‹ De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en FranceChapitre 8 sur 224 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

êtres bruts qui n'ont point l'intelligence? restera-t-il exposé aux intempéries du ciel , aux ardeurs du jour et au froid des nuits? ne devra-t-il pas entourer sa personne et son séjour du signe de la puissance, de l'appareil delà majesté? La flamme céleste qui brille dans ses regards le proclame roi terrestre , dieu mortel : à ce roi ne faut-il pas des palais, à ce dieu des temples?

De là un nombre infini de besoins, que le travail de plusieurs siècles et toute l'intelligence du genre humain auront peine à satisfaire.

Mais l'homme n'a pas seulement les besoins du corps. Quand sa nature physique est satisfaite , il n'est pas content tout entier , et le repos ne lui est pas permis encore. Son esprit est pour lui un maître beaucoup plus exigeant que la nécessité matérielle; la seconde et la meilleure partie de lui-même commande plus de travail, impose plus de fatigues que les besoins physiques les plus impérieux ; a l'esprit aussi il faut des richesses a consommer, sous peine de souffrance et même de mort , à l'esprit aussi il faut le pain de la vie !

C'est ici que se montre surtout la profonde indigence de l'homme. Ce ne sera pas de trop de ses plus nobles facultés, des plus sublimes efforts , pour échapper ici au plus affreux (lénûment; car, pour vivre ou entretenir seulement la vie intellectuelle et morale, il ne faudra rien moins que la religion, la science, la poésie et les arts. Sous peine d'étouffer dans les plus douloureuses angoisses, l'homme sera obligé de s'ouvrir les portes de l'infini, afin d'échapper , au moins en espérance , aux étroites limites de sa personne et du monde.

De là un nouvel ordre de travaux, les plus nobles mais aussi les plus difficiles de. ceux auxquels l'humanité est condamnée.

Comme pour nous mieux rappeler la loi du travail et notre native indigence, les besoins de l'esprit deviennent plus nombreux à mesure que nous apprenons à mieux satisfaire ceux de la vie matérielle. Dans nos sociétés, ceux à qui la fortune a donné tous les biens éprouvent plus vivement les inquiétudes de l'âme; lorsqu'ils voudraient s'arrêter à la satisfaction des besoins matériels , au moment où ils jouent le bonheur, l'esprit indigné qu'on espère le goûter hors de lui et sans lui, se

CIIAPITKE I.

venge en redoublant d'exigence ; dût-il briser son enveloppe, il faut qu'il échappe à l'inertie ; pas plus chez les peuples que chez les individus, il ne consent à rester le témoin complaisant d'un bonheur qu'il ne saurait partager.

Ces généralités nous ont paru nécessaires à rappeler ; il nous a semblé qu'il était bon de nous souvenir que la pauvreté, dans son sens absolu , est la condition naturelle de l'humanité , et que ses besoins les plus nécessaires dépassent toujours de beaucoup les moyens présents qu'elle a de les satisfaire. Nous ne parlons pas de ses désirs , même les plus légitimes , encore moins de ses espérances : qui ne sait que le monde tout entier ne saurait les remplir !

Cette considération de notre incurable pauvreté n'empêche pas que nous ne devions faire tous nos efforts pour en reculer de plus en plus les bornes; en travaillant à combler l'abîme des besoins qui nous entourent, à rendre meilleure notre condition et surtout celle de ceux qui doivent venir après nous, nous ne faisons qu'obéir à notre nature et accomplir un devoir. Mais il est bon de savoir qu'avec toute la richesse que peuvent conquérir l'intelligence et le travail, il nous faudra toujours nous résigner et travailler encore; aux sociétés comme aux individus les plus opulents s'applique cette parole : « Il y aura toujours des pauvres parmi vous (1) ! »

Pris dans son sens ordinaire , le mot de pauvreté n'est donc qu'un terme de relation. Cette indigence, qui est la condition de tous les hommes, a un nombre infini de degrés : et tel qui nous paraît pauvre , si l'on envisage ses besoins , devra nous sembler riche si on le compare à tel autre qui a tout autant de besoins et moins de moyens encore de les satisfaire. Quand nous disons qu'un peuple et un individu sont pauvres, nous avons toujours dans l'esprit la situation d'un autre peuple, d'un autre individu , qui nous servent de mesure, et auxquels nous comparons ceux dont nous affirmons la pauvreté.

La pauvreté n'a pas de mesure fixe : on ne peut pas déterminer invariablement le point où elle finit, celui où elle commence. Aussi l'idée de pauvreté, qui est la même dans tous les cas , qui signifie toujours l'insuffisance des moyens de satis-

[l) Dcutèronome, xv} v. n.

faire aux besoins présents et réels , s'appliquc-t-elle aux situations les plus différentes. Chez tous les peuples, il y a des pauvres 5 mais quelle différence entre les conditions des individus qu'on désigne sous ce nom , suivant le pays et le temps , c'est-à-dire, suivant la mesure qu'on leur applique! Pour ne pas sortir de notre époque, quelle énor me distance sépare entre eux le paysan d'Irlande , le poor d'Angleterre et l'indigent de France ! La pauvreté de l'Anglais serait pour l'Irlandais le comble de l'opulence, tandis que l'aisance de l'ouvrier français serait pour beaucoup d'ouvriers de la Grande-Bretagne un véritable dénûment (1). Dans un sens, cette triple pauvreté est la même, c'est-à-dire, que les trois individus pauvres sont au-dessous des besoins qu'ils éprouvent; mais la nature et la quantité de ces besoins ne se ressemblent pas. Ils ont de commun le dénûment et la souffrance , ils sont tous trois pauvres 5 mais les causes de leurs souffrances ne sont pas les mêmes , quoiqu'elles aient à peu près les mêmes effets : ils sont autrement pauvres. L'un a faim et soif de pain , de viande , de sucre , de thé et de bière; l'autre n'a faim et soif que de pain et de légumes; l'Irlandais n'a faim et soif que de pommes de terre et d'eau.

Si l'on définissait le mot pauvreté comme nous l'avons fait plus haut : « L'insuffisance des moyens de satisfaire aux besoins présents et réels, » il faudrait lui conserver son sens absolu et l'appliquer à l'espèce humaine tout entière. Comment donc limiter une signification aussi infinie ? Quel sens fixe donner à un terme qui varie à chaque application qu'on en fait ?

D'abord , il convient de borner les besoins qui constituent , pour celui qui en est privé, ce que nous appellerons la pauvreté, à ceux dont la satisfaction ne saurait être longtemps suspendue sans qu'il en résulte de graves souffrances, la maladie, et quelquefois même la mort. On désigne ordinairement cet état de gêne, cet embarras de subsister, sous le nom de misère et d'indigence, qui sont ainsi comme les espèces du terme général de pauvreté. Pourtant, nous ne bornerons pas stricte-

(1) Cours d'économie politique pratique, par J. B. Say, t. n, p. 48. Edition nouvelle 1840.

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