CHAPITRE PREMIER
CoosidéralioDS générales.
Si i’ai réussi à rendre clairement ma pensée dans les li- • vres qui précèdent , ou a dû comprendre que le prolétaire arrivait à l’àge de raison amplement muni des moyens matériels de fournir à ses besoins et à ceux de sa famille ; quant aux moyens moraux, c’est-à-dire, à la dose de jugement necessaire pour se conduire avec sagesse, il la possède ordinairement et il devrait la posséder toujours à un degré très supérieur au strict nécessaire. Nous ne sommes plus au temps où l’on pensait qu’une naissance obscure était une cause assurée de déraison et d’incapacité intellectuelle: le temps et l’expérience ont fait justice de préjugés absurdes; tout le monde admet aujourd’hui que, parmi les ouvriers les plus pauvres et les plus ignorans, il s’en tronve un grand nombre qu’une éducation soignée aurait rendus aptes aux postes les plus éminens , je veux dire que plusieurs qui sont maçons, terrassiers ou manœuvres, auraient pu devenir préfets, maréchaux de France, académiciens ou conseillers d’état : or, qui peut le plus peut le moins, et lorsqu’un homme apporte en naissant le germe des hautes qualités qui
constituent l’homme de lettres , ou l’homme d’état, il y
aurait bien du malheur si on ne parvenait avec des lois médiocres à faire de lui un ouvrier laborieux et intelligent.
Nous voyons pourtant de nombreux exemples d’organisations originairement supérieures et devenues, par une
mauvaise direction, incapables des travaux les plus simples; ceux qui auraient pu se mettre en état de conduire les au-”^ 1res se trouvent avec le temps hors d’état de se conduire eux- mêmes. Les mêmes intelligences qui, mieux préparées, auraient reculé les bornes de lu science ou de la richesse publique ne parviennent plus à gérer la fortune la plus minime et à se mettre à l'abri des atteintes de la misère.
A l’aspect d’un aussi triste résultat , quelques-uns laissent dévier leur ailliction et, dans leur douleur fourvoyée, ils imputent à la providence les fautes de l’humanité; cependant le créateur ne peut pas se manifester sans cesse par des ac , tes extraordinaires et venir chaque jour sous une forme visible au secours de chacune de ses créatures ; il leur a . donné à toutes les forces nécessaires pour subsister; si elles ne veulent pas en faire usage, ou si elles en font un mauvais, ce n’est pas sur lui que doit tomber le reproche. La force productive du prolétaire peut être assimilée à celle d’une machine bien organisée dont le travail peut payer bien audelà de ses frais d’achat, d’entretien et de réparations : la dépense peut cependant s’élever au-dessus de son rapport; mais c’est seulement dans le cas de fautes commises: par exemple, on peut laisser la machine oisive ; mais son chômage ne peut être considéré comme une faute du constructeur : ou bien un mécanicien ignorant peut laisser les rouages se détériorer, les ressorts se détendre, les jointures se séparer. Il peut arriver aussi que les produits de la machine ne soient pas recueillis avec soin et se dispersent soit par hasard et par négligence, soit par l’avidité des voleurs ; on en conclurait à tort qu’elle ne pouvait donner de bénéfice et une telle conclusion deviendrait complètement absurde, si l’on voyait d’autres mécaniques, toutes pareilles mais mieux conduites, fonctionner tout à côté et produire bien au-delà de leurs frais : or, c’est là ce qui arrive en matière d’ouvriers ; tandis que l’un croupit dans la paresse, la débauche et, par conséquent, la misère, on voit son voisin ou son