‹ De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en France (volume 2)Chapitre 193 sur 314 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

provisoire : elles ne fournissent pas le moyen de capitaliser les économies de l'ouvrier et de les convertir en instrument d'indépendance par le travail, c'est-à-dire, en instrument de production. Sans doute il est bon de fournir à l'ouvrier le moyen de mettre de côté quelques économies pour subvenir à la consommation pendant les mauvais jours, mais cela suffit-il? Ne doit-on pas regretter que les économies du pauvre augmentent le chiffre des capitaux improductifs, comme ceux que les emprunts ont engouffrés dans les fonds publics ? Ce genre d'épargne pourra soulager momentanément la détresse de quelques ouvriers , et leur servir comme de viatique pour traverser les jours de crise ; mais est-ce là tout ce que Ton doit désirer pour eux?

Il n'y a qu'un seul genre d'épargne qui contribue réellement à l'amélioration du sort des classes pauvres : c'est celui qui leur fournit les moyens d'acheter, avec le produit de leur travail, une petite part de capital productif. Les paysans assez heureux pour faire des économies ne les portent pas aux caisses d'épargne; ils ont un placement meilleur, qui capitalise ces précieuses économies, les fixe à jamais, et les convertit en moyen d'indépendance et de bien-êlre. Un homme qui achète une parcelle de terre de la valeur de cent écus, a fait un placement plus avantageux pour lui et pour la classe à laquelle il appartient , que le domeslique qui a déposé 2,000 fr. à la caisse d'épargne. Le paysan est devenu actionnaire dans la grande industrie nourricière des nations; il a reconquis au travail un petit fragment du sol, tandis que celui qui a déposé deux mille francs à la caisse d'épargne, s'est procuré seulement le moyen de consommer un petit capital. On ne prétendra pas sans doute que les dépôts des caisses d'épargne peuvent servir à l'ouvrier pour devenir travailleur indépendant. Le seul genre d'établissement que favorisent les caisses d'épargne, c'est, je ne crains pas de le dire, un genre d'établissement funeste à la fois aux individus qui l'ambitionnent et à la communauté. Les économies des caisses d'épargne ne permettant pas à l'ouvrier de devenir propriétaire parcellaire du capital industriel, elles l'excitent à quitter le rang du travail productif, pour entrer dans l'armée parasite et encombrée des vendeurs, détaillants et boutiquiers.

200 LiVRE ÏV.

Nous avons vu que les caisses d'épargne de la Grande-Bretagne possèdent maintenant un capital de 500 millions, accumulé par les économies des domestiques et des ouvriers, ou mieux des artisans assez heureux pour faire des épargnes; cette accumulation , déjà assez importante, ne profite autant dire à personne ; elle n'assure aux déposants qu'un chétif intérêt de 5 5/8 pour cent , beaucoup moins que le profit de l'industrie la moins prospère, et de plus elle est pour le gouvernement dépositaire un embarras et une charge. Qu'il en serait bien différemment si , au lieu d'être stérilement enfoui dans des banques , ce capital était fixé sur le sol ou activement engagé dans une industrie quelconque? Supposons que ces 500 millions aient retiré quelques fragments de la terre d'Irlande des mains oisives qui en épuisent la fécondité à leur profit; supposons que ces 500 millions aient payé aux possesseurs des instruments du travail la rançon de cinq mille serfs ou prolétaires, et comparons un pareil bienfait avec celui que les caisses d'épargne accordent a leur clientèle! Dans le cas de notre supposition , le capital économisé devient instrument d'indépendance et de production , rançon de servitude ; dans le second , simple moyen de consommation. Dans le premier cas, l'épargne est placée au profit du travail, elle augmente réellement la richesse de la classe des travailleurs; dans le second, au contraire, elle ne leur est remise que pour sortir aussitôt de leurs mains par la consommation.

L'épargne, pour être efficace, pour diminuer le domaine de la misère, doit être convertie en moyen de rédemption. Or, les caisses d'épargne produisent-elles un pareil effet? non assurément; donc les caisses d'épargne ne peuvent être qu'une atténuation partielle et provisoire aux souffrances que la misère inflige aux classes pauvres, mais en aucune façon un remède efficace (1).

Nous ne rangeons pas les monts-de-piété parmi les institutions de bienfaisance : ce sont simplement des boutiques d'usure qui

(1) M. de Lafarelle , dans son livre Bu progrès social au profit des classes non indigentes , propose d'acheter la rente avec les économies des classes pauvres ; sans doute convertir les pauvres en rentiers serait un moyen très-ingénieux de supprimer la misère.

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