‹ De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en France (volume 2)Chapitre 312 sur 314 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

tPuuç révolution était mal choisi pour cela. Que le gouvernement apprenne à la nation que les réformes économiques peuvent se faire et se faire mieux dans la paix qu'au milieu des révolutions : le pays a besoin de celte leçon , car la plupart des gouvernements qui l'ont administré depuis ont pris à tâche de lui prouver que réforme et révolution c'était la même chose! La mise en vente des biens des hospices augmenterait les revenus de ces établissements, et donnerait à la société et aux travailleurs le profit illicite qu'en retirent les administrateurs du bien des pauvres. M. Gasparin a vu le mal , il a eu le courage d'en demander la suppression; les ministres qui lui ont succédé ont dû le voir, s'ils ont eu le temps : pourquoi existet-il encore ?

CONCLUSION

Nous avons esquissé à grands traits la constitution économique d'une nation qui voudrait s'affranchir de la misère , et atteindre heureusement les hautes destinées promises en ce monde aux peuples intelligents. Les réformes économiques, indiquées dans notre quatrième partie, tendent toutes ensemble, et chacune en particulier , à un seul et unique but, qui est de fournir à l'immense majorité des citoyens le moyen de vivre et d'élever une famille par le travail.

A nos yeux , tout est là : faire que chaque citoyen d'une nation puisse produire ce qu'il consomme, et qu'il vive content de la rémunération de son travail , tel est, selon nous , le véritable objet des sciences sociales, qu'on les appelle économie politique ou du nom que l'on aimera mieux.

Je sais que beaucoup de gens ne croient pas à la possibilité d'atteindre jamais un tel but , parce qu'ils se regardent intéressés à penser ainsi, et je ne discuterai point avec ceux qui font de la misère extrême une nécessité éternelle pour une immense partie du genre humain. Je demanderai seulement s'il est plus raisonnable et plus juste que les lois civiles et économiques d'un peuple le rapprochent de ce but, en fournissant au travail le moyen d'acquérir sans trop de peine la propriété ou la jouissance d'un instrument de production, capable de faire vivre le travailleur dans une honnête indépendance , ou s'il vaut mieux, au contraire, que les lois civiles et économiques élèvent savamment , entre le travail et la propriété , c'est-à-dire, l'indépendance, d'insurmontables barrières ?

Or, dans l'ancienne société, la loi, le pouvoir et l'opinion

CONCLUSION

conspiraient, d'un commun accord , à perpétuer la servitude du travail. Ce fait n'a plus besoin de démonstration , et tout le monde sait que les lois qui règlent l'usage et la transmission de la propriété ont été, presque jusqu'à ce jour, tout le contraire de ce que voulaient la raison, la justice et le véritable intérêt des peuples. Et même, malgré la glorieuse insurrection de la France contre le passé , les lois hostiles au travail ont encore laissé des empreintes, que nous avons signalées plus haut, dans la constitution sociale et dans les habitudes de ce pays , le plus avancé de tous dans la carrière de l'affranchissement.

Non-seulement ces empreintes féodales doivent disparaître, mais la loi et la constitution sociale de la France seront forcées dé faire, en faveur du travail , ce qu'elles ont fait autrefois contre lui. Le travail , principe de la société nouvelle , devra être protégé et favorisé par les institutions autant que le droit d'occupation et d'hérédité l'a été autrefois. Les principes ne se défendent pas tout seuls : croire que pour qu'une nation prospère et marche dans la bonne voie , il suffise de la laisser aller, est peut-être l'erreur la plus dangereuse qui puisse s'accréditer chez les hommes. Heureusement qu'elle a contre elle le raisonnement et l'expérience, et que l'histoire du genre humain lui donne un perpétuel démenti. Toute société qui a voulu durer n'a pu le faire qu'à la condition de placer les principes sur lesquels elle s'était constituée à l'abri de toute atteinte , dans le sanctuaire de la religion et de la loi. Les faits et les intérêts de chaque jour auraient bientôt effacé ces principes et prévalu contre l'intérêt permanent de la nation, si une force intelligente ne les avait à chaque instant domptés. Ouvrez l'histoire ; du moment où un peuple perd de vue les principes sur lesquels il a été constitué, du moment où il laisse endormir la vigilance qui doit les protéger , soudainement vous le voyez déchoir, s'affaisser sur lui-même et tomber bientôt dans l'abîme où disparaissent les nations qui ont L'imbécillité de se laisser mourir ! Je pourrais en citer d'éclatants exemples , car il s'en faut bien qu'on ait tiré de l'histoire tous les enseignements qu'elle contient : elle n'a point été étudiée encore du point de vue de l'économie sociale , et le peu que j'en sais me fait pressentir qu'il y a là, pour l'érudition intelligente , un

CONCLUSION

champ nouveau à moissonner. Un court exemple , dont nous nous servirons tout à l'heure, pourra donner une idée de sa richesse et de sa fécondité.

