LK TRAVAIL MANQUE A 1,’OUVRIF.R
Lo manque de travail résulte aussi souvent d’une disproportion entre la production et les besoins des consomma • teurs. Si les débouchés ordinaires diminuent, ou si la production augmente tandis que les débouchés demeurent stationnaires, ceux-ci ne suffisent plus à l’écoulement des , marchandises ; les magasins s’obstruent , le prix de la marchandise baisse en raison de son abondance ; le travail cesse d’étre productif, jusqu’à ce que les prix se soient relevés. Or , comme ils ont été abaissés par l’excès de la marchandise produite et offerte, il faut que la production et, par suite , l’offre diminuent ; pour cela il faut nécessairement que le travail soit en partie suspendu, puisque c’est lui qui fait la production. Lors donc que les ouvriers veulent forcer leurs maîtres à les occuper , d’une part ils violent la propriété et la liberté individuelle , ils s’attaquent à la loi et se jettent dans l’impossible ; d’autre part, s’ils pouvaient forcer les maîtres à leur donner du travail , ils augmenteraient encore la masse des produits déjà surabondans et perpétueraient ainsi le malaise de l’industrie.
De plus, lorsqu’ils procèdent, comme c’est assez leur habitude, par voie de destruction , lorsqu’ils brisent les machines ou incendient les ateliers, ils diminuent d’autant la masse de la richesse publique et, par conséquent, le capital sur lequel ils devaient vivre.
Le manque de travail peut résulter aussi de l’incertitude de l’avenir : la crainte d’une guerre paralyse le commerce ; les émeutes produisent momentanément le même effet. Si l’approche d’un trouble quelconque suffit pour effaroucher l’industrie , la présence actuelle du trouble lui nuit bien da-
quoi qn’on lui en ait présenté plusieurs qui n'étaient pas sans mérite. J'en ai conclu que, soit qu'elle regardât comme une redite et une compilation toute reproductioo des doctrines de Maltbus, soit pour toute autre cause, elle n’aimait pas les voir développer. J’ai donc ]>ensé qu’il était à propos de ne pas indisposer mes juges.
LE TRAVAIL MAMUUE A l’OUVRIKK. 149
vantage , et c’est en cela que le bruit que font les émeutes d’ouvriers pour se procurer du travail n’a pas d’autre résultat que de l’ôter à ceux qui en ont encore.
Ce serait un ouvrage de longue haleine que, de détailler les causes diverses du manque de travail ; nous indiquerons seulement les deux principales.
1° Il existe une masse immense de produits qui ne sont pas de nécessité première et dont l’usage dépend du caprice des consommateurs. Tels sont les objets de modes, les soieries, les bijoux , les glaces, etc. La demande de ces objets, n’étant pas fondée sur un besoin réel, doit être soumise à des variations sans nombre ; tantôt elle s’accroît au-delè de toutes les espérances , tantôt elle tombe au-dessous de toutes les prévisions. Ce sont ces alternatives d’abondance et de privations qui plongent l’ouvrier dans la misère. Lorsque le travail ne peut sulTsre aux demandes, l’ouvrier prend les habitudes d’aisance que lui permettent ses gains du moment ; la gêne lui paraît d’autant plus pénible, lorsque le temps du chômage est arrivé. Il faut observer encore que l’abondance du travail demandé et la hausse des salaires qui en est la suite attirent dans la même profession une foule d’ouvriers nouveaux, dont l’arrivée hôte la baisse des salaires et augmente le malaise qu’elle amène à sa suite.
2° Il y a d’autres produits qui ne peuvent être considérés comme des objets de luxe , mais dont le principal débouché se trouve à l’étranger : tels sont les cotonnades pour l’Angleterre et les sucres pour les colonies. Si la guerre interrompt les communications entre deux peuples, les exportations cessent aussitôt et les ouvriers qu’elles nourrissaient se trouvent plongés dans une oisiveté désastreuse. S’il n’existe aucun moyen de prévenir positivement ces deux inconvéniens, on peut du moins les atténuer. Les gouvernemens doivent favoriser de préférence le développement des industries qui trouvent leur débouché dans l’intérieur de leurs frontières, et de celles qui, s’exerçant sur des objets d’un
Digilized by Googk
160 LE TUAVAIL MANQUE A l’OUVRIER.
usage indispensable, n’onl pas grand’chose à rcdoiner de l’instabilitc du goût des consommateurs.
