‹ De la misère, de ses causes, de ses effets, de ses remèdes par d'EsternoChapitre 94 sur 117 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Dn Inxe.

Le luxe a été souvent prôné comme un moyen d’améliorer le sort du pauvre ; il faut, a-t-on dit, que les riches dépensent le plus possible, afin de faire gagner beaucoup à la classe pauvre. Si les besoins réels du riche peuvent être satisfaits avec une partie minime de son revenu, que fera-t-il du reste ? Si on ne veut pas qu’il thésaurise , il faut qu’il ait des goûts de luxe pour qu’il’trouve l’emploi de son argent. Par suite de cette fausse donnée, on a poussé au luxe les classes opulentes qui n’y avaient déjà que trop de propension ; on a encouragé leurs vices, en leur décernant les honneurs qui devaient être réservés à la vertu.

Louis XIV avait émis ce terrible axiome : un rot fait l’aumône en dépentant beaucoup. Il s’efforça donc de faire une grande masse d’aumônes en dissipant, autant qu’il le pouvait, les ressources de la nation. Une réfléchit point que c’est avec son propre bien qu’on doit faire l’aumône et qu’en dépensant les produits du budget , il 1a faisait avec le bien d’autrui. Il s’amusa à créer à Marly des jardins fantastiques qni changeaient de forme tons les malins, attendu que, pendant la nuit, on transportait à force d’hommes et de chevaux des arbres monstrueux qui variaient la perspective de la veille.’ Il entreprit des projets extravugans d’aqueducs ijui

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n’ont jamais ëté terminés et dont les restes prodigieux demeurent pour attester combien de folies peuvent entrer dans une tête royale. Il finit par laisser à sa mort des dettes immenses qui contribuèrent puissamment à renverser sa monarchie, puisque les états-généraux furent assemblés, comme chacun sait, pour combler un déficit causé en grande partie par l’énormité de la dette inscrite.

Ce n’est pas seulement par leurs dépenses personnelles que les rois peuvent ruiner un pays. Leur exemple est malheureusement suivi par une foule d’imitateurs empressés à copier les actions du maître et à outrer ses moindres fantaisies. On a vu des princes exiger de toute leur cour un luxe d’habits prodigieux et la couvrir de paillettes , de plumes et de manchettes ; ils croyaient favoriser par là les manufactures nationales et enrichir les fabricans de soie , de dentelles et de galons. Ils n’ont pas paru comprendre que la masse des richesses nationales est invariable (1) et ne peut augmenter ou diminuer par l’ordre d’un roi; que les rois peuvent bien, par leur exemple et leurs exhortations, augmenter certain genre de dépenses, mais que c’est en en diminuant une autre, précisément dans la même proportion. Si le possesseur d’un revenu de cent mille francs en dépense cinquante mille, en habits, en carrosses et gens de livrée, il ne lui en restera que cinquante mille à faire gagner à d’autres industries. Les bénéfices qu’on assurait à certaines professions étaient donc enlevés à toutes les autres. Il y avait déplacement et non augmentation.

Il en est de la richesse acquise comme des sources d’eau vive. On peut en changer l’emploi, mais non le volume et, si l’on en détourne une partie de son cours naturel, il ne faut pas croire qu’on aura créé ; on aura seulement divisé ; le

(i) Nous voulons parler de la richesse acquise, la seule qui puisse fournir à la dépense: la richesse à acquérir est indéfinie, mais ce n'est pas d’elle qu’il est question ici : ce n’est pas avec les biens de l’avenir qu’on solde les dettes dit présent.

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lit naturel du ruisseau contiendra de moins toute l’eau qu'on aura envoyée dans un autre canal. Ainsi, lorsqu’on engage les riches à donner beaucoup aux dépenses de luxe, c’est comme si on les engageait à donner peu aux entreprises utiles. Ce qui se dépense en festins, en vêtemens, ou en coliGchels, est autant d’enlevé à l’industrie et à l’agriculture. Il s’agit donc seulement de savoir si l’intérêt public bien entendu exige que les arts utiles soient sacrifiés aux arts d’agrément et d’ostentation.