Nous ne dissimulons pas nos sympathies pour les classes malheureuses dont nous avons raconté l'humiliation et les souffrances ; mais cependant ce n'est pas seulement par amour pour elles que nous réclamons une réforme dans notre constitution économique. Si grands que soient leurs maux , je doute qu'ils décideraient jamais à recourir à des remèdes comme ceux que nous avons indiqués : pour qu'une nation mette la main à des réformes aussi laborieuses, il faut qu'elles lui soient commandées par l'intérêt général de toutes les classes, et même par la nécessité suprême, par la loi delà conservation. Or, que ces réformes soient plus encore dans l'intérêt de la conservation des peuples qui renferment le phénomène de la misère, que dans l'intérêt des misérables , c'est ce qu'il nous est bien facile de démontrer.

Quel est pour chaque peuple le principal élément de force, de prospérité et de durée? Évidemment c'est la population. Le peuple le plus fort est celui qui compte le plus d'hommes robustes, intéressés à la défense de la nation , animés de son esprit et possédant le sentiment de ses destinées 5 le peuple le plus civilisé est celui qui compte le plus d'hommes intelligents, intéressés à la conservation et au développement de la moralité publique,- le peuple ie plus libre est celui qui compte le plus de citoyens en état de vivre indépendants par leur travail j le peuple le plus riche enfin est celui où le niveau moyen de l'aisance est plus élevé et s'étend sur un plus grand nombre de têtes. Sans doute le sol et les capitaux accumulés contribuent pour une part importante au bien-être des nations; mais cependant ce n'est ni sur l'étendue du soi, ni sur sa fertilité, ni sur l'abondance des capitaux accumulés, ni sur le nombre et la perfection des travaux d'utilité publique, comme routes, canaux, ports, chemins de fer, magasins et entrepôts , qu'il convient de mesurer la force et la prospérité réelles d'un peuple: la question est de savoir si la grande majorité des citoyens, si tous les citoyens jouissent de cette opulence nationale , ou si la richesse, par suite de la constitution économique et politique de ce peuple, est le privilège d'une classe qui se sert de

CONCLUSION

celte richesse comme d'un instrument d'oppression, pour imposer aux classes inférieures, déshéritées de toute participation aux avantages de la propriété, un travail chaque jour plus long et plus pénible, et chaque jour moins rétribué.

Ce n'est pas le sol qui manque à l'Irlande , ni les capitaux à l'Angleterre , et tout le peuple d'Irlande, et une grande partie du peuple d'Angleterre sont réduits à une détresse économique, à une oppression sociale, qui s'accroissent de jour en jour. L'Angleterre, la plus riche nation du monde, vient d'élever a grands frais près de six cents bastilles pour enfermer des pauvres ou des vagabonds , et ses grandes et florissantes cités sont toutes souillées par des égouts humains , repaires du paupérisme, du vice et du crime; et, dans le sein de celte nation intelligente, sont campées des bandes innombrables de sauvages et de barbares ! Les plus grands ennemis de la nation anglaise, ne sont pas les peuples étrangers , dont l'aristocratie britannique menace l'indépendance, ce sont les pauvres d'Angleterre , c'est cette foule immense qui apprend depuis quelques années à organiser la révolte, et qui n'a aucun intérêt au maintien de la prospérité et même de la nationalité britanniques.

Nous n'envions donc ni l'opulence , ni la force de l'Angleterre, et au prix de tous ses trésors, au prix de toute l'intelligence qu'elle possède, nous ne voudrions pas de sa population, telle qu'elle est en ce moment. Nous avons examiné la nation anglaise et avec notre esprit et avec nos yeux , et, sans avoir la prétention de la comprendre, car l'Angleterre est une énigme dont il est facile de rencontrer une foule d'explications partielles, mais dont le mot entier ne se trouve nulle part , nous sommes convaincu qu'elle est engagée dans une voie sans issue, qui n'aboutit qu'à une ruine inévitable ou à la plus radicale et peut-être la plus terrible des révolutions. Les classes de la population que la politique et la constitution économique de ce pays condamnent à l'incertitude de l'existence , au travail forcé sans rémunération et sans espoir, ne se résigneront pas éternellement à un pareil sort, et il est impossible d'apporter aucune amélioration réelle à leur condition, sans opérer dans l'état social de la nation de ces changements aiixqiifhs un peuple a rarement l'intelligence et la générosité de se soumettre.

