‹ De la misère, de ses causes, de ses effets, de ses remèdes par d'EsternoChapitre 60 sur 117 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Du senlitnent dominant d’une nation et de s'es conséquences.

Il n’arrive presque jamais que toutes les vertus fleurissent également chez un meme peuple. Le germe de toutes existe, on n’en pourrait douter ; mais les circonstances et les antécédens eu développent seulement une partie. Les autres demeurent enveloppées dans leur silique comme une graine qui n’a pas levé.

Ce n’est que dans la tête des hommes d’élite qu’il se trouve place pour des talens très variés et pour des qualités diverses. Les masses ne saisissent ordinairement qu’un seul sentiment ou du moins que ceux qui découlent d’une source

ET DE SES CONSÉQUENCES. lOS

commune et ont rapport au même objet ; ce sentiment privilégié qui devient prédominant chez un peuple absorbe les autres comme une branche gourmande sur un arbre ; ils les appauvrit, les dessèche et finit souvent par les étouffer. Tant que les circonstances réclament l’emploi de ce sentiment dominant , son excessive puissance n’est point un mal ; le préjudice qu’il cause à d’autres qualités doit être considéré comme un des frais nécessaires pour le produire. Mais, si la position des peuples vient à se modifier, ils sentent cruellement l’absence des vertus qu’ils ont négligées. Ils se trouvent en présence d’évènemens nouveaux, sans préparation morale pour leur faire face ; les talens qu’ils ont acquis sont inapplicables aux conjonctures ; ils deviennent , non-seulement une superfluité, mais un embarras, comme serait une cuirasse sur le corps d’un batelier, ou un aviron dans la main d’un mousquetaire. Quelques exemples rendront plus sensible notre pensée.

Dans les républiques italiennes du moyen âge, l’esprit du négoce avait prévalu à tel point qu’il avait anéanti plusieurs des vertus qui n’y avaient pas rapport. Les Italiens d'alors ne voulaient plus et probablement ne pouvaient plus se battre ; cette disposition les rendait peut-être plus maniables et plus commodes dans les manufactures, mais le destin des peuples ne se décide pas toujours dans un atelier ; lorsque les septentrionaux descendaient sur les villes commerçantes, l’habileté de leurs artisans et le perfectionnement des moyens de produire ne servaient à rien pour les repousser ; les cités ne défendaient pas les richesses qu’elles avaient créées ; leur opulence passait dans d’autres mains et, dans leur intérêt, il eût certainement mieux valu produire un peu moins et conserver. Le sentiment industriel avait trop absorbé le seiitiraent militaire.

Un fait tout contraire se présente dans l’histoire d’Espagne; la vertu guerrière avait tout envahi et elle ne laissait plus de place pour d’autres qualités dans le cœur des vrais Espa-

106 DU SENTIMENT DOMINANT d’uNE NATION gnols (1); le courage dispensait de tout et rien ne pouvait dispenser du courage -, on avait môme pris des mesures pour que toutes les autres vertus devinssent complètement inutiles.

En fait de bravoure et de mépris de la mort, on répondait, non pas seulement de soi, mais encore de sa famille, jusqu'au sixième ou au huitième degré. L’homme le plus irréprochable se trouvait dégradé et frappé d’une sorte d'incapacité civique, si un parent qu’il n’avait jamais vu faiblissait dans un combat , ou ne se montrait pas suiBsamment sensible à une injure; dès-lors à quoi servaient la probité, l’instruction et l’intelligence? elles n’inspiraient plus d’estime et ne préservaient plus du mépris; or , s’il est vrai en théorie que le prix des vertus est intrinsèque et indépendant des récompenses qu’elles peuvent attirer, il n’est pas moins certain qu’en fait, elles ont besoin d’être honorées pour prospérer ; l’ingratitude les décourage , l’injustice les révolte et le dédain les tue.

Si l’on veut étudier attentivement la cause dé la détresse actuelle de la race espagnole tant en Europe qu’en Amérique , on verra qu’elle n’est due que pour une partie à la politique et pour l’autre à l’absence des vertus que l’esprit guerrier a dévorées.

L’Italie moderne n’est pas comptée parmi les états beL liqueux ni parmi les états industriels; les arts, la dévotion et le far mente ont envahi les divers états de ce beau pays.

Eu Corse, un préjugé, glorieux peut-être dans son origine, mais profondément déplorable dans ses abus, a troublé toute l'organisation sociale ; les familles sont divisées par des haines héréditaires; quelque meurtre commis il y a AOO ans force les descendans des deux côtés à se détester toujours et à s’égorger de temps en temps ; quiconque se trouve eu relations avec une des deux familles acquiert par ce seul fait

(i) Il paraît que, de tout temps, ils ont eu une tendance vers cette disposition. Il y a bien des siècles qu’on écrivait d’eux ;

Gens^. properare facillima mortem .’...

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