ET DE SES CONSÉQUENCES
la haine implacable de l’autre : ainsi , l’industrie est paralysée, parce que si l’on prend un ouvrier, on s’en met à dos dix autres dont la famille est en guerre avec la sienne. Avec une autre population, celte circonstance serait peu importante; mais elle prend de la gravité dans un pays où beaucoup de gens croient que le maqui est la place d’un homme de cœur. Les Corses consument ainsi contre ëux-mémes une énergie avec laquelle ils pourraient faire de grandes choses. Un d’entre eux l’a bien prouvé.
En France l’esprit d’égalité (1) et de camaraderie est une des bases de nos relations sociales. Sous certains rapports, il produit d’excellens effets; mais il est souvent poussé au-delà de toutes les bornes, et ses résultats deviennent désastreux . L’ouvrier peut rarementse soustraire aux habitudes de dissipation et de dépenses qui régnent parmi ses consorts ; s’il n’allait pas au cabaret et ne faisait pas la débauche avec eux, ou ne le regarderait pas comme un bo7i etifant: or, c’est làun reproche des plus graves parmi les ouvriers et dont les conséquences vont plus loin qu’on ne le croirait au premier abord. La camaraderie substitue souvent l’esprit de coterie à l’esprit public. Dans le choix des fonctionnaires électifs ou autres, nous voyons qnelquefois les nominations inQuencées par des rapports privés. En Angleterre, c’est la loi qui passe avant tout dans les esprits; en France c’est très fréquemment l’homme.
Chaque nation a une part donnée de vertus et de vices. Comme l’instinct de la conservation n’abandonné jamais les hommes, soit isolés, soit agglomérés, on peut être à-peu-près certain qu’ils acquièrent les vertus qui leur sont utiles.
(i) Tout le monde connaît la fameuse devise : Liberté, égalité , /raterailé ou la mort, La liberté est toujours louable ; l’égalité devant la loi l'était aussi; quant à la fraternité, c'est un ternie moins déGni; elle ne parait pas aussi Dccessaii'c que la liberté et l’égalité , surtout si l'on réfléchit qu’en style du temps /ralernlser voulait dire : boire ensemble | or, il doit suffire qu’on puisse accomplir cet acte isolément et la liberté exige qu’on ne fasse pas boire les gens qui n'ont pas soif.
108 DU SENTIMENT DOMINANT d’uNE NATION, ETC.
pourvu seulement qu’ils en aient le temps; mais lorsqu’ils ont complètement négligé une qualité capitale, faute d’en trouver l’emploi momentané , ils ne peuvent plus ensuite la recréer instantanément, lorsque le besoin s’en fait sentir. Quand la paix se prolonge, les nations développent les vertus de la paix et laissent s’éteindre les vertus militaires ; si la guerre arrive subitement, elles n’ont pas le temps de s’y préparer et souvent elles périssent pour avoir négligé leur armée. Âux époques de longues guerres, tous les hommes deviennent soldats ; si la guerre vient à leur manquer, ils se trouvent impropres aux travaux de la paix , qu’ils ont trop long-temps délaissés et qu’ils se sont quelquefois accoutumés à mépriser.
Dans l’un et l’autre cas, il arrive pour les classes pauvres des époques de douleur et de privations. Le soldat licencié meurt de faim et se livre souvent au brigandage ; l’industriel enrégimenté à la hâte se sauve devant l’ennemi et laisse le pays livré à la conquête, qui est la plus cruelle de toutes les misères.
Lorsque la civilisation aura marché encore , les peuples apprendront à estimer toutes les vertus , même celles dont ils ne trouveront pas l’application immédiate ; ils les honoreront toutes et, si quelques-unes se trouvent frappées d’une inutilité passagère, ils en conserveront du moins les cadres, qu’ils n’auront qu’à remplir au moment du besoin. Alors on aura délrdit une des principales causes de souffrance ; car l’histoire nous apprend que les époques les plus désastreuses sont ordinairement les époques de transition. Hâtons de nos vœux et de nos efforts le moment où elles pourront être adoucies. (1)
(i) La prédominaoce excessive d’iin sentiment sur tous les autres entraîne des ioconvéniens indépendans même d’un changement de circonstances; si par exemple, un entrainement général porte vers le commerce toute une population, elle déserte l’agriculture, les armes et l’administration ; plusieurs