CONCLUSION. 527

Ce qu'il y a de pire assurément dans la condition de l'Irlande, c'est qu'elle est sans remède économique possible, et qu'elle n'a d'autre moyen d'affranchissement qu'une révolution , que la reprise, par la force, de l'instrument du travail, dont la conquête a dépouillé cette race asservie : à moins qu'on n'espère convenir les ^spoliateurs et les amener à une restitution pacifique , les Irlandais ne peuvent redevenir indépendants qu'eu redevenant propriétaires de leur sol. Or, le rachat par les fruits du travail accumulé leur étant devenu impossible , que leur reste-t-il à faire ? La société irlandaise , et un peu celle d'Angleterre, est si mal constituée, qu'on ne peut espérer de la sauver qu'en la détruisant. Quelle redoutable alternative! Et les nations intelligentes , qui ont ce triste exemple sous les yeux, ne doivent-elles pas se résoudre aux derniers efforts de charité et de courage pour n'y arriver jamais? Une nation qui, par le fait de ses lois ou de son régime économique , voit le nombre des hommes en état de vivre indépendants par le travail , plutôt diminuer que s'accroître , est une nation en décadence, qui marche rapidement à sa ruine ; et , fût-elle puissante, toujours victorieuse, maîtresse du monde , elle n'est pas moins sans sécurité et sans avenir. Certes , au deuxième siècle avant notre ère, ce n'était ni la force ni la richesse qui manquaient à la république romaine : chaque jour ajoutait à ses conquêtes, et le monde ouvert, pénétré et menacé par ses armes, n'avait plus de résistance à lui opposer. Eh bien! à ce moment même où Rome, sûre de la victoire, décide la conquête du monde et se proclame éternelle , elle est irrévocablement condamnée à périr par le vice de sa constitution économique, par l'intempérance avec laquelle son aristocratie crée des prolétaires. C'était au temps des Gracques, ces deux hommes d'intelligence et de dévouement, suscités par la Providence pour porter témoignage contre l'iniquité et l'égoïsme de l'aristocratie romaine. Écoutons le récit de Plutarque.

« Les Romains, dit-il , faisaient autrefois deux parts des terres qu'ils enlevaient par la guerre à leurs voisins ; ils vendaient la première et réunissant l'autre au domaine public , il* la partageaient entre les citoyens qui étaient privés de propriété y à la charge d'une faible redevance payée au trésor public. Mais bientôt les riches se mirent à offrir une rente plus

CONCLUSION

élevée, et à repousser ainsi les pauvres de l'adjudication des terres conquises. Pour remédier à cet abus, on fit une loi qui interdisait la possession de plus de cinq cents arpents de ces terres. Ce décret contint pendant un moment la cupidité et soulagea les pauvres, qui vivaient dans le pays sur les terres qu'on leur affermait, ou qui cultivaient !a petite portion de terre qui leur était échue dans le principe. Mais avec le temps , les riches affermèrent eux-mêmes toutes les terres à louer sous des noms empruntés , et , comme ils possédaient à titre direct presque tout le reste du sol, ils expulsèrent ainsi les pauvres ; ceux-ci , privés de moyen d'existence , ne voulaient plus servir dans les armées, et ne se souciaient plus d'élever des enfants, au point que l'Italie était menacée de perdre tous ses habitants libres, et d'être remplie de prisonniers de guerre et de barbares, par lesquels les riches, après avoir expulsé les citoyens, faisaient cultiver le pays (1). » Ce morceau de l'intelligent biographe est, selon nous, la plus belle leçon d'économie politique donnée par l'histoire. Plutarque nous montre ù la fois, avec une admirable clarté, quelles sont les véritables conditions de la prospérité et de la perle des nations: faire des propriétaires par le jeu naturel des institutions, voilà la condition de la prospérité 5 l'accaparement de la propriété par une aristocratie et l'expulsion systématique du grand nombre de toute participation à cette propriété, voilà au contraire la cause de la ruine des nations.

Pour nous montrer que cette cause de ruine existait à l'époque des Gracques , Plutarque emprunte à un livre de Caïus Gracchus , malheureusement perdu comme tout ce qu'ont dit et écrit ces deux grands hommes, un fait curieux qui montre à quelle extrémité était déjà réduit alors le malheureux peupleroi. Tibérius Gracchus, se rendant en Espagne à travers l'Italie, fut frappé de la solitude et de la dépopulation des campagnes italiennes : les hommes libres avaient déjà disparu, et ceux qui cultivaient les grands domaines aristocratiques étaient tous des esclaves étrangers et des barbares. Caïus attribue à l'impression produite dans l'àme de son frère par la

(1) Plutarque. — Fie de Tibérius Gracchus ch. viu.

CONCLUSION

vue de l'Italie dépeuplée et cultivée par des mercenaires, la résolution qu'il prit de se dévouer pour sauver la république.

