‹ De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en FranceChapitre 140 sur 224 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

soupçonner encore davantage , réduits à ne pas pouvoir suffire eux-mêmes à leurs besoins.

Mais la misère ne borne pas ses effets à la souffrance physique; une vie gênée, pleine d'embarras et de difficultés, n'est pas le plus grand mal peut-être auquel le pauvre est exposé. 1! n'est pas mieux partagé sous le rapport moral que sous le rapport physique. L'ignorance, l'engourdissement douloureux des facultés morales et le vice sont pour le pauvre des fléaux non moins redoutables que les plus grandes privations.

La civilisation a compris que c'était pour elle un devoir de distribuer l'instruction au peuple. En France, par exemple, le gouvernement fait tout ce qui lui est possible pour que la majorité des hommes naisse à la lumière intellectuelle. Si les résultats ne sont pas aussi favorables qu'on le souhaiterait, cela tient à des causes sur lesquelles les meilleures intentions des gouvernements ne peuvent malheureusement rien. Il faut, pour apprendre , autre chose que de la volonté et de l'intelligence, il faut du temps, et le pauvre ne peut guère en ôter au iravaiï qui le nourrit, même dans l'enfance. L'Angleterre (1) n fait des lois pour régler le nombre d'heures que les manufactures doivent laisser aux enfants, et pour imposer aux chefs d'atelier l'obligation de les envoyer à l'école : la chambre des pairs a discuté et voté dans sa dernière session une loi analogue, bien qu'il soit prouvé que les lois soient sans action sur de tels abus. Depuis quelque temps, les tribunaux nous révèlent à Paris des faits épouvantables sur la condition des jeunes apprentis de certains ateliers, où, bien loin de leur laisser le temps de suivre les écoles , on prend même les heures du sommeil pour les donner au travail (2). Celte atroce cupidité n'est pas coutume, je le sais; mais ce qui est général, c'est que l'indigent des villes manufacturières est obligé de tirer parti de

(1) Bill du 29 août 1833 : « Nul enfant ne peut être employé audessous de 9 ans; nul enfant, au-dessous de 13 ans, ne devra travailler plus de 48 heures par semaine, 9 heures dans un seul jour, et devra passer au moins deux heures par jour à l'école. » Le bill n'est pas exécuté; il ne peut pas l'être.

(2) Voyez Gazette des Tribunaux, affaire des époux Grangier. Audiences des 26 et 29 novembre 1839 ; police correctionnelle.

Page 1