De la morale avant les philosophes
Morale populaire antérieure à la philosophie; on peut la retrouver dans les traditions religieuses , les légendes héroïques et les législations. — Les poètes, premiers historiens et premiers théologiens de la Grèce. — Les philosophes, après avoir attaqué la mythologie , la transforment. —'Nécessité de rendre h chaque époque et à chaque doctrine ce qui lni appartient.
Dans la morale comme dans l'art, la pratique devance la théorie. Il y a une morale instinctive antérieure à la morale raisonnée des philosophes, comme la poésie est antérieure à la poétique. Dans l’œuvro
d’un législateur ou d’un sage , la plus grande et près • que toujours la meilleure part est empruntée au patrimoine de tous. Pour retrouver chez un peuple ce Tonds commun de piorale primitive, il faut interroger successivement sa religion, son histoire et ses lois.
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La religion, en effet, relie tous les êtres dans une conception générale, et la morale, qui règle les rapports des hommes , a sa place dans la religion , comme l’homme a sa place dans l'ensemble du monde. Les principes qui se révèlent dans la conscience des peuples sont traduits en actes longtemps avant d’être énoncés en maximes, et si la légende, qui tient lieu d’histoire aux sociétés naissantes, ne donne pas le récit exact des faits, elle présente du moins le tableau réel des mœurs. Enfin , les lois ne sont , en général, que la consécration des usages. On peut donc connaître la morale d’un peuple par ses croyances, ses légendes et sa législation; et si les résultats de cette triple étude sont identiques, ils représentent réellement le degré de moralité de ce peuple et déterminent son rang parmi les races humaines ; car les peuples, comme les individus, selon l’emploi qu’ils ont fait de leurs facultés natives, méritent le blâme de l’histoire ou la reconnaissance de l’humanité.
Un intérêt particulier et presque filial s’attache pour nous aux traditions helléniques. La Grèce est la terre sainte des nations indo-européennes ; nous lui devons nos arts, nos sciences, nos lois ; il n’y a aujourd’hui de vie morale et intellectuelle que là‘où son souffle a passé, et ses traditions, bien que rejetées depuis des siècles, n’en sont pas moins les vénérables archives de notre race, et nous ne devons
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les étudier qu’avec le respect d’un fils pour le testament de son père. Mais les religions sont des ensembles de symboles, c’est-à-dire d’idées exprimées par des formes concrètes. Aux époques de révélation religieuse, le dogme est inséparable du mythe , une liaison intime unit le signe à la chose signifiée. Pour traduire les mythes en langue moderne, il faut faire un dédoublement dont le génie synthétique des peuples primitifs n’avait pas besoin ; il faut, par un travail d’analyse, séparer la pensée de la forme, tout en se souvenant qu’elles se confondaient à l’origine dans une indivisible unité. De plus , la plupart des mythes sont complexes et peuvent recevoir plusieurs interprétations ; on ne peut jamais se flatter d’avoir trouvé le dernier mot des symboles. A mesure que les télescopes se perfectionnent, on découvre de nouveaux astres t il en est ainsi dans le ciel intellectuel; les dogmes religieux sont profonds comme l’infini.
Cette nécessité d’interpréter les hiéroglyphes des vieux âges se fait surtout sentir pour la religion grecque, en raison même de son origine. La Grèce n’eut jamais de théocratie ; les prêtres n’y formaient pas un corps politique et n’étaient pas les instituteurs du peuple. C’étaient les poètes, les chanteurs, qui donnaient une forme aux croyances religieuses et aux traditions populaires. Malheureusement les monuments de cette poésie primitive, qui devaient corres-
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poudre aux Védas de l’Inde, nous manquent pour la Grèce, et rien ne nous est parvenu d’antérieur aux poëmes d’Homère et d’Hésiode. Mais la fraternité des races indo-européennes, démontrée par l’analogie des langues, e6t confirmée par celle des traditions , et cette double analogie prouve, non pas un système d’emprunts ni un rapport de filiation , mais une communauté d’origine; et comme les Védas appartiennent à une civilisation beaucoup plus près de sa naissance que les épopées helléniques , on peut deviner quel était le caractère général des mythes grecs avant Homère , en comparant la pensée très-claire des premières poésies religieuses de l’Inde aux symboles correspondants, mais plus voilés par l'anthropomorphisme de la Grèce héroïque.
Nous aurons à étudier les conséquences morales de cet anthropomorphisme, qui est le caractère dominant de la religion grecque et qui fut surtout l’œuvre de l’épopée. A mesure qu’à côté des hymnes sacrés les Aœdes chantaient les légendes héroïques de la Grèce, les Dieux se mêlèrent aux héros et en prirent le caractère ; les héros devinrent presque des Dieux. Le nom d'Homère résume celte période de la poésie hellénique , et tient peut-être autant de place dans la civilisation du peuple grec que le nom de Moïse dans celle du peuple hébreu. Les poëmes homériques, qui restent après trois mille ans l’œuvre la plus admirable de la poésie humaine, sont aussi
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les plus respectables monuments auxquels nous puissions avoir recours pour nous faire une idée des mœurs primitives et des anciennes croyances de la Grèce. Ils étaient précieux pour les Grecs à un autre titre ; comme la guerre de Troie fut le premier effort collectif de leur nationalité, les poëmes d’Homère réunissaient pour la première fois leurs traditions éparses. Chaque ville y cherchait ses titres de noblesse ; les Dieux nationaux de tous ces petits peuples se rencontrent dans les poëmes, comme leurs héros sous les murs de Troie. Le panthéon hellénique s’y constitue d’une manière un peu désordonnée ; mais ce désordre ne choquait pas les Grecs : la hiérarchie indécise de l’Olympe convenait aux habitudes de leur vie politique.
