LIVRE ï
» la généralité de notre population ne reçoit qu'une portion » insuffisante de ce que produit son travail ; si elle est con- » damnée à des efforts qui n'aboutissent qu'à une pauvreté » sans remède; et si elle ne soutient sa misérable existence » que par les secours de charité que détermine la crainte qu'elle » inspire, il y a dans un pareil état de choses plus de sujets de » regrets que d'orgueil, de désespoir que d'exaltation. »
Nous dépasserions les bornes que nous avons fixées à ce travail si nous voulions citer tous les témoignages qui constatent l'exisience de la misère dans la Grande-Bretagne : les faits empruntés aux documents officiels que nous avons analysés plus haut , suffiront, il nous semble, pour donner une idée approximative de la condition des classes laborieuses dans cet opulent pays. Il nous reste seulement à établir que le paupérisme n'est pas resserré dans quelques localités défavorables, mais qu'il couvre de sa lèpre toute la surface de l'Angleterre.
Ici, à la différence des États continentaux, la misère est plus nombreuse dans les campagnes que dans les cités. Les paysans ne sont pas protégés contre la misère par une laborieuse pauvreté, comme les paysans de France, par exemple ; heureusement que la population agricole n'est que le tiers environ de la population totale, car, autrement, l'Angleterre serait une Irlande (1)! Il n'y a dans les campagnes anglaises que des fermiers entrepreneurs de cultures en grand, et des journaliers qui ne possèdent rien et qui ne peuvent pas obtenir un seul coin de terre à cultiver. Ils n'ont aucun droit sur le sol ni à titre de propriétaires, ni même à titre de bail ; il n'y a plus en Angleterre un seul pâturage communal où les pauvres villageois puissent envoyer paître une vache , cette richesse du paysan. Les journaliers sont tout simplement des salariés, qui s'offrent à vil prix aux fermiers, pour obtenir un travail précaire, qui n'exige pas toujours le même nombre de bras, et occupe chaque jour un nombre différent d'ouvriers. La population pauvre des campagnes n'est pleinement occupée qu'à
(1) On évalue ordinairement la population agricole à 9,000,000 et la population manufacturière à 14,000,000. Les machines à travailler le coton représentent seules 84,000,000 d'ouvriers. Voy. Mac-CuUoch et Porter ; population.