JVous avons démontré au chapitre y, liv. i (du ■patrimoine de ceux qui ne pogsèdent rien) que les dépenses reproductives étaient infiniment préférables aux dépenses improductives, non-seulement dans l’intérêt du capitaliste, mais encore dans l’intérêt des classes pauvres. Les dépenses improductives détruisent l’avenir, tandis que les autres l’améliorent.* Mais, sous deux autres rapports encore, les dépenses improductives sont funestes à l’ouvrier. 1“ Toute dépense improductive doit cesser ou du moins se modifier complètement dans un délai plus ou moins long; n’ayant pas d’utilité réelle, ne dépendant par conséquent que du caprice des consommateurs, elle finira ou se transformera dès qu’une fantaisie nouvelle sera venue prendre la place de la première. Que deviendront alors les ouvriers, accoutumés à un travail qui ne sera plus demandé? Ils apprendront quelque autre métier; mais, en attendant qu’ils le saclieiit,ilstomberonteuxetleurs famillc.s dans la misère la plus profonde. 2** Le caractère de l’ouvrier prend iiivnriablenicnt quelque chose de la nature de son travail. Ce ne sont pas toujours les objets inanimés qu'il manie qui peuvent influer sur ses dispositions, mais il est dirigé dans son labeur par d’autres hommes qu’il regarde comme au-dessus de lui et dont il adopte volontiers les idées. Or , le fabricant d’objets de luxe est porté à donner à la magnificence bien plus d’importance qu’elle n’en a ; il inspire, naturellement et sans le vouloir, ses idées à ses ouvriers. La plupart des objets de luxe exigent , de la part des

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exccuians, même les plus infimes, une certaine portion de leurs facultés et de leur imagination ; il faut que l’ouvrier se complaise dans son œuvre et éprouve jusqu’à un certain point les mêmes impressions que le consommateur, à la vue du beau, du gracieux et de l’élégant : or, ce sont là des idéés qui peuvent facilement recevoir une application dangereuse. On s’en convaincra, si l’on veut comparer la classe des modistes, par exemple, à celle des agriculteurs. On trouvera dans la première bien plus de penchant à la prodigalité, bien plus de dissipation et bien moins d’idées graves et positives. Comment en pourrait-il être autrement? L’agriculteur s’occupe d’upe œuvre éminemment logique et sensée, il fournit des alimens à l’espèce humaine ; c’est une besogne assurément pleine de raison et, s’il y emploie toutes ses facultés, personne ne pensera qu’elles soient appliquées à l’absurde. Mais la modiste passe sa vie à ajuster des étoffes et à tortiller des rubans; si elle a l’esprit de son état, le point le plus important de sa vie doit être de donner de la grâce à scs chapeaux et de la nouveauté à ses garnitures de robes. Assurément, c’est là un travail plus futile que le premier ; et cette habitude d’esprit explique suifisamment le défaut d’ordre qui distingue souvent les modistes et qui les suit quelquefois fort au-delà des matières de finances et de comptabilité.

Avant de terminer ce chapitre , j’essaierai de rendre plus sensible, par un exemple, l’espèce de rivalité qui existe entre les dépenses de luxe et celles d'utilité, rivalité fondée sur ce fait, que tout ce qui est donné aux unes est nécessairement enlevé aux autres.

Il y a en Europe un puissant royaume qui consacre chaque année 6 ou 700,000 francs à donner de l’éclat à un établissement de plaisir (1) ; les partisans de cette mesure allèguent pour la justifier que cet établissement fait subsister 1,100 personnes. Ils ne réfléchissent pas que la même somme, étant

(i) Pour l'aunée iSSg, l’est 610,000 Ir,

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employée à des travaux reproductifs, en nourrirait, dès la première année, le double ou le triple; la seconde année, 700,000 fr. fournis par l’état se joindraient aux 700,000 fr. de l'année précédente qui seraient rentrés sous forme de produit et l’on offrirait 1,400,000 fr. de travaux à la classe pauvre; on lui en offrirait pour 2,100,000 fr. la troisième année et pour 14,000,000 la vingtième; le tout sans tenir compte des bénéfices ni des intérêts. En employant tous les ans les 700,000 fr. à des fêtes, on aura la deuxième année toujours la même somme de 700,000 fr., la dépense des précédentes années ayant été absorbée pour ne jamais reparaître.

Il ne faut pas conclure de là que le riche doive être détourné des dépenses de luxe qu’il affectionne , ni que notre état de société puisse supporter des lois somptuaires. Il faut en conclure que la liberté la plus illimitée de disposer de ce qu’il possède doit être laissée au riche ; mais il serait bon de l’avertir et de lui persuader, dès son bas âge, qu’en se livrant aux dépenses de luxe, à l’exclusion de toutes les dépenses reproductives, il agit contre son intérêtet celui de ses concitoyens; qu’il ne peut acquérir ainsi que l’estime des ouvriers qu’il emploie et qu’aux yeux des gens réfléchis, il ne se comportent en bon citoyen, ni en philantrope, ni en homme éclairé.

CO^SII)ÉRATlü.^S générales.

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