‹ De la misère, de ses causes, de ses effets, de ses remèdes par d'EsternoChapitre 110 sur 117 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Kmploi de l’armcc aux travaux publics.

Après avoir libéré l’industrie considérée en général des entraves qui pèsent sur les masses, il faudrait la délivrer de celles qui pèsent sur les particuliers. Je ne veux pas dire qu’on puisse donner aux citoyens une liberté absolue, mais au moins doit-on leur laisser toute celle dont le bien général n’exige pas le sacrifice.

Parmi les impôts que l’État doit nécessairement faire sup-

2/)0 EMPLOI DE l’aKMÉE AUX TRAVAUX PUBLICS.

porter aux citoyens, l’un des plus lourds est l’impôt du sang exigé de tous sous le nom de service militaire. Il n’y a pas d'espérance de le supprimer jamais ; les guerres seront toujours imminentes ou possibles : mais au moins pourrait-on l’alléger en le dégageant des surcharges inutiles qu’il porte avec lui dans plusieurs contrées.

C’est une condition déjà assez rude que celle du soldat désigné par le sort; il n’était pas nécessaire d’ajouter des rigueurs supplémentaires à celles que la force des choses avait créées en assez grand nombre. La vie du soldat ne lui appartient plus, il doit mourir aussitôt que son chef le lui ordonne et , ce qui est pire aux yeux de plusieurs , il doit supporter auparavant toutes les souffrances que peuvent donner la fatigue, la faim, le froid et les misères de toutes sortes. Cependant, dans plusieurs États, on a envié encore au soldat les courts instans de liberté que lui laissait le service militaire ; on lui en a interdit l’emploi , et par cette dureté sans motif , on a prolongé sur la vie entière du soldat les privations et les douleurs de ce service.

La solde du militaire est suffisante pour l’empêcher de mourir de faim ; mais assurément on ne peut attendre qu’il fasse sur elle des économies. La jeunesse du soldat doit donc lui être enlevée et s’écouler sans laisser aucun fruit, aucun produit pour sa vieillesse. Ainsi , ses dernières années sont vouées d’avance à la misère , à moins qu’il n’ait utilisé les intervalles de tranquillité que lui laissait de loin en loin le service. Prenez deux frères âgés de vingt ans; employez l’iin à des travaux productifs, l’autre au service militaire : s’ils sont tous deux économes, l’ouvrier aura à trente ans une petite fortune acquise , et le militaire ne possédera pas une obole ; n’est-ce pas un affligeant résultat ?

Il faudrait non-seulement permettre au soldat de travailler dans l’intervalle des manœuvres, mais encore lui faciliter le travail, d’abord par une meilleure distribiiiion de ses heures d’exercices, ensuite en rapprochant les différens

EMl-t.OI DE l’aDMÉE AIX TDAVAUX PVBUCS. 3/|l

corps (les lieux où ils pcuveni s’uliliser. Dans plusieurs pays, l’opinion publique s’est hauicmeiu prononcée en faveur de l’emploi de l’armée aux travaux publics ; mais celte mesure salutaire n’a pas toujours pu triompher des oppositions multiformes qu’elle a rencontrées.

Quelques-uns prétendent que le travail des soldats réduirait ù l’inaction les ouvriers ; mais , par suite du même raisonnement, il faudrait briser les machines.

D’autres feignent de l’admettre en principe ; mais ils demandent qu’on l’entoure de circonstances injustes qui en amèneraient, dans un bref délai, l’abandon. Par exemple, quelques-uns veulent que l’armée exécute les grands travaux d’utilité publique, tels que les routes et canaux, sans recevoir aucun supplément de solde ; ils oublient que le bien-être du soldat est le premier des résultats à obtenir; le second, c’est l’économie pour l’Ëtat et l’utilisation d’une force immense qui se perd sans cesse, tant qu’on laisse dans une inaction forcée plusieurs centaines de milliers de bras qui peuvent et veulent s’occuper. Les peuples industrieux reprochent aux peuples sauvages de ne savoir utiliser ni les chutes d’eau, ni lescourans d’air, ni les autres forces naturelles que notre globe fournit en grande abondance ; et que font-ils, eux, peuples industrieux? ou du moins que font quelques-uns d’entre eux? Ils créent des forces motrices en allant chercher du fer et de la houille au fond des entrailles de la terre, et quand la force s’offre à eux tout; intelligente et toute créée , iquand elle se présente sous une forme humaine , ils ne trouvent rien de mieux à faire que de la paralyser! Alors pourquoi se donnentils tant de peine pour en créer d’autres?

