observer, pour la rendre efficace, c’est de n’embrasser qu’un champ proportionné aux forces dont on dispose. Un peuple ne doit pas prendre l’entreprise de l’extinction de lu misère sur toute la surface du globe; il y consumerait ses richesses sans que leur passage laissât aucune trace durable. Il est juste de secourir ses compatriotes avant de songer aux étrangers ; tant qu’un état possède des malheureux dans son sein, il doit s’occuper d’eux avant d’aller soulager les gens qui souffrent aux antipodes. Ce principe a été, comme tous les autres, complètement négligé par les philantropes de la vieille école. Tandis qu’une foule
ET PHIEANTROPES d’aUTREFOIS. !)
de Français périssaient de misère, ils leur enlevaient, autant qu’ils le pouvaient, par des quêtes, les dons que les riches leur avaient destinés; et pourquoi faire? pour secourir les pauvres du nouveau-monde ou pour rebâtir la chapelle du Saint-Sépulcre! Nous avions cependant à nos portes des paroisses qui tombaient en ruines et des malheureux qui souffraient de la faim.
Les fautes de nos devanciers peuvent se classer en deux catégories ; les unes ont annulé, par un emploi maladroit et inulile, nne partie de la richesse publique qui est la ressource du pauvre ; les autres ont considérablement aggravé les maux qu’ils prétendaient soulager.
Nous allons citer quelques exemples ; mous les prendrons dans les temps anciens, afin de n’éveiller la susceptibilité de personne.
Un homme dont le nom nous est resté comme le modèle du zèle désintéressé et du dévoùment charitable imagina de recueillir des nouveau>-nés abandonnés par leurs parens et de les nourrir des dons de la charité publique. Rien de plus pieux, rien de plus utile en apparence que cette institution; elle se perpétua, s’agrandit; que produisit-elle en dernière analyse? une augmentation effroyable dans la mortalité des enfans nouveau-nés (1). Une confrérie de religieux s’établit autrefois pour tirer de l'esclavage, les chrétiens retenus en captivité par les Maures; quel, en fut le résultat? les Barbaresques trouvèrent de nouvelles ressources dans l’argent qu’ils recevaient des frères et augmentèrent d’autant leurs déprédations ; l’espoir d’obtenir une rançon élevée en échange de leurs esclaves les rendit plus avides d’expéditions et de prisonniers; de sorte que l’institution destinée à rendre à la liberté les captifs en fit faire dix fois plus (|u’elle n’en délivra. (2;
(j) Voir la preuve au ciiap, a, liv. III, 'de t Aumône.
Les arméniens des corsaires médilerraaéens élaienl des opérations
PHILANTROPES d’aUJOUKD’hUI
Voilà des exemples de bienfaisance pernicieuse ; en veuiuu niaimenani de bienfaisance inutile? il serait facile d’en tirer un grand nombre du temps présent.
Wilberforce, membre bien connu du parlement anglais,' s’éleva fortement et avec persévérance contre la traite des noirs ; son opinion, avec le temps, trouva d’autant plus d’appuis qu’elle concordait admirablement avec les intérêts matériels de la nation. La traite enfin fut abolie. Le transport des noirs d’Afrique en Amérique s’arréta-t-il pour cela ? non, il ne diminua pas même et s’il en faut croire certains documens, il augmenta. Le Moming-AdvertUer et, après lui, le Siècle du 7 ou 8 juillet 1839 affirment que, depuis l’abolition de la traite, le transport des noirs a été de 150,000 par an, c’est-à-dire d’un tiers environ en sus de ce qu’il était avant. Cette augmentation pourrait s’expliquer par les souffrances que les noirs éprouvent à bord des négriers et qui en font périr une multitude.
Rien n’est plus bizarre du reste que les réglemens et les usages des bàtimens de guerre qui croisent sur les côtes d’Afrique, afin dé s’opposer à la traite des nègres. Ces bàtimens saisissent fréquemment des négriers chargés de leur cargaison humaine ; on pense sans doute qu’ils s’empressent de rendre les malheureux captifs à leurs familles éplorées et de les reconduire libres et reconnaissans sur les rivages de leur patrie? Non ; ils les conduisent bravement aux colonies et là ils les vendent bel et bien au plus offrant et dernier enchérisseur : de sorte que ce que les noirs gagnent à l’abo-
commertiales dont les pro&ts devaieol couvrir et sui'iias-ser les frais ; ou les encourageait donc en leur ouvrant de' nouveaux débouchés. Lorsque les Normands et les Danois ravageaient les côtes de France et d'Angleterre, on les payait souvent pour obtenir qu'ils s'éloignassent : mais l’argent donné à ces aveuturiers était un appât qui attirait de nouvelles bbndes et as.surait, pour l'année suivante , le retour des mêmes pillards qu’une réception plus guerrière aurait dégoôtés de reveoir.