Jamais réformateur n'a eu un but mieux déterminé , plus légitime; jamais réformateur ne poursuivit le but qu'il avait conçu avec plus de sagesse, de fermeté et de dévouement. Tibérius voulait refaire dans la république des propriétaires et des citoyens : il mit au service du bon droit la plus sublime éloquence que Rome eût encore entendue, et , malgré les mille fourberies du sénat , il fit voter par le peuple la loi qui permettait de donner aux citoyens pauvres une part des terres conquises. Un petit roi d'Asie ayant laissé son royaume et son héritage aux Romains , Tibérius pensa que le meilleur usage à faire de l'argent de Pergame était de le distribuer aux nouveaux propriétaires , afin de leur permettre de subvenir aux premiers frais d'un petit établissement agricole. Tibérius paya de sa vie le crime d'avoir voulu sauver sa patrie : les patriciens l'assassinèrent, parce qu'ils ne pouvaient pas disputer avec lui, parce qu'il avait trop raison. Que répondre , en effet, à ce tribun honnête homme , patricien lui-même, à qui la vérité arrachait du cœur ce cri sublime, conservé parPlutarque : « Les bêtes qui parcourent l'Italie ont chacune une caverne , un » gîte, une retraite, et les hommes qui combattent et qui meu- » rent pour l'Italie n'ont droit à la possession de rien, excepté » à celle de l'air et de la lumière ; sans domicile , sans foyer , » ils errent en vagabonds avec leurs femmes et leurs enfants. » Et les généraux qui les mènent au combat leur disent : Com- » battez pour vos tombeaux et vos temples; n'est-ce pas un » mensonge? De tous ces Romains pas un seul ne possède un » autel domestique, un tombeau de famille; mais ils se battent » et meurent pour l orgueil et la richesse d'autrui : on les ap~ » pelle les maîtres du monde, et ils ne possèdent pas en propre » une motte de terre ! »

A dix ans de là , le frère de Tibérius, héritier de sa vertu et de son martyr, fut assassiné dans les mêmes circonstances, par les patriciens de Rome, qui, pour en finir à jamais avec de pareilles réclamations, tuèrent d'un seul coup trois mille hommes dans les rues. En ces sanglantes journées , c'est la civilisation romaine qui fut frappée de mort : comme Ta dit le

CONCLUSION

tribun gentilhomme de la révolution française , le dernier des Gracques, en expirant , ramassa une poignée de poussière et la lança vers le ciel , en attestant les dieux vengeurs : et de cette poussière naquit Marius ? Après les réformateurs pacifiques et intelligents vint îe plébéien furibond qui , sans rien réformer, étouffa dans îe sang le patriciat romain. La nalion romaine ne se composera plus désormais de citoyens , mais de riches corrompus et égoïstes, et d'une populace avilie qui adorera Néron, parce qu'il lui donnera du pain et des gladiateurs , et surtout parce qu'il offrira généreusement au peuple-roi des hécatombes de grands seigneurs !

Je ne connais pas d'exemple qui prouve mieux combien l'accession du grand nombre de citoyens à la propriété est un élément nécessaire à la sécurité et même à l'existence d'un peuple civilisé, et c'est pour cela que je l'ai emprunté à l'histoire.

Aujourd'hui, ce n'est plus la conquête qui peut créer dans la nation des citoyens propriétaires. Il n'y a plus de vide autour des peuples civilisés, et là où finit un peuple, commence immédiatement un autre peuple : c'est donc aux institutions , à la sagesse des lois et de l'économie publique qu'il convient de demander ce que Rome triomphante demandait à la conquête. Nous n'avons pas de terres vagues ; c'est une puissante raison pour faire de notre sol le meilleur usage possible et diriger savamment le mouvement de la propriété. L'équité la plus scrupuleuse est ici d'accord avec la politique de salut public. Laisser aux prodigues et aux incapables la faculté d'échanger facilement un instrument de production, dont ils ne savent ni ne veulent user, contre des jouissances et de l'oisiveté, ce n'est point les dépouiller; et fournir aux industrieux de faciles moyens d'obtenir la propriété des instruments de production qu'ils utilisent, ce n'est pas leur donner l'aisance aux dépens d'autres individus qui y auraient plus de droits.

On parle beaucoup en France de démocratie et d'égalité. Tous les hommes qui savent lire tant soit peu dans l'avenir voient, les uns avec regret, les autres avec allégresse , que le monde s'avance à grands pas, la France en tête, vers la démocratie. Mais, si ce mouvement existe, n'est-il pas de la plus grande importance qu'il marche à peu près d'un pas égal dans

CONCLUSION

les mœurs, et surtout dans le régime économique du pays, aussi bien que dans les sentiments et la politique ? Une nation qui posséderait le sentiment et le besoin de l'égalité, mais chez laquelle les lois et les institutions économiques forment obstacle à l'égalité , en favorisant les grandes fortunes et l'extrême misère, une telle nation serait une nation perdue. Souffrir par impuissance et par incurie , qu'à côté du progrès démocratique s'élève une nouvelle aristocratie, la plus dure de toutes, comme celle qu'a signalée M. de Tocqueville , et qui résulte de la séparation de plus en plus tranchée qui s'opère entre le capital et le travail dans le régime manufacturier, c'est volontairement susciter au milieu de nous la guerre sociale et l'anarchie !

Il n'y a de citoyens qu'à la condition de la participation directe à la propriété. La question revient donc toujours à savoir s'il vaut mieux, pour un peuple, compter un petit nombre de citoyens que des milliers de misérables et de vauriens. Dans ces termes la question n'est plus susceptible de controverse.

