DES CAISSES D'ÉPARGNE ET DES MONTS-DE-PIËTÉ
I. Les caisses d'épargne sont très-distinctes des institutions charitables. — Leur influence sur l'amélioration matérielle et morale du peuple. — Leur histoire, surtout en France. — Elles y sont trop peu nombreuses. — Combien il est vrai qu'elles sont utiles aux classes ouvrières. — Leur situation dans le Royaume-Uni. — Entraves mises a leur développement en France et en Angleterre. — Ces entraves étaient inévitables par suite de l'organisation qu'on leur a donnée. — Réformes a opérer sur ce point.
II. Les banques du peuple d'Allemagne. — Leur constitution. — Leurs services. — Leurs progrès.
III. Ce que sont les monts-de-piété. — Leur histoire. — Leur utilité. — Leur nombre et leurs ressources en France. — Quel intérêt ils prélèvent pour leurs prêts. — Notre législation sur les monts-de-piété. — De la gratuité des prêts des monts-de-piété. — Divers perfectionnements introduits dans leur administration. — Caisse de prêt établie à Lyon. — Son mode d'opération. — Monts-de-piété étrangers. — Quelques mots sur la, charité.
A l'occasion du crédit foncier» j'ai déjà parlé des caisses d'épargne ; mais mon travail sur le crédit serait incomplet si je ne revenais sur ces institutions, et si je n'ajoutais quelques observations sur ces nouveaux établissements que l'Allemagne
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a. nommés les banques du peuple, ainsi que sur les monts-depiété. Je le ferai d'ailleurs de la façon la plus brève. Ce que je tiens surtout à constater dans ce chapitre, après avoir montré la puissance du crédit au point de vue industriel, c'est ce qu'il peut également par rapport aux intérêts et à l'assistance des classes ouvrières, de même que la constante vérité de cette loi économique, que l'État doit limiter son intervention aux actes purement gouvernementaux et aux entreprises utiles dont les particuliers, associés ou isolés, sont incapables de se charger.
Les caisses d'épargne sont certainement la plus belle institution qu'ait jamais enfantée la charité. Elles offrent un lieu sûr de dépôt aux économies de l'ouvrier des villes et des campagnes ; dans les temps d'aisance, elles l'engagent à se précautionner contre les moments de crise ; quand il est jeune, à songer aux nécessités de la vieillesse ; dès qu'il a un enfant, à lui constituer un patrimoine. À l'opposé des créations ordinaires de la philanthropie, elles relèvent les sentiments de ceux qu'elles assistent, en les excitant au travail et à la prévoyance, au lieu de les porter à l'oisiveté et à la dissipation. Il y a quelques années, le directeur de la caisse d'épargne de Paris disait qu'aucun déposant de cet établissement n'avait été poursuivi pour fait d'émeute, d'insurrection ou d'association politique illicite. C'est caractéristique en France ; et le comité chargé précédemment, par la chambre des communes, de faire une enquête sur les mœurs du peuple de l'Angleterre et du pays de Galles, attribuait l'amélioration qu'elle avait a signaler dans la condition matérielle et morale, dans toute la vie intérieure des populations ouvrières, à l'influence des caisses d'épargne et de l'instruction primaire. v
Dois-je ajouter que les caisses d'épargne reçoivent les plus faibles épargnes, en les retirant des consommations inutiles et souvent nuisibles, pour les reverser à l'industrie, ou pour faciliter aux classes les plus nombreuses l'accès des positions les
plus désirées? Partout elles leur créent de nouveaux sentiments et de nouveaux intérêts? Que d'heureux effets au point de vue des nécessités populaires et de la société tout entière !
Hambourg est, paraît-il, la première ville qui ait eu une caisse d'épargne (en 1778); celle de Berne a été la seconde; quelques années plus tard, en 1798, on en trouve une troisième en Angleterre, à Tottenheim, et c'est en ce dernier pays qu'elles se sont depuis le plus largement développées, surtout à partir de ,1810. Dès 1817, les caisses d'épargne anglaises possédaient un capital de 360 millions. La caisse d'épargne de Londres ne date cependant que de 1816. Celle de Paris, la première fondée en France, est plus récente de deux ans; elle remonte seulement à 1818, et ce n'est guère qu'après 1830 que ces établissements se sont multipliés avec quelque rapidité dans notre pays, et que les dépôts qu'ils ont reçus ont acquis une véritable importance. À cette dernière époque (1), la caisse de Paris ne possédait encore que 3,354,837 fr., qui, joints aux 19,577,156 fr. détenus par les douze caisses départementales existant, formaient un total de 22,931,993 fr. Àu 24 février 1848, au contraire, la somme des dépôts s'élevait à 355,087,717 fr., dont 80 millions pour Paris (2). Vers la fin de cette période, le nombre des déposants augmentait chaque année, en moyenne de 12 à 14,000 à Paris seulement. Le capital de nos caisses d'épargne avait même été de 360 millions,
(1) Au i« janvier 1830.
