CHAPITRE II
meilleures destinées, ou bien le flambeau de ia civilisation, prêt à s'éteindre en d'indignes mains , passera à des peuples nouveaux qui sauront mieux le porter. Les nations européennes qui représentent en ce moment ia civilisation nous semblent arrivées à l'époque redoutable où cette question doit être résolue ; si elles continuent à attendre jusqu'à ce que la violence du mal les mette dans la nécessité de lui résister, peut-être ne serat-il plus temps de vouloir le combattre. On a vu l'excès de l'oppression sauver la liberté; je doute que l'excès de la misère puisse jamais sauver un peuple : pour être libre il suffit d'un acte énergique de la volonté; mais pour arriver à l'indépendance économique, pour que tous les citoyens d'une nation possèdent les moyens de produire ce qu'ils consomment, c'està-dire, de vivre de leur travail , il faut trouver une organisation sociale et des institutions capables de déterminer et d'assurer ces résultats; il faut par conséquent plus qu'une révolution , il faut une réforme!
Les chefs des peuples n'y ont pas songé, les partis politiques moins encore , et , ce qui est plus déplorable , la science a volontairement abdiqué tout pouvoir sur la question de la misère : elle n'a pas trouvé autre chose à conseiller que l'aumône , les sermons et le laisser-faire !
Les remèdes que l'on applique à la misère , et surtout la manière dont on les applique, feraient supposer ou que l'on n'a pas l'intention de guérir le mal, ou que l'on ignore que le seul moyen d'arrêter ses effets, c'est de supprimer ses causes : sublatâ causa tolliiur effectus , dit l'école, et cet axiome, qu'on n'oserait pas rappeler au plus mince savant sans craindre de lui faire injure, est complètement inconnu des écrivains en politique ou en économie. Ils déclarent que les grandes causes de la misère sont de l'ordre fatal , ils ne disent plus de l'ordre divin , dans la crainte de trop ressembler aux publiaistes de l'ancien régime, et, nonobstant , ils s'étonnent que la misère résiste aux obstacles qu'ils lui opposent , comme distribution de soupes économiques ou suppression philanthropique des secours publics, car on lui résiste concurremment par ces deux moyens à la fois.
Je ne vois pas sans effroi, que le fait de la misère exerce sur l'intelligence et la morale publiques une influence toute pa-