Un peuple chez lequel l'élément démocratique est en progrès, devra forcément, s'il tient à la sécurité , à l'existence, s'il veut vivre en paix , favoriser, par les lois, par le système des impôts, l'accession de la propriété au plus grand nombre de ses membres. Il devra mettre tous ses soins, toute son intelligence, à favoriser la réunion des deux éléments de la production, du capital et du travail, afin que la production satisfasse régulièrement les besoins légitimes et indispensables de la masse des citoyens, et de prévenir , dans la consommation, ces funestes déplacements qui condamnent une portion du peuple aux plus cruelles privations, pour satisfaire la vanité ou le caprice d'un petit nombre de riches , qu'une opulence démesurée provoque à une consommation insensée et trop souvent immorale. Les capitaux accumulés sans mesure dans un petit nombre de familles privilégiées , comme cela arrive dans les pays aristocratiques , sont en grande partie perdus pour la véritable industrie , pour celle qui produit les choses nécessaires et commodes à la vie. Les revenus d'un grand seigneur, comme on en compte par centaines et même par milliers en Angleterre, sont hors de toute proportion avec les besoins d'entre-

CONCLUSION

tien et même de luxe d'une famille civilisée : le surplus de ce revenu sera donc dépensé d'une manière désavantageuse à la richesse publique et souvent même à la morale , pour satisfaire des besoins artificiels de vanité et d'opinion. La richesse titrée se créera des industries artificielles et capricieuses comme les besoins qu'elles veulent servir; elle nourrira des milliers de chiens et de chevaux, et corrompra des hommes. Adam Smith, le plus grand et îe plus généreux des économistes anglais, qui compte en ce pays beaucoup de commentateurs et pas de disciples , avait nettement signalé les inconvénients de ce déplace ment de consommation , par suite des grandes existences aristocratiques. Il avait vu avec une admirable sagacité l'influence qu'exerce sur l'économie et la moralité d'un peuple la manière dont se consomment habituellement les revenus. « Dans les » villes , dit-il, qui tirent leurs principaux moyens d'existence » du séjour permanent ou passager d'une cour, dans lesquelles » les rangs inférieurs de la population sont entretenus en grande » partie par la dépense des revenus , les habitants sont généra- « lement paresseux , dissolus et pauvres : c'est ce qu'on ob- » serve à Rome, Versailles, Compiègne et Fontainebleau. » (Adam Smith écrivait ceci en 1776.) A l'exception de Rouen » et Bordeaux , il y a peu de commerce et d'industrie dans les y> villes de France qui sont la résidence d'un parlement , et les » classes inférieures de la population étant principalement en- » tretenues par les dépenses des membres des cours de justice, » et de ceux qui plaident devant elles, ces classes sont en géné- » ral paresseuses et pauvres... La fainéantise d'une grande » partie du peuple, qui doit son existence à la dépense du re- » venu , corrompt probablement l'esprit industrieux de ceux » qui devraient être entretenus par l'emploi du capital, et rend » ces lieux moins avantageux que d'autres à l'emploi du cani- » tal. Il y avait peu de commerce et d'industrie à Edimbourg » avant l'Union. Lorsque le parlement d'Ecosse cessa de s'as- » sembler dans cette ville , lorsqu'elle ne fut plus la résidence » forcée de la principale noblesse et gentilhommerie d'Ecosse , » elle devint alors une ville industrieuse et commerçante... Les » habitants d'un grand village , on l'a observé plus d'une fois , » après avoir fait des progrès considérables dans les manufac- » lures, sont' devenus paresseux et pauvres, en conséquence de

CONCLUSION

» ce qu'un grand seigneur avait fixé sa résidence dans leur voi- » sinage (1). »

Nous n'ajouterons pas de commentaire à ces observations profondes, qui donnent une confirmation inespérée à la philosophie économique professée dans cet ouvrage; nous demanderons seulement, comme nous l'avons déjà fait, s'il est conforme à l'intérêt d'une nation de favoriser le maintien ou rétablissement d'un régime dont la conséquence forcée est qu'une grande partie de la population soit composée d'individus pauvres, paresseux et dissolus; et s'il ne serait pas plus avantageux de constituer un autre régime social, qui produirait sur la population un effet opposé, c'est-à-dire, qui provoquerait et favoriserait le bien-êîre et la moralité de la grande masse de la nation , et tendrait à faire de chaque homme un citoyen utile.

La seule difficulté que peut faire naître une pareille question, c'est de savoir s'il est possible et juste d'assurer à un peuple un aussi grand bienfait. Nous espérons avoir déjà répondu à celte difficulté. Sans nous dissimuler combien les réformes sociales sont pénibles et laborieuses , nous pensons que celles dont nous avons essayé de donner une idée ne dépassent ni la force, ni l'intelligence d'une nation comme la nôtre. En effet, elles ne consistent, pour ce qui regarde la France , que dans l'applica lion des principes sociaux admis par la grande majorité de la nation comme la base de son existence. Déjà même, nous possédons des lois , comme celle de l'égalité civile, qui concourent efficacement au but que nous proposons à la législation de l'avenir. N'est-il pas possible de compléter, de systématiser ce qui est fait déjà , et d'appliquer avec méthode les principes qui promettent depuis un demi-siècle , aux habitants de la France, l'indépendance et le bien-être? N'est-il pas possible d'affranchir la propriété immobilière des entraves qui s'opposent encore à son libre mouvement, à sa transmission facile? Doit-on désespérer de la sagesse des peuples et de la justice de ceux qui les gouvernent, au point de regarder comme impossible la réforme radicale des impôts et la réalisation par la loi des promesses de la charte? Faut-il de toute nécessité confondre éternellement

(f) Adam Smitb , uv. n. ch. ut.