Hésiode ordonne les conceptions religieuses de la Grèce dans l’harmonieuse unité de la Théogonie , comme les législateurs règlent la forme politique des cités. Pas plus qu’FIomère, il n’interprète les dogmes; il les expose dans la langue d’un poëte et d’un hiérophante ; en même temps, il prépare l’œuvre réfléchie de la philosophie par le poëme didactique et moral des Travaux et Jours. A cette forme nouvelle de la poésie grecque se rattachent les chants guerriers de Tyrtée et les sentences de Théognis, de Solon et des autres poëtes gnomiques, dont malheureusement il ne nous reste que de bien courts fragments. I*a poésie poursuit l’initiation morale des peuples ,
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non plus par des exemples , comme dans l’épopée , mais par des préceptes et des sentences. En Grèce , les poëtes ne sont pas des rêveurs solitaires, encore moins des parasites de cour ; ils se mêlent à la vie active dans les luttes pour la conquête et la défense du droit; la direction des esprits leur appartient, et c’est le cœur de la patrie qui bat dans leur poitrine.
Enfin la morale populaire prend un corps dans l’œuvre des législateurs. Nous étudierons les législations de Lycurgue et de Solon, les seules qui soient bien connues ; mais chacun des Etats de la Grèce avait la sienne. Dès que l’usage de l’écriture com- • >-> mence à se répandre, on voit partout des Codes de lois écrites donner une forme définitive aux institutions nationales. Partout des législateurs au berceau des républiques , et l’idée si nouvelle dans le monde de la souveraineté de la loi. Partout les luttes fortifiantes de la palestre ; la Grèce n’est qu’un gymnase avec son peuple de robustes athlètes. Elle se constitue selon son tempérament; active et créatrice, elle traduit son idéal de beauté par l’art, son idéal de justice par la cité. Le polythéisme porte ses fruits, et chaque ville, ou plutôt chaque commune, entretient ses légitimes prétentions à une vie politique indépendante par le culte patriotique des Dieux nationaux et des Héros protecteurs des cités., Le sacerdoce n’est pas une caste séparée du reste de la nation; Je culte
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est mêlé à la vie des peuples dans des fêtes à la fois nationales et religieuses. Jamais la terre ne sembla si près du ciel; les Dieux vivent au milieu des hommes, leurs statues et leurs temples de marbre couvrert le sol de la Grèce. Où le siècle de Périclès trouva-t-il le moule divin de ses statues? Où le siècle d’Homère et d’Hésiode avait-il trouvé ses sublimes conceptions épiques et les merveilleuses légendes de sa mythologie ? Comment le siècle des législateurs a-t-il pu imaginer, dès le début, ces savantes constitutions politiques qui offrent autant de garanties à l’ordre qu’à la liberté? En Grèce, de quelque côté qu’on regarde, on se sent inondé de lumière.
Mais la philosophie détrôna les Dieux du peuple, les Dieux humains des sculpteurs et des poètes ; fille de la poésie, elle blasphéma sa mère. On dit que Pythagore vit les âmes d’Homère et d’Hésiode punies chez Aidés pour ce qu’ils avaient raconté des Dieux; mais quelle peine méritaient les philosophes qui ébraiüaient la religion de leur patrie? Sans doute leur châtiment dut être de comparer, des demeures de l’invisible , les héros des guerres médiques avec les Grecs abâtardis d’Alexandrie et de Byzance. Les philosophes auraient peut-être accepté la pensée des symboles du polythéisme , mais ils n’en pouvaient supporter l’expression poétique. 11 reste à savoir si, lorsqu’on remplace la religion par la philosophie, les idées gagnent en précision autant qu elles per-
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dent en beauté poétique. Jamais une formule scientifique n’a fourni de types à l’art. Quand les peuples, rejetant l’enveloppe du symbole, ne traduisent plus leur idéal que dans la langue abstraite du rationalisme, que devient la pauvre poésie ? Elle descend dans le tombeau des Dieux avec tout ce que l'homme a aimé , avec tous les rêves sacrés de la jeunesse du monde
Au reste , la philosophie elle-même reconnut plus tard l'action prépondérante des formes religieuses sur l’esprit des peuples. Elle comprit que la flexibilité même des symboles est précisément ce qui leur assure une influence si générale et si durable. Cette langue mystérieuse des religions est la seule qui soit accessible à toutes les intelligences. Comme ce prophète juif qui, pour ressusciter un enfant, se couche sur lui et se rapetisse jusqu’à sa taille , la religion parle au simple comme au sage et se proportionne à l’âge et au caractère des peuples. Cet idéal que les rêves de l’homme poursuivent dans les profondeurs de l’incounu, les poètes l’avaient revêtu de formes vivantes et palpables. Sous ces formes les philosophes retrouvèrent ou crurent retrouver leurs systèmes , et , aux siècles crépusculaires de rhisloire, quand les dernières lueurs de la civilisation allaient disparaître dans le ciel du vieux monde, ils se retirèrent dans les temples, comme aux approches de la mort la vie se retire vers le cœur.