Je n’entends pas dire que l'industrie puisse être troublée dans sa liberté : les gouvernemens ne doivent pas interdire ou gêner la production, sous prétexte qu’elle est dangereuse pour ceux qui s’y li’vrent ; une telle surveillance produirait bien plus de maux qu’elle n’en détournerait. Je veux dire que les gouvernemens ne doivent jamais pousser l’industrie vers la production des objets dont la vente est subordonnée à des circonstances incertaines.
Le goût du luxe et de tout ce qui s’y rattache est tellement prédominant en France qu’on le retrouve jusque dans les encouragemens donnés à l’industrie. Examinez les sujets de concours présentés à l’agriculture, soit par l'adniinistraiion, soit par les sociétés ou comices agricoles , vous trouverez ordinairement en tête les vers à soie avec leurs magnaneries salubres et une foule de pcrfectionncmens à introduire dans la manutention des cocons cl la nourriture de ces précieux insectes. On agirait plus sagement en encourageant la production des bestiaux, que nous allons chercher à l’étranger, malgré un droit coûteux d’entrée ; c’est une matière moins élégante, mais plus réellement utile , la race humaine pouvant SC passer de velours et de satin plus facilement que de viande et de cuir.
Lorsque la France accorde quelque attention à des animaux d’un usage réel, elle en choisit quelquefois des variétés qui rentrent évidemment dans le luxe et équivalent à-peu-près à l’élève des vers à soie. Nous possédons de nombnmx haras , pour lesquels le gouvernement fait des sacrifices considérables. Ces haras sont destinés à favoriser la multiplication des chevaux. Mais de quels chevaux? Ordinairement des chevaux de sang. Or, les chevaux de sang sont des animaux de luxe. II est certain que le sang mélangé dans une proportion raisonnable est une excellente chose ; mais pur, il n’est presque propre à aucun usage , à cause de son cxccs-
LE TIIAVAIL MANQUE A l’oUVRIER. lôl
sive cherté. La France a conservé des habitudes de l’ancien régime une tendance trop prononcée vers les objets de plaisir et d’ostentation. Lorsque les étrangers veulent se fournir de choses légères et futiles, c’est ordinairement chez nous qu’ils viennent s'approvisionner : nous envoyons au dehors une énorme quantité de rubans, de bonnets et de chapeaux ; nous donnons le ton en matière d’habillement ; nous approvisionnons l’Europe de cuisiniers, de coiffeurs et de maîtres de danse. Quelques-uns d’entre nous en tirent vanité ; il me semble qu’il n’y a pas de quoi (1).
Les bénéfices inégaux et dans lesquels le hasard entre pour une trop large part sont une source de misère et d’immoralité : voilà pourquoi l’oii a supprimé les jeux et la loterie. Or, c’est une loterie qn’une industrie incertaine qui donne alternativement des gains immenses ou des pertes énormes, sans qu’il soit possible de les prévenir et de les calculer. L’industrie ne peut éviter ces chances qu’en s’appliquant à la production des objets vraiment utiles. Quels que soient les évènemens, les populations auront toujours besoin de vivres, de véteniens et d’instruniens de travail. Il vaudrait mieux encourager les chevaux de service que les chevaux de luxe, les tissus solides que les tissus de fantaisie, la production de la laine ou de la viande que celle des dentelles et de la passementerie. Nous avons imité les cachemires de l’Inde et nous n’avons peut-être pas mal fait; mais, si nous avions imité les machines anglaises , nous aurions fait beaucoup mieux encore.
Si l’on veut régler autant que possible la masse de travail annuellement demandée aux classes pauvres, il faut les détourner des produits inutiles et leur faire manufacturer de préférence les objets de première nécessité qui doivent être
(i) La France fournit aussi aux étrangers des ingénieurs distingués et des officiers excelleus ; c’est un titre de gloire réel et qui peut à plus juste titre flatter l’amour-propre national.
152 LE TRAVAIL MANQUE A l’oUVRIER.
coosommcs dans l’intcrieur du pays; alors l’industrie sera à l’abri des vicissitudes qui la bouleversent et les salaires ne seront plus soumis qu’à une seule variation, celle qui résulte du plus ou moins grand nombre de bras qui s’offrent pour le travail. Il existe des moyens d’obvier à ce dernier danger.
l’ouvrier manque au travail.