CHAPITRE II
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La plupart des religions ont fait aux riches un devoir de l’aumône, mais les riches n’ont pas tous compris toute la portée de ce précepte religieux; d’abord, quelques-uns d’entre eux n’en tiennent aucun compte et se dispensent du devoir de donner aux pauvres; d’autres, et c’est le plus grand nombre, croient avoir satisfait à l’obligation qui leur était Imposée, lorsqu’ils ont tiré de leur bourse quelques pièces de monnaie qu’ils jettent aux indigens. C’est bien ainsi qu’on solde un créancier, mais ce n’est pas ainsi qu’on porte secours à un frère dans la détresse; l’aumône devrait toujours être précédée d’un examen approfondi de la situation de celui qui la reçoit et aecompagnée de quelques avis sur les moyens à prendre pour sortir de la misère.
Il y a une sorte de bienfaisance tellement entachée d’égoïsme qu’il est assez diflicile qu’elle inspire une reconnaissance bien réelle; c’estcelle des gens qui donnent par ostentas tion; ils désirent être regardés comme généreux, qu’on les regarde donc comme tels, etqu’ilsne demandent rien déplus; il y a d’autres aumônes inspirées par le désir de mériter les récompenses éternelles ; c’est sûrement un motif louable, mais pour demeurer tel, il ne doit pas être séparé de l’amour de ses semblables et du désir de leur être utile; autrement, il
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ne saurait être méritoire aux yeux des hommes; il est même douteux qu’il le soit aux yeux de Dieu (1).
Il y a d’autres doits qui parlent d’une certaine libéralité de caractère et qui ne sont dirigés d’après aucun plan et par aucun raisonnement suivis. Ceux qui en protitent accordent ordinairement de la reconnaissance à leurs bienfaiteurs, on ne peut guère les en blâmer; la reconnaissance est une vertu, mais c’est une vertu dangereuse, quand elle attache l’obligé à un homme qui n’a d’autre qualité que la bienfaisance ; les Arabes ont un proverbe bien connu qui dit : « la générosité couvre tous les défauts. » Il n’esl pas besoin de longue réflexion pour voir les conséquences fâcheuses qu’entraînerait l’adoption trop littérale d’une pareille doctrine ; celui qui donne parce que son tempérament l’y porte ne cherche guère que sa propre satisfaction ; que ceux qu’il enrichit lui en sachent gré ! le reste de l’humanité ne lui doit pas plus de remercîment que lorsqu’il boit quand il a soif.
On ne doit pas perdre de vue , comme il a été dit plus haut , que le riche ne peut pas user de sa fortune, sans faire gagner sous quelque forme le pauvre. La richesse, une fois créée, doit donc forcément profiler aux prolétaires; c’est une masse indivise dont ils attendent la distribution, et ce qui est donné en plus aux uns, est nécessairement donné en moins aux autres; l’aumône offerte sans discernement a souvent créé plus de vices qu’elle n’a soulagé de maux. Il faut voir, dans certains pays méridionaux, les légions de pauvres qui se pressent aux distributions régulières que fournissent les couvens, ou d’autres établissemens de bienfaisance. Une grande partie de ces pauvres est parfaitement valide et propre à tous les travaux; mais la paresse a, pour
(i) " Et quand je distribuerais tout mon bien pour nourrir les pauvres et « que je livrerais mon corps pour être brillé, si je n’ai point I.i charité, tout K cela ne sert de rien. »
. (i*'' Ep. de St. Paul aux Corinthiens, ch. 1 3. v. 3.)
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quelques-uns, un attrait aussi réel que l’ivrognerie ou le libertinage pour d’autres. L’aumône donnée à ceux qui peuvent s’en passer est un encouragement à la fainéantise; elle entraîne aussi après elle une sorte de dépendance qui touche de près à la dégradation. L’ouvrier qui gagne son salaire conserve sa dignité d’homme vis-à-vis de celui qui le paie ; s’il reçoit de l’argent il donne du travail ; mais que peut offrir le mendiant? rien autre chose qu’une servilité sans bornes ; l’oisiveté du mendiant valide le pousse d’ailleurs à tous les vices et le prédispose par là à tous les crimes.