CONCLUSION

l'exagération et les abus des droits de la propriété avec l'exercice légitime et raisonnable de ces droits? Qui empêche que la loi sur la transmission de la propriété , par donation ou héritage, ne devienne un puissant moyen d'égalité et de bien-être? Enfin , un système d'éducation publique, capable de donner aux jeunes générations la volonté et la capacité du travail, le sentiment des devoirs, l'amour de la nationalité , ne serait-il à jamais qu'une impraticable utopie? Eh bien î je ne crains pas d'affirmer que ces réformes fussent-elles plus difficiles, moins praticables que les suppose l'esprit de résistance le plus opiniâtre, il faudra pourtant, bon gré malgré, les tenter un jour. « Que celui qui repousse les remèdes nouveaux se prépare à des calamités nouvelles ! Qui nova remédia accipere nolit nova mala exspectet, » a dit Bacon , et la révolution française est venue nous apprendre ce qu'il y a de sérieux et de terrible dans cette menace !

La France est, de toutes les nations européennes, celle qui est la mieux préparée à recevoir les réformes économiques , si impérieusement réclamées par les vices d'un état social où les faits sont en désaccord formel avec les idées. Avec un pouvoir social intelligent et dévoué , qui ne craindrait pas de s'armer de cette force invincible que Turgot conseillait à Louis XVI de saisir, et qu'assure à tout gouvernement l'intention prouvée de faire le bien , notre pays arriverait sans secousse et sans violence au terme où la révolution avait promis de le porter. Mais nous voyons avec regret un grand obstacle à la réalisation prochaine et pacifique de cette heureuse destinée ; nous craignons sérieusement que la politique de controverse, dans laquelle le gouvernement et l'opinion sont engagés depuis trop longtemps, n'empêche la société de s'étudier et de se réformer à temps. Après un demi-siècle de luttes politiques , après un demi-siècle employé à faire et à défaire des gouvernements , nous en sommes encore à disputer les questions de gouvernement ou plutôt les questions de personnes qui gouvernent ou qui aspirent à gouverner. Nous perdons en disputes de partis, en agitation stérile , puisqu'elle n'a jamais d'autre but qu'un changement de ministère, le temps qui devrait être employé à gouverner et à réformer la société. Comme dans les petites démocraties de l'antiquité, à l'époque de leur agonie, nous

CONCLUSION

prenons plaisir à contempler les passes d'armes des candidats du pouvoir, et à écouler tout le jour des improvisations et des harangues. Sans doute, le choix d'une forme de gouvernement et surtout le choix des hommes appelés à gouverner l'État, a une grande importance ; mais il ne doit pas occuper toute l'intelligence et tout le loisir d'une nation comme la nôtre. Un peuple qui s'amuserait à choisir toujours perdrait à ce jeu stérile le temps qui lui a été donné pour vivre et bien mériter du genre humain. Le premier devoir d'un peuple intelligent est de se donner un gouvernement régulier, qui ne soit pas à la merci de perpétuelles candidatures, qui ait des époques de renouvellement déterminées, afin que l'administration du pays ne soit pas soumise à celte inquiète instabilité qui suspend presque entièrement l'action du pouvoir social dans notre pays. Il est grand temps que la France donne une solution durable, sinon définitive, à cette question éternelle d'organisation du pouvoir, pendante depuis un demi-siècle.

La controverse politique, quand elle dégénère en subtilités métaphysiques, en interminables disputes, ne vaut guère mieux que la controverse religieuse. Les discussions théologiques ont perdu le Bas-Empire ; et la ville de Constantin disputait avec les mille hérésies que l'esprit grec en décadence avait enfantées , pendant que les Turcs en faisaient le siège. Malheur aux peuples qui donnent le change à leur activité morale et intellectuelle, et qui disputent au lieu d'agir!

Grâce à Dieu, nous ne serons jamais des Grecs du Bas- Empire, et la nation française, un moment indécise, ne manquera pas au grand travail que le monde attend d'elle, pour le plaisir de la controverse. Nous souhaitons seulement qu'elfe échappe bientôt à la fâcheuse méprise dans laquelle les disputes politiques l'ont déjà engagée. Les querelles politiques ont le malheur, et c'est là leur plus grand inconvénient, de détourner l'attention publique, comme celle du gouvernement, des véritables questions qui devraient les préoccuper. Elles font oublier le but de toute politique , qui est le bien-être physique et moral de la nation, pour la discussion des personnes et des systèmes de gouvernement qui n'ont de valeur que comme moyens propres à atteindre ce but. Elles donnent la première place à ce qui n'a qu'une importance secondaire, et font une

