‹ De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en FranceChapitre 148 sur 224 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

La ville de Londres est justement célèbre pour le bon entrelien et la salubrité de ses rues , l'élégance de ses places et des habitations qui les entourent; c'est la digne métropole du peuple le plus riche du monde, de celui qui est le plus avancé de tous dans la science et dans la pratique de la vie matérielle. Mais cela ne doit s'entendre que de la ville habitée par les gens aisés , par les respectables gentlemen , rentiers, hommes des professions libérales, chefs d'industrie et commerçants de toute sorte. Les pauvres ont leur ville à part, qui est aussi la digne capitale de la misère, véritable camp de bohémiens que les truands du moyen âge n'eussent pas dédaigné !

C'est principalement dans le nord-est et le sud-est de la ville de Londres que réside le paupérisme. Derrière les vastes roads qui coupent cette extrémité de la grande ville, et que bordent des maisons décentes qui annoncent au moins l'aisance , sont cachés les plus affreux réduits où des êtres humains puissent être condamnés à vivre. Aucune ville du monde peut-être ne présente un spectacle plus désolant que les paroisses de Bethnal - Green et Shoreditch, qui forment une ville de 70,000 habitants. Une grande partie de ce district est occupée par des terrains qui ont conservé le nom de jardins, gardens, où les propriétaires et spéculateurs ont élevé une multitude de cabanes en planches , n'ayant la plupart qu'un rez-de-chaussée, et destinées à loger des familles pauvres. L'aspect de ces jardins est indescriptible. Il n'y a entre ces misérables cabanes, entourées d'une enceinte de planches pourries, ni rues tracées, ni ruisseaux; le sol n'est pas même nivelé : ici des buttes de terre et d'immondices , là des creux remplis d'eaux impures qui croupissent à l'air; devant les cabanes des tas de fumier de porc, partout enfin la saleté, l'infamie, la puanteur. Ces abominables quartiers sont abandonnés sans protection, sans surveillance; l'autorité sociale ne pénètre pas ici, elle n'y est pas représentée. Les cabanes sont croulantes, à demi pourries ; il n'y a pas d'écoulement ménagé pour les eaux , pas de service régulier pour l'enlèvement des immondices, pas d'éclairage, rien en un mot de ce qui annonce une ville policée : c'est le laisser- faire le plus absolu que l'on puisse imaginer; ce quartier est complètement mis hors la loi , hors l'humanité; la police sociale ne prescrit ni ne défend rien ici I

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