On a voulu quelquefois remédier aux distributions gratuites en les remplaçant par des ateliers de charité ; le mendiant valide était alors employé à des travaux plus ou moins productifs qui ne payaient pas leurs frais, mais qui rendaient cependant quelque chose et évitaient de maintenir le mendiant dans l’oisiveté. Ici se développe un autre ordre d’inconVéniens : lorsque le mendiant est employé à produire à perte , il faut ensuite écouler les marchandises qu’il a manufacturées ; or , c’est ordinairement pour avoir produit audelà du besoin des consommateurs que les ouvriers sont amenés à manquer d’ouvrage; la demande de leur travail ne peut renaître que quand les marchandises qui encombrent les magasins ont trouvé des acheteurs. Toute combinaison qui augmente la masse des produits à vendre est donc un obstacle à la reprise des travaux et retarde le moment où l’activité peut renaître. On ne peut vendre qu’une masse donnée de marchandises ouvrées. Celui qui en fabrique une partie, pour la vendre à perte, empêche la fabrication d’une quantité précisément égale qui aurait été vendue à bénéfice. On ne demande dans les deux cas que la même masse de travail; ainsi l’opération se réduit à substituer un travail coûteux à un travail lucratif.
Ce résultat est d’autant plus assuré qu’on ne peut employer les ouvriers sans travail qu’à ce qu’ils savent faire. Quand les étoffes de coton abondent et que lesfabricaus se trouvent sans
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demandes, oh ne peut guère uccuper les tisseurs en qualité de corroyeurs ou de terrassiers , professions qui pourraient manquer de bras au moment où les cotonnades surabondent. Il n’est pas possible de transporter le prolétaire d’une occupation à une autre. Il faut le laisser dans sa spécialité : or, il ne manque de travail que quand sa spécialité manque de débouchés ; si donc on le fait encore produire, on augmente le mal général, en voulant faire le bien de quelques particuliers.
Un peuple voisin de la France , comptant sur son immense richesse, a voulu parer à ce dernier inconvénient par une mesure tellement étendue qu’elle devait embrasser la totalité de la nation; la taxe des pauvres a été distribuée à tout ce qui manquait de ressources sur le sol britannique. Qu’en est-il résulté? une immense augmentation de misère et d’immoralité. Cette grande question a été si souvent et si complètement traitée que nous renverrons le lecteur aux écrivains qui s’en sont occupés. Nous nous bornerons à indiquer les principales formes sous lesquelles se sont manifestés les inconvéniens de la taxe des pauvres ; on peut les classer ainsi: 1° encouragemens donnés à l’imprévoyance et aux mariages intempestifs ; 2” abaissement des salaires de l’ouvrier indépendant par suite de la concurrence d’autres ouvriers qui reçoivent d’ailleurs un subside; 3“ charge énorme imposée sans aucune espèce d’utilité à l’agriculture. Nous pourrions en indiquer plusieurs autres , mais nous nous hâtons d’abandonner ce sujet sur lequel tout a été dit.
En France, une autre mesure générale a été adoptée en faveur des enfans abandonnés. On a voulu prévenir l’infanticide, en chargeant l’état de tous ceux que leurs parens ne veulent pas nourir; il faut en examiner les résultats relativement au public et relativement aux nouveau-nés recueillis.
En ce qui concerne le public, il est appelé à fournir, par l’impôt, les fonds nécessaires à l’entretien des enfans trouvés ; et, si l’on réfléchit que le budget est levé sur les pau-
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Vi es, loin aussi bien que sur les riclies, on verra que souvent on force àcnli’elenir la progéniture des autres les ménages qui n’ont pas de quoi entretenir la leur; on enlève la subsistance aux enfans provenant de mariages légitimes > pour la donner aux enfans du désordre et de la débauche. Originairement la dépense des enfans trouvés n’était pas à la charge de l’état ; on y subvenait aux moyens des dons volontaires de la charité publique; on a cru régulariser leur position, en transférant leur entretien au budget de l'état et des départemens; mais cette mesure a produit et produit encore une élévation toujours croissante dans le chiffre des enfans trouvés : leur multiplication indéfinie a amené de nombreux abus dont voici les principaux :
Oubli des sentimens de famille et des devoirs imposés.aux parens; facilité donnée à la débauche qui se trouve délivrée des graves embarras de l’éducation des enfans ; création d’une population souvent malsaine, plus souvent encore démoralisée , et qui ne tient à aucun sol et à aucun parent.
Maladies effroyables répandues dans les campagnes par l’allaitemenlet communiquées souventà des familles entières.
Injustice commise envers les enfans que leurs parens élèvent et qui se trouvent vis-à-vis des enfans trouvés dans une position complètement désavantageuse ; ceuxci sont nourris aux dépens des premiers et néanmoins, parvenus à âge d'homme, on les place vis-à-vis d’eux sur un pied d’égalité entière.