CONCLUSION

diversion fâcheuse à la politique de réforme et de progrès. La révolution française nous fournirait de bien frappants exemples des dangers qu'entraîne cette politique de controverse et de déclamation, qui ne sait faire que des coups d'État et des harangues. Demandez à la révolution et à ses chefs quelles étaient alors les causes de la misère publique, et ils vous répondront par la bouche de Barrère et d'une foule d'autres , que tout le mal venait des factions ! L'un accusera les girondins et les modérés, l'autre les montagnards et les exaltés, pas un seul ne s'en prendra aux véritables causes qui créaient et perpétuaient la misère. Passez un instant les Pyrénées, et informezvous près d'un Espagnol lettré des causes qui entretiennent l'anarchie en ce pays , et l'empêchent de constituer un gouvernement régulier; il attaquera en bon langage, un peu emphathique, les partis et les hommes qui ont occupé et disputé le pouvoir, et il ne lui viendra jamais à Sa pensée d'attribuer les maux de son pays à la conservation des abus de toute sorte que le despotisme paresseux des rois a légués à l'Espagne. Si, depuis que nous possédons la liberté de la parole et de la plume, nous avions attaqué les grands abus sociaux, comme le système de la fiscalité, l'anarchie industrielle, les fraudes et les spoliations mercantiles , la vénalité des fonctions et même des magistratures , le système d'instruction publique qui fait les prétentieux et les incapables ; si nous avions combattu cette foule immense de maux que nous avons passés en revue , et auxquels nous attribuons l'existence et l'accroissement de la misère, avec autant d'éloquence et d'esprit que nous en avons déployé contre les moulins à vent de la politique de controverse , notre pays serait assurément plus avancé qu'il ne Test aujourd'hui dans la voie des réformes !

Il est temps que le monde en finisse avec la vieille politique classique, renouvelée des Grecs et des Romains, qui remplit de clameurs, de bruit et d'éloquence la place publique d'Athènes et le forum romain, et qui perd à disputer et à accuser le pouvoir le temps de gouverner et de réformer l'État. Personne assurément ne sera assez insensé pour demander qu'une nation libre soit condamnée au silence ; mais il ne faut pas non plus qu'elle soit condamnée à des discours éternels. C'est au bon sens du pays qu'il appartient d'arracher courageusement du sol la cause

CONCLUSION

des disputes, en constituant le pouvoir social plutôt pour l'action que pour la parole. Si j'écrivais un livre de politique, je dirais comment le bon sens public peut accomplir cette tâche.. En terminant ce livre d'économie sociale, je me contenterai de faire des vœux pour le prochain avènement de la politique nouvelle , vraiment digne des nations chrétiennes, de celle qui fait du pouvoir une glorieuse servitude, prix de la capacité et du dévouement, et qui se propose pour objet la réforme des abus, aussi bien que le maintien de Tordre, et j'espère n'être pas le seul à former en ce moment de pareils vœux !

Malgré cette diversion opérée dans l'opinion publique par la politique de controverse , la France est le pays où les questions sociales occupent encore le plus d'esprits. C'est chez nous que se produisent avec plus d'abondance les systèmes de sociabilité , qui inspirent tant de faciles railleries aux esprits vulgaires , mais qui témoignent de l'énergie avec laquelle notre pays espère dans l'avenir. Malheur aux nations qui , arrivées au point où nous en sommes, se résignent lâchement aux maux qu'un long passé leur a infligés , et qui ne font pas d'utopies ! On en fait beaucoup en France, sur toutes choses , et c'est un bon signe. L'école saint-simonienne , qui a jeté un si vif éclat lorsqu'elle faisait la critique de notre état social, a provoqué des discussions sérieuses , qui n'ont pas retenti en vain au milieu de nous, et les sarcasmes trop mérités sous lesquels elle a succombé ne l'ont pas empêchée de laisser après elle de bons résultats. Le nombre des hommes distingués et utiles qu'elle a donnés à la France suffirait pour la réhabiliter dans l'estime de l'histoire et lui^faire pardonner ses erreurs.

Une autre école sociale qui procède aussi d'un novateur de génie, celle de Charles Fonder, plus complète et plus étendue que la première, prétend avoir trouvé la solution définitive et entière de tous les problèmes de sociabilité. Elle a prononcé une grande et puissante parole, le mot d'association , et, reconnaissant avec une admirable intelligence que l'hostilité des intérêts économiques, la séparation du capital et du travail, étaient la véritable cause de tous nos maux, elle a conclu que le seul moyen de les faire cesser était de réunir, dans une intime solidarité, par l'association, les intérêts divergents. Mais ce qui constitue son originalité, c'est qu'elle ne s'est pas

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contentée d'indiquer vaguement le remède ; elle a savamment formulé, dans tous les détails, la méthode d'application. Charles Fourier a inventé une théorie , à l'aide de laquelle il explique tout, où tout est prévu , arrangé d'avance , et dont le résultat doit être la création d'une nouvelle humanité , régie, comme l'univers, par les lois de l'association et de l'harmonie. Dans le nouveau monde de Fourier, le mal physique et moral a disparu l'espérance de l'homme n'a d'autres limites que celles de son imagination et de ses désirs. Rien n'égale îa grandeur des merveilles promises par Fourier et son école , si ce n'est la simplicité des moyens à l'aide desquels il annonce les obtenir. Pour réaliser l'harmonie sur la terre , il suffit de substituer à la vie de famille la vie associée, au morcellement le régime sociétaire.

