‹ De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en France (volume 2)Chapitre 81 sur 314 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

d'un peuple de 54 millions d'âmes, dans un pays comme la France? ce bienfait est-il en proportion avec les charges que l'Etat impose à la population : le sel lui coûte 57 millions; chaque famille doit ses enfants mâles au service de l'État qui les garde cinq ou six ans sous les armes, et, en échange de pareils services , la société se borne à fournir à ses membres le moyen d'apprendre à écrire et à lire. Cette faible compensation est- elle équitable ?

En Anglelerre, la distribution du revenu public est accompagnée d'abus scandaleux qui bravent impunément la plus commune justice et le bon sens ; les pensions , sinécures, gros traitements sans proportion avec l'utilité des fonctions, grèvent de sommes énormes le budget de la Grande-Bretagne : c'est le budget d'une nation qui possède au grand complet les deux aristocraties, une noblesse et un clergé dominant. Quelques familles privilégiées se partagent la fortune publique avec une libéralité si grande, qu'on dirait que ce sont elles-mêmes qui ont été chargées de faire les parts. Le duc de Wellington reçoit une pension de 12,551 liv. sterl., outre cinq emplois éminenls qui rapportent 26,000 liv. sterl., outre les 700,000 liv. sterling de capital dont la reconnaissance nationale l'a gratifié , le tout en dehors de sa fortune personnelle !

Les sommes allouées aux différents membres de l'aristocratie sont énormes. Le montant des sommes payées en Angleterre à des gens qui ne rendent aucune espèce de service , est probablement aussi élevé que les frais de gouvernement de tous les Ëtals de l'Union américaine.

L'Église a des personnages qui jouissent de 20,000 liv. sterl. de traitement; la cité de Londres dépense annuellement pour le lord-maire 25,000 liv. sterl. Que 'on ajoute à toutes ces prodigalités une dette dont les intérêts s'élèvent à 29,489,579 I. st. (714,511,869 fr. !), et l'on comprendra comme nous pourquoi , indépendamment des autres causes* que nous ne connaissons pas encore, les classes inférieures de la société anglaise sont plongées dans l'abrutissement, la misère et la barbarie. Il est bon d'observer encore que les budgets de la France et de l'Angleterre des deux dernières années ont fermé en déficit , et que, au moment où nous écrivons , la politique ouvre aux gouvernements des deux pays de nouveaux crédits sur l'avenir dont le 2 8

chiffre est inconnu (1)! Les ressources fiscales ordinaires ne suffisent plus aux besoins du gouvernement en France et en Angleterre, et les deux nations sont menacées de nouveaux impôts ou d'un accroissement de leur dette pour remplir le déficit de leurs budgets.

Malgré un excédant de recettes de 58,710,769 fr., l'exercice de 1838 eût présenté un déficit de 22,094,914 francs, si les années 1856 et 1837 ne lui eussent légué des ressources. L'exercice de 1859 est moins favorable encore : si des ressources extraordinaires n'eussent pas été ouvertes , il eût présenté un découvert de 52,537,231 francs. L'exercice de 1840, abandonné à ses seules ressources, présenterait un déficit de 45,571,715 fr. « Tout nous porte à croire, dit le rapport de M. Ducos (20 mai 1840), que l'exercice de 1841 fermera à découvert comme celui de 1840. » Et quand le rapporteur écrivait, il ne prévoyait pas l'énorme accroissement de dépense que nécessiteraient les armemenls militaires commandés par le traité de Londres du 15 juillet 1840. Après 25 années de paix, la France se trouve jetée, à la première menace de guerre, dans des embarras financiers qui rappellent ses plus mauvais jours.

En Angleterre , l'exercice de l'année finissant le 5 janvier 1859 présente un excédant de dépense de 441,818 livres (11,155,815 fr. 60 cent.), sans compter les crédits extraordinaires. La dépense ordinaire de 1858 s'est élevée à 52,124,471 1., plus 6,827,919 L de taxes locales comprenant la taxe des pauvres, des comtés, des routes et de l'Église (2). Les dépenses ordinaires de l'année précédente avaient é(éde51,519,115 1., avec un découvert sur les recettes de 655,760 l. Ainsi, au milieu de la paix, le déficit devient, malgré l'accroissement progressif du revenu, la condition permanente du régime financier de la France et de la Grande-Bretagne. Où s'arrêtera cet effrayant progrès?

Au moment où nous mettons sous presse , le budget de 1841 vient d'être présenté à la chambre des députés par M. Humann,

(1) Les dépenses publiques prennent depuis quelques années un développement rapide, qui va beaucoup plus vite que l'accroissement de la richesse.

(2) Voyez Local Taxation imprimé par ordre des communes, août 1839.

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