Digiti. .rJ fcy GuOglc
KT PHILANTROPES u’aUTBEFüIS. 11
lition de la traile, c'est d’étre vendus au profit des croiseurs, au lieu d’étre vendus au profit des négriers.
L’humanité réclame des améliorations au sort de la race noire. Des tentatives récentes ont été faites en leur faveur ; bien que le résultat puisse en être jusqu'à un certain point prévu , il n’entre pas dans le plan de cet ouvrage de nous en occuper.
Toutefois, avant d’abandonner ce sujet plein de gravité, puisqu’il se rattache au bonheur de tant de millions d’hommes, faisons observer, comme second exemple de bienfaisance inutile, que , si les philantropes du siècle dernier ont attaqué la traite qu’ils n’ont pu faire abolir qu’en effigie, c’est un des plus célèbres philantropes du seizième siècle qui l’avait instituée, pour remplacer dans les mines le travail des Américains par celui des nègres d’Afrique. L’illustre et bienfaisant Las-Cases crut fermement accomplir une œuvre méritoire en substituant des esclaves dont la peau était noire à des esclaves dont la peau était rouge (1).
(i) L'ud des principaux argumens, et l'un des plus oubliés, à faire valoir contre la traite telle qu’elle se pratique aujourd’hui, c’est qu’elle est le conservatoire de la piraterie : les négriers ne sont pas tous forbans , mais il est certain que la plupart sont prêts à l’être. Des. hommes qui vivent habituellement d’un commerce prohibé et dont l’existence roule sur une suite d’opérations claudestines , des hommes qui sont incessamment poursuivis par la marine royale des nations civilisées s’habitnent promptement à regarder aussi leur marine marchande comme un ennemi , et , vu son inaptitude au combat, comme une proie qui leur est dévolue. Il faut faire attention, d’ailleurs, B la composition des équipages qui se livrent à la traite. Toutes les fois qu’un matelot s’enfuit du vaisseau qui le portait, il se réfugie à la Havane et s’embarque sur quelque négrier ; on ne lui demande pas s’il a quitté son bord par suite d’un vol, d'un meurtre ou seulement par inconstance et désir de changement. On lui demande seulement s'il sait prendre des ris et hisser des bonnettes; on n’exige pas d’autres certificats de bonne conduite. Tout marin peut donc se soustraire à toute règle et à toute dépendance ; le négrier n'a pas d'autres lois que le bon plaisir de l’équipage; le râlement du bord n'a pas d’autre sanction que la ceinture de pistolets que le comuiandant porte toujours sur lui. Souvent celui-ci est tué par son équipage
12 l'HILANTROPES d’aUJOURd’iH) I ET d’aUTRKKOIS.
Résumons ce qui vient d’être dit.
Le bien produit avec une masse donnée de secours peut être centuplé par une distribution opportune et judicieuse : la bienfaisance demande au moins autant d’étude et de calcul que de sensibilité.
La bienfaisance qui n’est pas dirigée par le raisonnement dilapide et détruit les ressources des misérables ; elle a augmenté souvent les douleurs qu’elle voulait soulager.
La bienfaisance , pour être efficace , ne doit pas entreprendre au-dessus de ses moyens ; il n’arrive jamais qu’elle ait trop, il arrive presque toujours qu’elle n’a pas assez. C’est donc pour elle un strict devoir de méditer profondément sur l’emploi de ses ressources bornées, afki d’en tirer, au profit des infortunés, le plus grand parti possible.
Si l’on vent ne pas se trouver toujours au-dessous des circonstances, il faut, en premier lieu, borner son champ ■ d’opération et ne pas embrasser plus qu'on ne peut étreindre ; ensuite , il faut savoir saisir le moment favorable et attaquer le mal au moment où il cédera le plus facile-' ment : c’est l’art du philantrope aussi bien que celui du médecin.
L’instant où la misère doit être attaquée , c’est celui de son début : des remèdes préventifs arrêteront aussitôt les progrès du mal à peine commencé ; les remèdes curatifs, appliqués à la misère au moment de son paroxysme , absorberont toujours en un instant la totalité des ressources , sans
à qui l’impunité est pariaiteinent assurée d’avance , puisque , d'une part , it n’appartient à aucune natiou St n’est justiciable de personne; d’autre part, nul des mal&iteurs qui le composent ne peut être tenté de faire des révélations à la justice.
Le négrier s’abstient ordinairement de faire la course; mais c’est uni- (|uement par crainte et parce qu'il trouve ailleurs une occupation assez lucrative. Il n'est pas prudent de tolérer des associations de bandits accoutumés à ^e jouer des luis : la traite est une pépinière permanente de pirates, comme la mendicité est souvent une pépinière permanente de malfaiteurs.