Tout le monde a entendu parler du phalanstère : c'est la demeure de la commune associée, c'est la ruche humaine où les familles de la commune , au nombre d'environ quatre cents , doivent produire et consommer en société. Dans les conditions d'existence révélées par Fourier, et que nous n'avons pas le temps d'exposer en détail , le travail devient un exercice attrayant, la vie une fête perpétuelle, et le citoyen de l'harmonie marche de jouissance en jouissance du berceau à la mort, qui n'est que la transition à une vie nouvelle.

A ce système développé et commenté par d'habiles disciples, il ne manque en ce moment qu'une chose, l'expérience , et nous souhaitons vivement pour notre part que cette expérience soit faite. Il y a , selon notre jugement, un tel mélange d'idées pratiques et de poétiques illusions dans cette fameuse théorie , qu'il importe sérieusement au progrès des sciences sociales que cette expérience soit tentée et poursuivie, jusqu'à la limite où elie cessera d'être possible.

Nous ne croyons pas aux résultats annoncés , et nous avouerons que la principale raison de notre incrédulité est celle-là même que les fouriéristes ont combattue avec beaucoup d'éloquence : nous ne croyons pas à tous ces résultats parce qu'ils sont trop beaux. Je crois bien à l'attraction physique, à l'harmonie sidérale, parce qu'elles sont des faits. Elles existaient avant que le génie de Newton les eut révélées , et il n'était pas nécessaire que l'esprit de l'homme les découvrît pour que la

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matière obéit à leurs lois. En est-il de même dans le monde des hommes ? Si les lois de l'attraction et de l'harmonie sont applicables aux sociétés, pourquoi les sociétés n'y ont-elles pas obéi jusqu'ici, pourquoi l'instinct qui a fait faire de si grandes choses aux individus et aux peuples ne leur a-t-il pas enseigné ces lois divines? L'homme a bien fait de lui-même, sans avoir besoin des leçons de la politique , des familles, des tribus, des villages, des villes et des empires, pourquoi sur aucun point du globe n'a-t-il pas fait des phalanstères? Dans le monde de Fourier, l'homme ressemble aux castors et aux abeilles. Il réalise pour lui et pour les autres ie plus grand bien possible en obéissant à tous ses penchants, à tous ses instincts, à toutes les impulsions de son esprit et de son corps. Comment se fait-il que la nature, créée pour un pareil état social, ne l'ait par réalisé d'elle-même?

Mais nous abandonnons ces objections métaphysiques , et nous admettons, par hypothèse, la possibilité de toutes les merveilles du phalanstère. Aussi bien notre incrédulité ne va pas jusqu'à méconnaître les bienfaits que des peuples intelligents peuvent retirer des combinaisons de l'association, et la justice nous fait un devoir de dire que les disciples de Fourier nous semblent les maîtres les plus avancés dans la science nouvelle de l'association, ceux auprès desquels il y a le plus à apprendre. Mais ies bienfaits de l'association, quand elle irait jusqu'au phalanstère , ne peuvent être obtenus que chez des peuples où la sagesse des lois et de l'économie aurait fourni au grand nombre des citoyens la participation directe a la propriété. Les fouriéristes veulent associer le capital, le travail et le talent; c'est très-bien. Mais comment déterminer cette association dans des sociétés où , d'un côté , sont tous ies capitaux , et de l'autre, tout le travail et toute la misère, comme en Irlande , et en Angleterre, et dans le régime de l'industrie? Je suppose que, par l'appât d'une plus grande production, vous déterminiez les propriétaires d'Irlande à bâtir des phalanstères, ces communautés de travailleurs ne seraient pas autre chose que de vastes plantations de nègres blancs, et tout le profit irait où il va aujourd'hui, aux propriétaires absents qui ne consentiraient jamais à subir ie contact ou seulement le voisinage de la population méprisée. Si vous croyez aux merveilles du pha-

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lanstère , il faut , avant de le bâtir, rendre possible et favoriser l'acquisition du sol et des instruments du travail industriel aux chefs de famille que vous voulez associer pour le travail et la consommation.

Quelles que soient les destinées réservées par la Providence au genre humain, je pense que le meilleur moyen de les préparer, c'est de travailler à l'application des principes de justice et de vérité que le christianisme a déposés dans la civilisation moderne , c'est de faire en sorte, par tous les moyens légitimes dont un peuple intelligent dispose pour son salut et sa prospérité , qu'il n'y ail plus que des citoyens dans l'État, des frères associés d'intérêt et de cœur dans la commune, des chrétiens enfants du même Dieu dans îa société religieuse, unis par la communauté de la foi, de la charité et de l'espérance!

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