‹ De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en France (volume 2)Chapitre 84 sur 314 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

sans l'autre? Ce fait , dont nous avons constaté la réalité et rétendue, tient-il à la nécessité même des choses , ou seulement aux procédés industriels, aux circonstances dans lesquelles se trouvent placés, les uns par rapport aux autres, les agents de la production ? Et d'abord nous rejetons , on le sait , l'explication de la nécessité : il y a deux mille ans, l'homme le plus savant de l'antiquité expliquait et légitimait par la nécessité l'existence de l'esclavage; et , grâce aux progrès de la moralité humaine, il s'est trouvé qu'un jour l'esclavage n'était plus nécessaire !

Soit qu'on ait cru avoir intérêt à ne pas découvrir que notre régime économique lui-même pouvait bien être une cause de misère, soit qu'on ait éprouvé une sorte d'effroi pour des vérités sévères , on a toujours évité d'assigner au paupérisme des faits généraux pour cause. On a mieux aimé ne voir dans ce grand phénomène que le résultat de causes particulières dépendantes de la volonté ou de la sagesse des individus. Si en niant l'existence ou en négligeant la recherche des causes on supprimait les effets , nous approuverions sincèrement cette ignorance volontaire. Mais ici une telle ignorance ne serait qu'un danger de plus puisqu'elle empêcherait de rechercher et de découvrir les remèdes qu'il faudra tôt ou tard opposer au mal.

Nous allons donc passer en revue les principes économiques actuellement appliqués, et leur demander compte de la situation des hommes qui en subissent directement l'influence : le travail et le salaire sont dans la dépendance des lois économiques ; ces lois exercent donc une action immédiate sur la condition des hommes qui vivent de travail et de salaire. Quelle est celte action?

Pour mettre plus d'ordre dans le rapide examen que nous allons faire d'un sujet trop vaste, nous classerons les influences économiques d'après la division adoptée dans la science; et nous rechercherons successivement quelles sont, sur la condition des travailleurs , les influences de nos modes de production, de distribution et de consommation.

Avant de commencer, nous rappellerons ce que nous avons dit dans notre Introduction: — Que ce n'est pas la science qui a fait la société économique, mais que ce sont au contraire les faits existants qui ont créé la science à leur image. Il est juste

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de dire cependant que l'économie politique n'a pas accepté tous les faits, et que, sur plusieurs points, par exemple sur les questions de fiscalité, elle s'est mise en opposition directe avec eux ; mais ce n'était qu'en appliquant comme principes à tous les faits d'autres faits, comme celui de la libre concurrence, qu'elle avait généralisés. L'économie politique n'est pas responsable de l'existence de l'anarchie industrielle, mais seulement de l'avoir regardée comme un bienfait. L'historien n'est pas la cause des guerres et des fléaux qu'il raconte ; et , malheureusement , l'économie politique a voulu être plutôt une histoire, une étude d'érudition , qu'une science active , pratique, qui apprend à détruire le mal et à faire le bien. Elle qui aurait dû être la médecine sociale , elle s'est timidement arrêtée à l'anatomie et à la physiologie ; elle n'a pas eu le courage d'aborder les difficultés et les périls de la thérapeutique. Et cependant la société n'a pas seulement besoin de se connaître, elle a aussi besoin de guérir! Il ne suffit plus de savoir comment les choses se passent, mais comment elles devraient se passer, afin qu'il y eût en ce monde moins de souffrance et de misère ; et pour arriver là il ne faut pas seulement raconter, il faut juger.

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