Ces différentes questions demanderaient d’immenses développemens ; nous devons nous borner à les indiquer; voici les inconvénicns de l’institution des enfans trouvés vis-àvis d’eux-mêmes :
La mortalité des enfans élevés dans les hôpitaux est infiniment supérieure à celles des enfans élevés par leurs familles. « Pendant long-temps, dit M. Duchàtel, il en est mort « 8 sur 10 pendant la prepiière année de la vie, et aujoiir- « d’hui, il en meurt 6 sur 10 jusqu’à l’àge de 12 ans; tandis
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a ((ue, parmi les enfans élevés dans la maisun paicriiclle, la « mort ne frappe dans le même espace de temps qu'environ « 30 enfans sur 100; ainsi, sur 32,902 enfans déposés dans « les hôpitaux de France en l’année 1825, il ne devait en « mourir avant l’àge de 12 ans que 9,900, il en est mort (c environ le double, grâce aux hôpitaux fondés dans un « but de bienfaisance; en voilà donc près de 10,000, que « le système des établissemens publics lue par année. »
Que l’on recherche combien d’enfans exposés, dans les pays où il n’y a point pour eux de maisons spéciales, meurent par suite de l’exposition, et l’on verra que, pour une population égale, il n’y en a pas à beaucoup près autant. Les hôpitaux tuent donc réellement les enfans trouvés , comme le dit M. Duchâtel ; ils donnent, à la vérité, à leur décès une couleur régulière et légale, on ne les laisse pas dans un bois en proie à la faim et aux animaux ; mais, si les dehors de l’humanité sont sauvés, ses droits sont-ils réellement intacts ? et si l’on se rendait bien compte des résultats n’y aurait-il pas quelque barbarie à dire : il faut empêcher let enfans de périr d'une manière criante et scandaleuse ; po%ir cela nous allons en sacrifier bien davantage, 7nais ils mourront sans bruit et sans qu’on les voie. Un tel raisonnement serait singulièrement atroce. La bienfaisance a pour but de soulager ceux qui souffrent et non de préserver les nerfs des tiers d’une commotion désagréable produite par le spectacle de leur misère. Aussi ce raisonnement n’es.t fait par personne, et c’est avec des intentions excellentes qu’on lue en France tous les ans 10,000 enfans. Voilà pourquoi on ne saurait présenter trop énergiquement la vérité à des philantropes véritables qui ue pèchent que par défaut d’examen.
Si l’on pouvait revenir sur le passé et reprendre à nouveau l’établissement des enfans trouvés , il n’y aurait nul doute sur la marche à suivre; le gouvernement devrait demeurer étranger à tout ce qui se ferait et laisser la charité
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privée régler le sort des enfans trouvés, comme elle règle celui des autres indigens. Malheureusement, ce qui est fait est fait, et nous devons accepter les fautes de nos devanciers, comme nous profitons de ce qu'ils ont fait de bon; les enfans trouvés ne peuvent, quant à présent, être abandonnés par l’état ; mais il serait possible d’en diminuer le nombre en supprimant successivement quelques tours, en modifiant les conditions de l’admission et surtout en effaçant du code l’article imiporal et inexplicable qui dit : la recherche de la paternité est interdite.
On rétablirait aussi l’équilibre entre les enfans trouvés parvenus à l’àge d’homme et le reste de la population , en les contraignant à donner à l’état quelques-unes de leurs années de vigueur, comme indemnité ou dédommagement des dépenses qu’ils lui ont causés (1).
Nous avons de nombreux établissemens de bienfaisance pour soulager tous les genres de misère (2) ; on soigne les femmes en couche ; on donne des layettes aux nouveau-nés; on secourt les pauvres honteux ou les familles trop nombreuses; il serait trop long d’en donner l’énumération complète. Nous nous bornerons à indiquer dans quelles circon-
(i) L’eDfant élevé par ses parens n'est pas libre de toute obligation envers eux; il doit^les soigner dans leur vieillesse et subvenir à leurs besoins; pourquoi l'eofant trouvé ne doit-il rien à l'état qui l'a nourriP il est évident qu'il y a ici privilège, et qu’en créant une population qui ne doit rien à personne, à côté d'une autre qui doit des aliroens à des vieillards, on s'écarte de l’article de la Charte qui dit : « Tous les Français sont égaux devant la loi ».
(i) Les monts-de-piété sont ordinairement classés parmi les institutions de bienfaisance; cependant, ils exercent l'usure la plus criante, puisqu'ils prêtent sur gage à la p. o[o et quelquefois à |5 ; on peut objecter que cependant ils sont utiles, puisque beaucoup de gens recourent à eux, bien que rien ne les y oblige. Ce fait est incontestable ; la conséquence l'est aussi; mais comment peul-on punir l'usurier qui prête à 7, tandis qu'on autorise, celui qui exige un intérêt double.’ nous nous étendrions plus au long sur ce sujet, si nous ne l'avions déjà approfondi dans uii ouvrage précédent (V. des ianqiiei t/epai'lemenlates). ■
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stances ces institutions peuvent avoir un résultat fâcheux.
