LIVRE II
contrées peut-être qui possèdent un paupérisme agricole : c'est donc dans l'intérieur des cités que nous devons aller chercher, de préférence, nos sujets d'études. D'ailleurs c'est sous le point de vue industriel que la misère a plus d'intérêt pour nous. L'apparition et le développement de la misère, dans les grands ateliers du travail, est le fait le plus considérable, le plus significatif peut-être, que présentent les sociétés modernes. Qu'est-ce que la pauvreté résignée et souvent heureuse de nos campagnes, comparée au dénûment de ces milliers d'hommes que les villes industrielles entassent dans leurs murs? Pour mieux préciser l'objet présent de nos recherches, nous nous proposons de répondre à cette question : Quelle est la condition physique et morale des classes inférieures dans les grandes villes , et particulièrement dans les villes de production industrielle?
Chaque grande cité industrielle a son ghetto , ses quartiers maudits où le voyageur ne pénètre pas , et que l'homme riche ou l'habitant aisé connaissent à peine de nom, et qu'ils ne visitent jamais. La misère est honteuse de sa nature; elle met autant de soin à se cacher que l'opulence en met à l'éviter; elle ne sort presque jamais du réduit qu'elle s'est choisi, et il est rare qu'on aille à elle : voilà pourquoi elle est si peu connue, voilà pourquoi ceux mêmes qui habitent à côté d'elle en nient souvent l'existence. Un gentleman anglais, qui a parcouru toute l'Europe pour y chercher des distractions et y promener son ennui , n'a jamais mis le pied dans les quartiers de Londres où est reléguée la population misérable de celte ville opulente: à peine si la curiosité l'aura conduit une fois ou deux dans les classiques horreurs de Saint Gilles (1), le quartier général des vagabonds, des prostituées et des voleurs; et cependant, le fameux Saint- Gilles est aujourd'hui un lieu de plaisance comparé aux districts du nord-est et du sud-est où habite la véritable misère.
(1) La paroisse de St-Gilles est un des anciens quartiers de Londres, au nord-ouest de la Cité , située aujourd'hui dans le voisinage des quartiers les plus élégants, et principalement habitée par des familles d'origine irlandaise. Les deux paroisses de St-Gilles et de Cripplegate comptaient, en 1851, 13,134 habitants.