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Dans l’herméneutique comme dans la morale , les Stoïciens furent ceux qui se rapprochèrent le plus de la pensée des anciens âges. Mais en général l’alliance de la philosophie altéra profondément la religion nationale, qui se compliqua d’opinions pythagoriciennes ou platoniciennes , et d’une foule de traditions empruntées à la Phrygie, à la Syrie et à l’Égypte. Les dogmes de l’Asie vaincue débordèrent sur l’Occident et vinrent peupler l’Olympe, d’où la Grèce avait banni ses Dieux à la môme heure où elle perdait sa liberté. Les mystères orphiques, qui représentent cette confusion générale des idées, finirent par absorber toute la mythologie dans la vague unité du panthéisme. La morale philosophique , même sous la forme la plus élevée, le Stoïcisme, est une morale individuelle et passive, qui remplace l’antique énergie de l’action par une résignation indifférente ; la morale des poètes et des législateurs était une morale active et sociale ; l’histoire dit assez laquelle fut la plus efficace.
La critique doit rendre à chaque époque et à chaque doctrine ce qui lui appartient. 11 faut éviter également de substituer le mysticisme subtil des néo-platoniciens à la pensée large des anciens mythes, et d’attribuer à la philosophie la croyance à l’immortalité de l’âme, dont les Grecs n’avaient jamais douté, qui formait un des thèmes favoris de leur vieille poésie épique, et qui avait produit le culte des
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Héros et des ancêtres. Aux derniers jours de la maturité des peuples, à la veille de leur vieillesse, la pensée, se repliant sur elle-même, évoque ses souvenirs et fait l’examen de conscience du passé. Ce travail réfléchi, fruit de méditations solitaires, donne aux idées une empreinte personnelle qu’elles ne pouvaient avoir lorsqu’elles vivaient sans forme déterminée dans la conscience populaire, et c’est ce caractère individuel des préceptes et des sentences qui nous fait attribuer aux philosophes la révélation des idées morales. Mais bien des vérités qu’on serait tenté de croire récentes se retrouvent sous une forme plus poétique et plus belle au fond des vieux sanctuaires. Pour y pénétrer, il faut s’accoutumer à la langue symbolique de la haute antiquité , il faut se laisser initier par la poésie au sentiment de l’activité intime et divine de la nature,1 et s’abreuver comme l’humanité primitive à cette fontaine de Jouvence de la vie universelle.
Le polythéisme grec est aussi éloigné des mœurs de l'Europe moderne par le fond que par la forme. On ne se figure pas sans effort une religion sans église et sans livres sacrés, où le dogme, éclos spontanément dans la pensée populaire, était livré dans son expression à la fantaisie arbitraire des poètes, les premiers théologiens de l’Hellénisme, et dans son interprétation, aux systèmes des philosophes, qui en
furent les derniers hiérophantes; une religion mo-
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bile, et variant d’une commune à l’autre, où le culte, réglé par l’État, c’est-à-dire par le peuple, puisque la Grèce fut toujours républicaine, consistait en sacrifices, en luttes gymniques, et souvent en représentations scéniques dans lesquelles les Dieux jouaient un rôle, et permettaient aux poêles comiques de rire à leurs dépens sans le moindre soupçon d'impiété. Pour juger une religion si opposée à toutes nos habitudes, et pour lui rendre la justice à laquelle a droit toute pensée qui a fait vivre l’humanité pendant des siècles, il faut non -seulement en étudier consciencieusement l’esprit, mais encore en observer les résultats. L’bistoire nous les montre dans l’art grec, fruit naturel de la religion de la beauté, et dans ces constitutions où toutes les formes de la liberté furent essayées et pratiquées, dans ces sévères principes de morale sociale qui produisirent de si grands hommes, et, ce qui est plus encore, de si grands peuples.
Mais ni un homme ni un peuple ne peut réaliser complètement son idéal. Après avoir essayé d’indiquer les idées morales qui découlent de la religion des Grecs, nous aurons à chercher par quelle série d’efforts ils tendirent vers le but marqué. En admirant ces efforts , nous ne chercherons pas à dissimuler leurs fautes; on voudrait les oublier, comme Sem et Japhet jetèrent un manteau sur l’ivresse de leur père, mais l’histoire ne serait plus un enseignement si elle donnait trop au respect et à la recon-
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naissance. D’ailleurs, s’il n’y avait pas un peu d’ombre pour tant de lumière, si la Grèce n’avait pas ses erreurs comme tous les autres peuples, la comparaison serait trop humiliante pour le reste du monde, et le découragement arrêterait l’émulation.