Il y a des secours qui soulagent la misère sans la multiplier; il y en a d’antres qui amènent nécessairement une augmentation dans le nombre des misérables. Nous classerons dans la première catégorie les soins donnés aux blessés et aux malades; il est certain qu’un homme ne se cassera pas la jambe pour avoir le plaisir de se la faire remettre gratuitement à l’hôpital ; il ne prendra pas non plus une fièvre cérébrale ou une fluxion de poitrine, même avec la certitude qu’on lui prodiguera tous les secours de l’art : mais d’autres cas peuvent se présenter; par exemple un écrivain très connu en France a proposé de marier gratuitement tous les pauvres qui vivent dans un état de désordre et de leur donner en outre un lit et quelques meubles, pour les engager d’autant plus à se marier; or, il est clair que c’eût été un encouragement donné au désordre , et que tous les pauvres auraient eu intérêt à passer par le concubinage avant que d’arriver à une union légitime: tous ne l’auraient pas fait, mais en aucun cas on ne doit accorder au vice une prime sur la vertu.
Autre exemple : un philanlrope très célèbre eut pitié du dénuement qu’éprouvent les pauvres malades en sortant de l’hôpital , dénuement qui ne leur permet pas de se soigner comme il convient à des convalescens, et qui les expose par suite à des rechutes dangereuses; il créa en conséquence un fonds de secours destiné à donner à chaque malade une petite somme ù sa sortie de l’hôpital; qu’en arriva-t-il? Des malades fictifs affluèrent dans les hôpitaux munis de maladies artificielles qu’ils avaient le talent de se donner : ces maladies étaient de très courte durée; le malade passait à l’hôpital le temps strictement voulu pour gaguer la prime de sortie, et lorsqu’il l’avait dissipée dans la crapule, il reprenait sa maladie et rentrait dans un autre hôpital où il recommençait le même manège. Il faut observer que ces malades de contrebande occupaient la place d’un malade véritable et consumaient les ressources que les hôpitaux doivent réserver
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pour les maux réels. Il a paru dans le Journal des Débats un article parfaitement raisonné qui prouvait que ce système des primes de sortie avait grevé le budget des hôpitaux d’une somme monstrueuse (1).
On doit éviter avec soin tout ce qui peut porter les pauvres à se donner l’apparence de maux qu’ils n’ont pas, et, comme l ien ne refroidit plus sensiblement la charité que les déceptions qu’elle a quelquefois à subir , la législation , ou à son défaut, des mesures de polices devraient intervenir et punir sévèrement les escroqueries au moyen desquelles une misère simulée enlève à la misère réelle des secours qui lui étaient destinés.
L’aumône peut donc devenir nuisible lorsqu’elle n’est pas faite avec réflexion et discernement, et, lors même qu’elle est sagement méditée , une triste mais incontestable expérience a démontré qu’elle ri’était pas suflisante pour remédier à tous les maux ; ses bienfaits sont réels, mais partiels et passagers; elle a tenté tous les essais et ses efforts sont toujours au-dessous de sa charitable tâche. Des misérables ont été soulagés; mais la misère n’a jamais été vaincue par l’aumône. Payons-lui donc un juste tribut d’éloges et de reconnaissance ; honorons-la comme l’exercice d’un faculté bienfaisante; regardons-la même comme une utile auxiliaire: mais cherchons en dehors d’elle les mesures décisives qui peuvent abbattre l’ennetni de l’humanité et faire céder la misère devant les progrès de la science et de la civilisation.
(i) Un fait à-peu-près analogue s’est présenté aux époques où le désir de taire des eonversioos ésait poussé à un tel exeés qu’on les payait à beaux deniers comptans. IJes gens parfaitement chrétiens et baptisés suivant tous les rites de l'église abjuraient pour de l’argent le judaïsme, l’islamisme, ou le jiagauismc qu’ils n’avaient jamais connus que de nom. Us recevaient un salaire pour celte cérémonie dérisoire qu’ils allaient aussitôt recommencer dans une autre ville, à la grande édification des convertisseurs. Il en est des maladies de l'àmc comme, de celles du corps : on doit les soigner et les guérir ; mais il ne faut pas les récompenser.
DES COBPORATIONS.