‹ De la misère, de ses causes, de ses effets, de ses remèdes par d'EsternoChapitre 81 sur 117 · TITRE IV · texte numérisé non relu

TITRE IV

LE TRAVAIL MANQUE A l’ouVRIER.

Le prolétaire ne peut vivre que par le travail ; le travail est pour lui la nourriture, la respiration ; dès qu’il en manque, sa vie est menacée; il peut la conserver quelque temps en épuisant ses ressources, comme les animaux privés d’alimens consument leur embonpoint avant de mourir; mais ce n’est qu’un retard qui ne saurait être long.

Il n’y a pas de travail, si rude et si dangereux qu’il soit, qui puisse rebuter l’ouvrier. Pourvu que la peine soit récompensée d’un juste salaire, il est toujours prêt à employer ses forces; qu’on en ait besoin sur mer, sur terre, ou sur la surface du sol , il va galment au travail ; et ceux-là n’ont pas bien observé l’ouvrier qui le plaignent lorsqu'ils le voient ruisselant de sueur. L’ouvrier libre n’est à plaindre que lorsqu’il a les bras croisés.

11 ne faut pas juger de l’effet que les efforts physiques produisent sur l’ouvrier, par celui qu’ils produiraient sur des hommes qui n’en ont pas l’habitude. Quelques philantropes, lui supposant leur délicatesse organique , l’ont cru toujours accablé par le poids du jour et de la chaleur : c’est une erreur complète; l’ouvrier porte gaînient ses peines, et là-dessus personne ne doit en savoir plus long que lui-même. Or, si on l’interroge il répondra qu’il ne craint qu’une chose , c’est la cessation du travail.

Il y a des natures molles .et délavées encore par une mauvaise éducation, qui croient que le bonheur ne se trouve que dans le repos. C’est là une disposition vicieuse que donnent à la longue des habitudes contractées dès l’enfancc. Mais

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pour l’homme vigoureux et sain de corps et d’esprit, le bonheur est dans l’activité. C’est l’activité intellectuelle qui fait la puissance de l’homme de talent ; c’est l’activité physique qui fait l’utilité du prolétaire. On prétend que, vers les tropiques , l’indolence et la torpeur sont l’étal normal de la race blanche : je ne le nierai pasj mais elle n’est point ainsi sous nos latitudes. Ce sont des exceptions malheureuses que les hommes qui recherchent le farniente, et c’est par une aberration complète que nous avons vu des classes entières se persuader que rien n’était plus beau et plus amusant que de ne rien faire. Ces classes ont perdu rapidement leur pouvoir et leur position sociale. Ont-elles trouvé au moins beaucoup de bonheur en échange? Loin de là, elles regrettent aujourd’hui leur splendeur passée, comme notre premier père regrettait le paradis terrestre ; le but leur a paru douloureux, et elles n’ont rencontré que des épines dans la route qui les y a conduites.

De tous les avertissomens qui nous sont donnés par la providence , il n’en est aucun de plus frappant que la tristesse profonde de ceux qu’on appelle deg hommeg des plaisir. Pious voyons des gens riches, Jeunes et bien portans, qui ont rejeté le côté sérieux de la vie , pour n’en prendre que ce qui leur plaisait. Ils ont fait abstraction du reste de l’humanité pour ne voir au monde que leur agrément personnel ; ils le poursuivent par tous les moyens licites ou autres; ils font de leur vie une suite non interrompue de somptueuses réjouissances.

A ce régime, ils ruinent leurs affaires , leur santé , leur famille ; ils détruisent radicalement et sur tous les points leur avenir. Sont-ils du moins heureux dans le présent? Il est permis d’en douter.

Les gens du monde les plus lancés et les plus assidus sont presque tous blasés sur les plaisirs que le monde procure. J’en ai entendu plus d’une fois gémir profondément au moment de se rendre au bal. Qu’allaient-ils y faire et qui les

• I.E TnAVAtl. MA^QUE A 1,’OUVRIER.

contraignaii de s’y rendre? Ils n’en savaient rien; mais, ayant élouflé dans leur esprit toute autre aptitude, ils continuaient machinalement un genre de vie qu’ils détestaient, faute de pouvoir s’en créer un autre et changer des habitudes trop enracinées. Tandis que des hommes de plaisir s’en vont tristement assister à des divertissemens qui les en- . nuient , on voit des travailleurs se rendre pleins d’ardeur à leur atelier. Lorsque l’activité , soit de la main , soit de la tête, est sudisainment récompensée, elle parait presque toujours agréable à celui qui s’y livre ; et, si l’on rapproche la vie des gens du monde de celle des hommes laborieux, on verra que ceux-ci font du travail un plaisir , tandis que les premiers ont fait du plaisir un travail. ’

Lorsque le travail manque à l’ouvrier , il s’en prend souvent au maître qui l’occupe : c’est ordinairement une injustice , c’est toujours une absurdité.

C’est une injustice, en ce que le maître souffre lui-méme de la suppression du travail ; que, par conséquent, il ne s’y résout qu’à regret, et lorsqu’il lui est absolument impossible de faire autrement.

C’est une absurdité , en ce que les mesures prises par les ouvriers dans le but de ramener le travail ne manquent pres({ue jamais de l’éloigner plus encore.

Le manque de travail I-ient souvent do ce que trop d’ouvriers sont jetés dans une profession. Si cent hommes prennent un état qui ne peut en occuper que cinquante, la moitié d’entr’eux manquera forcément de travail ; mais ceci rentre dans la théorie de Malthus , dont nous avons annoncé que nous ne nous occuperions pas (1).

(il Un grand mnnbrede lecteurs penseront, sans doute, que j'ai tort de ne pas m’étendre sur une doctrine que je regarde comme excellente et qui est par tons les points intimement lice avec la misère; mais d’une part, je ne pourrais qu’extraire ou répéter; d’autre part, on ne doit pas oublier que le présent travail est destiné é l’examen de l’Académie ; or, l’Académie n’a jamais couronne les ouvrages qui reproduisaient les princi|M!s de Malthus,

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