Un grand peuple européen a voulu tenter, il y a quelques années, sur un chemin de fer en construction , un essai de l’application de l’armée aux travaux publics. Le cri général poussait malgré eux les chefs qui ne voulaient pas que l’expérience eût lieu. Contraints d’agir contre leur volonté, que fircnl-ils? ils priiTnt, par dessous main , dos mesures

'lUi EMPLOI DE l’armée AUX TRAVAUX PUBLICS.

infuilliblespourrcndre ic travail dessoldalspluscher et plus mauvais que celui des ouvriers libres; ils contraignirenttous les soldats du corps à travailler pour un prix fixe. L'entreprite(l) leur fut interdite et, de peur qu’on ne les stimulât par des gratifications , ils interdirent expressément toute espèce de supplément de journée pour les plus laborieux ; ce n’est pas tout, il fut arrêté que ceux qui s'abstiendraient pour un ou plusieurs jours ne laisseraient pas de recevoir le même salaire que ceux qui auraient le plus vigoureusement travaillé. Avec des dispositions pareilles, on obtint le résultat voulu ; le travail des soldats revint plus cher que celui des ouvriers : l'on eu tira des inductions qui retardèrent de plusieurs an> nées un second essai établi sur des bases plus rationnelles.

Il serait facilede citer d’autres faits et d'autres .objections variées et nombreuses ; mais il vaut mieux remonter sur-lecbamp à leur source , et voir tout de suite quels sont les intérêts qui s’opposent à la mesure; là, est la racine du mal, et ses adversaires n’ont mis en avant le reste que pour dérouler ses partisans.

Si les soldats sont occupés aux routes , il faut qu’ils se transportent là où les routes se font ; ce n’est pas un travail qu’on puisse exécuter chez soi; or, si les soldats d’un régiment vont tous travailler sur un point, il faut nécessairement que leurs ofliciers y aillent avec eux, et voilà la pierre d’achoppcuient ; les ofliciers ne veulent pas se déplacer, ttraugers pour la plupart aux travaux d’art et de terrassement, ils regardent avec dégoût une occupation nouvelle pour eux. Us s’ennuient (le changer de place et de camper sous des tentes loin de toute société et detout amusement. Ils regrettent les plaisirs des villes dont ils ont presque tous contracté l'habitude, et quelques raisons qu’ils puissent meure en avant, leur opposition n’a pas d’autres causes. Qiielquesuus parlent de la destruction de l’esprit militaire , comn>e

(i) Travail à l’ciilrcprise où à la pièce.

I»ES LECTURES POPUI.AtRES. ' 243

si l’hisloirc de tous les temps ne se chacgeait pas de la réponse. On a vu les armées romaines et suédoises occupées de travaux manuels précisément aux époques de leur plus haute renommée militaire , et de nos jours, on a vu desarn niées excellentes sortir des colonies militaires où le soldat travaille à la terre presque tous les jours de l’année.

Comment donc surmonter l’opposition des olBciers et employer l’armée aux travaux publics, sans rendre mécontens et malheureux ceux qui la commandent ? Il faudrait créer des régimens spéciaux composés de soldats et d’officiers volontaires. II sort annuellement des écoles une foule de jeunes gens qui n’ont pas d’habitudes prises et qui possèdent l’instruction nécessaire pour comprendre et diriger des travaux ; on en trouvera facilement un grand nombre qui entreront dans les idées de progrès ; pour les soldats les trois quarts et demi s’en estimeraient trop heureux. On évitera ainsi les obstacles cachés, mais insurmontables, que produit toujours l’opposition sourde et permanente des chefs. Un premier essai ayant réussi, on donnera graduellement à l’institution tout le développement que comporteront les circonstances ; on ne brisera pas les habitudes des vieux militaires, mais on modiQera celles des nouveaux ; on respectera le passé, maison agira sur l’avenir, de sorte que sans déranger l’existence des officiers, on utilisera la force productive du soldat ; on arrachera d’un seul coup sa jeunesse à l’oisiveté qui la perd, et sa vieillesse à la pauvreté qui l’abrège.

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