(2) Voici quelle était la situation de l'État a l'égard des caisses d'épargne.
au 24 février 1843 :
Compte couront avec le trésor, à 4 p. 100 65,703,620 fr.40c.
Prix d'achat des rentes 5 p. 100 34,106 135 23
— des actions des 4 canaux 14,059,120 »
— — des 3 canaux 4,818,218 75
Total 355,087,717 fr. 32 c,
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divisé en 660,000 livrets, au commencement de 4845. Après le remboursement , ou plutôt après la banqueroute qui suivit, à leur préjudice, la révolution de 4848, leur capital se montait encore à 200 millions environ dès 4853. Ce chiffre, atteint après une pareille mesure et au milieu des chômages et de la misère que nous venions de traverser, est la meilleure preuve de l'utilité des caisses d'épargne, des besoins auxquels elles répondent et de l'importance des services qu'elles rendent. En 4864, leurs dépôts s'élevaient à 377,270,992 fr., divisés entre 4,24 8,422 livrets. C'est un livret pour 30 habitants et 309 fr. par livret.
377 millions, c'est beaucoup, je le reconnais; mais c'est par milliards qu'il faudrait compter dans la bourse du peuple , et cela se pourrait bientôt si la loi renonçait à tous les obstacles qu'elle a créés et si les ouvriers s'appliquaient, d'autre part, à suivre leurs intérêts, à penser à l'avenir, à mettre plus de retenue dans leurs actes et plus de dignité dans leur conduite. Songez qu'eux et leurs familles consomment annuellement, dans l'Angleterre seule, pour plus de 25 millions sterling (685 millions de fr.) de liqueurs fortes. De même, dans les temps les plus prospères, les dépôts de nos caisses d'épargne n'ont pas dépassé 526 fr. 20 cent, en moyenne. C'était à peine 5 centimes 77/100 de centime de revenu par jour pour chaque déposant, et ceux-ci, faible minorité parmi les ouvriers, ne conservaient leurs dépôts que pendant cinq ans et demi moyennement !
En 4848, nous avions 364 caisses d'épargne, munies de 460 succursales, ce qui portait seulement à 504 le nombre des bureaux ouverts pour recevoir les petites épargnes du pays. . Nous n'en possédons encore que 638, dont 205 succursales. Chaque chef-lieu de canton ne devrait-il pas avoir une succursale au moins de quelque caisse d'épargne, comme cela se rencontre dans le département du Jura? Chaque ville n'en de-
vrait-elle pas ouvrir dans ses différents quartiers? À Paris, lieu favorisé pourtant entre tous, les versements d'un même déposant ne se renouvellent que tous les six mois. Quel gros capital, par suite, est enfoui dans l'armoire de l'ouvrier, sans nul profit, et à combien de tentations ce dernier ne succombe-t-il pas lorsqu'il a sous la main un peu d'argent pendant un aussi long délai! On ne peut néanmoins croire quexe long intervalle entre chaque dépôt provienne de l'appauvrissement ou de la gêne des ouvriers, puisque la moyenne des versements, pris un à un, s'est élevée au lieu de diminuer. Il résulte avant tout de la distance qu'il faut parcourir pour se rendre aux bureaux de la caisse d'épargne. La loterie était plus prévoyante; elle avait 400 bureaux seulement dans Paris.
Pour juger jusqu'à quel point les caisses d'épargne répondent à leur destination, il importe de voir comment leurs livrets et leurs soldes de crédit se répartissent entre les diverses classes de la population. Je choisis à dessein des époques différentes, l'une de grande prospérité, l'autre de souffrance industrielle très-marquée, et la dernière sur laquelle j'ai des renseignements certains, de travail ordinaire. Pendant la première , en 4845, les 341 caisses qui fonctionnaient dans les départements, donnaient les résultats suivants :
DEPOSANTS.